XVIII

Il fallut bien se calmer un peu, vers la fin de l'automne, quand il

faisait noir de si bonne heure, et rester, bon gré mal gré, à la maison.

Grand-père guettait ce moment, et, brusquement, il démasqua ses

batteries: il s'agissait d'apprendre à lire!...

Avec lui, cela menaçait d'être terrible.... Et pourtant, par une

contradiction imprévue, cela alla presque tout seul. J'avais beaucoup

de mémoire, une curiosité très vive. Pourvu que la leçon ne fût pas

trop longue, et qu'on me laissât étudier, ensuite, à mon idée, en

dansant à travers les chambres, j'étais très contente d'apprendre.

Cette méthode n'était pas du tout dans les principes du grand-père;

mais quand il allait gronder, je lui prouvais que je savais très bien

ma leçon. Il bougonnait bien un peu puis finissait par se rendre:

--La mâtine, disait-il, elle apprend en jouant mieux qu'une autre qui

se donnerait de la peine.

Au printemps suivant, je croyais savoir lire, car j'avais entrepris de

transmettre ma science à une autre.

Mon élève, ou plutôt ma victime, était naturellement Nini. Je lui

faisais honte, d'être si grande et de ne rien savoir. Elle n'avait

pas honte, mais ne refusait pas d'apprendre. Nous nous installions

sur les marches du seuil, du côté de la route de Châtillon, en face

de la grande plaine; j'ouvrais le livre dans lequel j'épelais, et la

leçon commençait. Elle ne durait pas longtemps et finissait mal. Ma

méthode d'enseignement n'était pas très bonne, à ce qu'il semble. D'un

doigt impérieux je montrais une ligne du livre, et je disais: «lis».

Nini restait muette. A la troisième injonction, comme elle ne lisait

toujours pas, je la giflais. Alors, elle se mettait à pousser des cris

et fondait en larmes. Sa mère sortait, l'empoignait par un bras, et,

avec une nouvelle taloche, la faisait rentrer chez elle, tandis qu'une

des tantes descendait, pour savoir ce qui arrivait.

--Elle ne veut pas lire, expliquai-je avec une pitié dédaigneuse,

pendant qu'on me faisait remonter l'escalier.

En effet, la pauvre Nini ne sut jamais lire.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 23 / 75 题