XXXIX

Quand je fus bien persuadée que je ne parviendrais pas à m'échapper de

ce couvent, je me décidai à me laisser mourir de faim. Mais, hélas!

cette résolution extrême ne tenait guère plus d'une demi-journée.

Pourtant, je voulais en finir, plutôt dans l'idée de me venger de ceux

qui m'avaient enfermée: «pour leur apprendre,» que pour mourir tout à

fait.

Mais le moyen n'était pas facile à trouver et je roulai longtemps ce

sinistre projet sans parvenir à le réaliser.

Un jour, pourtant, je reconnus, parmi les mauvaises herbes, le long

des murailles du préau, près de la chapelle, une plante, dont mon

grand-père m'avait appris à me défier, comme d'un poison violent, et

qu'il arrachait toujours, quand il la rencontrait dans le jardin de

Montrouge. C'était, je crois, de l'euphorbe: une petite herbe, qui

n'a l'air de rien, mais qui saigne une goutte de lait, quand on casse

la tige, un lait terrible!... Je n'hésitai pas à sucer de ce lait,

autant que j'en pus trouver. Le résultat fut très rapide: j'eus une

inflammation violente de la bouche et de la gorge, une brûlure si

douloureuse, que je n'ai jamais pu revoir cette perfide goutte de lait,

sans retrouver cette affreuse sensation.

Je dus passer plusieurs jours à l'infirmerie, et, le médecin, ne

comprenant pas ce que j'avais, je lui expliquai que je m'étais

empoisonnée, pour m'en aller du couvent.

L'effet que je cherchais fut, malheureusement, tout à fait manqué.

On se garda bien de raconter à ma famille qu'il y avait des plantes

dangereuses, à la portée des enfants. Mais on sarcla soigneusement les

herbes folles, qui prospéraient au pied des murailles et des arbres, et

l'affreux préau de terre battue fut ainsi privé de toute verdure.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 44 / 75 题