XIX

Du bord de la prairie, au bout des vergers de derrière le jardin, on

voyait le bourg de Montrouge et le clocher de l'église, à travers des

bouquets d'arbres.

Au lieu de prendre la route de Châtillon et de tourner à angle droit

par la Grande-Rue, pour aller à la messe, le dimanche, on prenait par

là, quand on était en retard: le sentier qui coupait la prairie en

biais, raccourcissait beaucoup le chemin.

Les tantes ne m'emmenaient pas souvent à l'église; il était trop

difficile de me faire rester en repos, un temps aussi long que la

durée de la grand'messe. Pourtant, quelquefois, c'est moi qui voulais

absolument y aller, à cause de mon ami le curé.

Cet excellent homme, charitable comme un saint, était Corse et

fanatique de Napoléon. Mais ce n'était pas cela, certainement, qui

m'attirait. La grande bonté, qui rayonnait de lui, m'impressionnait,

sans aucun doute, car j'avais plus d'effusion affectueuse pour lui

que pour tout autre. Il m'inspirait aussi une certaine admiration:

cette robe de dentelle, cette étole brodée d'or, ces gestes bizarres,

accomplis à l'autel, dans le silence de la foule recueillie, ou pendant

la musique de l'orgue, m'émerveillaient assez; mais par-dessus tout, ce

qui me séduisait irrésistiblement, c'était l'horloge mécanique....

Au presbytère, le bon curé la gardait, accrochée au mur de sa salle à

manger, et quelquefois j'allais la voir fonctionner, après la messe.

C'était cette perspective qui me faisait endurer cette longue pénitence

de l'église, sans bouger et sans rien dire. Le sermon était le plus dur

à supporter; aussi, espérant l'abréger, je me plaçais toujours au pied

de la chaire et quand le prédicateur s'approchait pour y monter, je le

tirais par sa robe blanche, et lui disais, tout bas:

--Dépêche-toi, parce que j'irai voir ton horloge!

--Chut! chut! faisait-il un doigt sur les lèvres, en essayant de

prendre un air sévère.

J'arrivais la première au presbytère et j'avertissais la vieille bonne

que la représentation aurait lieu.

En attendant, je contemplais le mystérieux tableau, immobile et muet

pour le moment. Il y avait un moulin, une cascade, un pont, un meunier

derrière un âne. Le tout encadré, recouvert d'une vitre et assez loin

de la muraille, à cause de l'épaisseur de la boîte.

Enfin, M. le curé paraissait dans sa soutane noire, il ôtait son

chapeau, et prenait un air solennel.

--Mesdemoiselles Gautier, disait-il aux tantes, cette jeune personne

a-t-elle été sage?

--Hou! hou! disait tante Lili.

--Pour elle, ça n'était pas trop mal, affirmait tante Zoé.

--Alors, il faut l'encourager à faire mieux.

Il décrochait d'un clou une grosse clé carrée, montait sur un tabouret

et tournait longtemps derrière le cadre.

Bientôt, tout s'animait; l'homme tapait sur son âne, qui remuait les

jambes et secouait les oreilles; le moulin se mettait à tourner; la

cascade à couler; tandis qu'une petite musique grêle, s'égrenait

rapidement. Les yeux écarquillés, je retenais ma respiration, pour ne

rien perdre de ce spectacle extraordinaire.

C'était fini, quand le meunier, ayant passé le pont, disparaissait,

avec son âne, sous la voûte du moulin.

Il fallait vite s'en aller, à cause de grand-père et du déjeuner en

retard. Mais ce n'était pas sans avoir promis au bon curé que je serais

très sage, pour revenir bientôt voir encore jouer l'horloge.

Le collier des jours: Souvenirs de ma vie · 第 24 / 75 题