Quand je fus bien persuadée que je ne parviendrais pas à m'échapper de
ce couvent, je me décidai à me laisser mourir de faim. Mais, hélas!
cette résolution extrême ne tenait guère plus d'une demi-journée.
Pourtant, je voulais en finir, plutôt dans l'idée de me venger de ceux
qui m'avaient enfermée: «pour leur apprendre,» que pour mourir tout à
fait.
Mais le moyen n'était pas facile à trouver et je roulai longtemps ce
sinistre projet sans parvenir à le réaliser.
Un jour, pourtant, je reconnus, parmi les mauvaises herbes, le long
des murailles du préau, près de la chapelle, une plante, dont mon
grand-père m'avait appris à me défier, comme d'un poison violent, et
qu'il arrachait toujours, quand il la rencontrait dans le jardin de
Montrouge. C'était, je crois, de l'euphorbe: une petite herbe, qui
n'a l'air de rien, mais qui saigne une goutte de lait, quand on casse
la tige, un lait terrible!... Je n'hésitai pas à sucer de ce lait,
autant que j'en pus trouver. Le résultat fut très rapide: j'eus une
inflammation violente de la bouche et de la gorge, une brûlure si
douloureuse, que je n'ai jamais pu revoir cette perfide goutte de lait,
sans retrouver cette affreuse sensation.
Je dus passer plusieurs jours à l'infirmerie, et, le médecin, ne
comprenant pas ce que j'avais, je lui expliquai que je m'étais
empoisonnée, pour m'en aller du couvent.
L'effet que je cherchais fut, malheureusement, tout à fait manqué.
On se garda bien de raconter à ma famille qu'il y avait des plantes
dangereuses, à la portée des enfants. Mais on sarcla soigneusement les
herbes folles, qui prospéraient au pied des murailles et des arbres, et
l'affreux préau de terre battue fut ainsi privé de toute verdure.