«M. de Chateaubriand est extrêmement flatté et on ne peut plus
reconnaissant des sentiments de bienveillance exprimés avec tant de
grâce dans la première partie de la note: dans la seconde se trouve
cachée une séduction de femme et de reine qui pourrait entraîner un
amour-propre moins détrompé que celui de M. de Chateaubriand.
«Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion
d'infidélité entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, à
l'âge où M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que
peu d'années dédaigneraient ses hommages: force lui est de rester
attaché à son vieux malheur, tout tenté qu'il pourrait être par de plus
jeunes adversités.
«CHATEAUBRIAND.»
«Paris, ce 6 novembre 1831.
Arenenberg, le 4 mai 1832.
«Monsieur le vicomte,
«Je viens de lire votre dernière brochure. Que les Bourbons sont heureux
d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause
avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre; vous trouvez des paroles
qui font vibrer tous les coeurs français. Tout ce qui est national
trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du grand homme
qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous
inspire, votre génie l'embrasse tout entier, et votre âme alors,
s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus
grandes pensées.
«Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait
l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller à mon
impulsion, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui
qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. Mais,
permettez-moi de vous le dire, vous êtes le seul défenseur redoutable de
la vieille royauté; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire
qu'elle pensât comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas
de vous déclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du
vôtre.
«Cependant, monsieur le vicomte, si nous différons d'opinions, au moins
sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur
de la France.
«Agréez, je vous prie, etc., etc.
«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»
«Paris, 19 mai 1832.
«Monsieur le comte,
«On est toujours mal à l'aise pour répondre à des éloges; quand celui
qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans
une condition sociale à laquelle se rattachent des souvenirs hors de
pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons
dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi
avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus à l'un
et à l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le
_juste-milieu_ bloqué dans Ancône par les soldats du pape. Ah! monsieur,
où est votre oncle? À d'autres que vous je dirais: Où est le tuteur des
rois et le maître de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité,
je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient à
l'estime publique doit rester fidèle à ses serments: lord Falkland, ami
de la liberté et ennemi de la cour, se fit tuer à Newbury dans l'armée
de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie
libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je
resterai, puisque je fais moi-même partie de ces ruines.
«Je m'étais flatté un moment de l'espoir de mettre cet été l'hommage de
mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune,
accoutumée à déjouer mes projets, m'a encore trompé cette fois. J'aurais
été heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre;
nous aurions parlé d'une grande gloire et de l'avenir de la France,
deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de près.
«CHATEAUBRIAND.»
Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celles que
je viens de produire? Se sont-ils jamais doutés que je m'élevais
au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton?
Lorsque, petit garçon, j'errais, compagnon des pâtres, sur les bruyères
de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait où je marcherais
entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues,
donnant le bras d'un côté à la famille de Saint-Louis, de l'autre à
celle de Napoléon; grandeurs ennemies qui s'appuient également, dans
l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidèle, sur l'homme
dédaigné de la légitimité?
Madame Récamier alla s'établir à Wolfsberg, château habité par M.
Parquin[419], dans le voisinage d'Arenenberg, séjour de madame la
duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours à Constance. Je vis tout ce
qu'on pouvait voir: la halle où est le grenier public que l'on baptise
_salle du Concile_, la prétendue statue de Huss, la place où Jérôme de
Prague et Jean Huss furent, dit-on, brûlés; enfin, toutes les
abominations ordinaires de l'histoire et de la société.
[Note 419: Charles _Parquin_, ancien officier des armées
impériales. Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il
avait acheté, en 1824, le château de Wolfsberg, sis auprès
d'Arenenberg, et avait épousé une demoiselle d'honneur de la
reine Hortense, Mlle Cochelet, fille d'un membre de
l'Assemblée constituante et élevée dans le pensionnat de Mme
Campan avec Mlle de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin
prit la part la plus active à l'échauffourée de Strasbourg
(30 octobre 1836). Il fut arrêté aux côtés du prince. Traduit
devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il
fut acquitté, après une émouvante plaidoirie de son frère, Me
Parquin, qui était, à cette époque, l'un des plus brillants
avocats du barreau de Paris.]
Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a
pu défendre Constance, qui a, si je ne me trompe, été saccagée par
Attila, assiégée par les Hongrois, les Suédois, et prise deux fois par
les Français.
Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la
vieille société s'y sont retirés. Quand je frappais à une porte,
m'enquérant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je
rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race
antique, électeur à demi-solde; ce qui allait fort bien avec les
clochers abandonnés et les couvents déserts de la ville. L'armée de
Condé a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble
avoir déposé son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de
retrouver un vétéran émigré; il me faisait l'honneur de m'avoir connu
autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne
finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses
années.
* * * * *
Le 29 d'août j'allai dîner à Arenenberg.
Arenenberg est situé sur une espèce de promontoire dans une chaîne de
collines escarpées. La reine de Hollande, que l'épée avait faite et que
l'épée a défaite, a bâti le château, ou, si l'on veut, le pavillon
d'Arenenberg. On y jouit d'une vue étendue, mais triste. Cette vue
domine le lac inférieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du Rhin
sur des prairies noyées. De l'autre côté du lac, on aperçoit des bois
sombres, restes de la forêt Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant
sous un ciel gris et poussés par un vent glacé. Là, après avoir été
assise sur un trône, après avoir été outrageusement calomniée, la reine
Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'île du lac où
l'on a, dit-on, retrouvé la tombe de Charles le Gros, et où meurent à
présent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame
la duchesse de Saint-Leu était mieux à Rome: elle n'est pas cependant
descendue par rapport à sa naissance et à sa première vie: au contraire,
elle a monté; son abaissement n'est que relatif à un accident de sa
fortune; ce ne sont pas là de ces chutes comme celle de madame la
Dauphine, tombée de toute la hauteur des siècles.
Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu
étaient son fils, madame Salvage[420], madame ***. En étrangers, il y
avait madame Récamier, M. Vieillard[421] et moi. Madame la duchesse de
Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de
demoiselle de Beauharnais.
[Note 420: Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note 2 de la
page 102.]
[Note 421: Narcisse _Vieillard_ (1791-1857). Après avoir
fait, comme officier d'artillerie, les campagnes de Russie
(1812), d'Allemagne (1813) et de France (1814), il rentra
dans la vie privée à la Restauration, et manifesta en
plusieurs circonstances ses sentiments bonapartistes. Choisi
par la reine Hortense pour précepteur de son fils aîné
Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, frère du futur Napoléon
III, il s'occupa aussi de l'éducation de ce dernier, puis il
se retira en Normandie. Député de la Manche, de 1842 à 1846,
représentant du peuple de 1848 à 1851, il contribua à la
préparation et à l'exécution du coup d'État du 2 décembre, et
fut nommé sénateur le 26 janvier 1852. Faisant marcher de
front son bonapartisme et son républicanisme, lors du vote
sur le rétablissement de l'Empire, il vota contre. À sa mort
(19 mai 1857), il défendit, par une clause de son testament,
de porter son corps à l'église.]
Après le dîner, madame de Saint-Leu s'est mise à son piano avec M.
Cottrau, grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à
blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il
peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant[422].
[Note 422: M. Cottrau était un ami du prince Louis, et il ne
quittait guère Arenenberg. À l'époque où il exerçait les
fonctions de capitaine dans l'artillerie suisse, le prince
s'éprit de la veuve d'un planteur mauricien, Madame S....,
habitant un château voisin, et il demanda sa main sans
pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure assez
sérieuse pour que la reine Hortense, opposée à ce mariage, se
décidât à faire partir son fils, afin de changer le cours de
ses idées. Louis-Napoléon se rendit en Angleterre, accompagné
de M. Cottrau. En quittant Arenenberg, il pleurait; il
paraissait inconsolable. Durant le voyage, il tira souvent de
la poche de son habit une miniature, portrait de la dame de
ses pensées; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les deux
jeunes gens passèrent quelque temps à Londres. Quand ils
revinrent en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense
avait réussi à souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son
habitude, la visite des tiroirs avant de quitter l'hôtel,
trouva dans un secrétaire, où il eut soin de la laisser, la
miniature de la belle mauricienne.--_La marquise de Crenay,
une amie de la reine Hortense et de Napoléon III_, par H.
Thirria, p. 19.]
Le prince Louis habite un pavillon à part, où j'ai vu des armes, des
cartes topographiques et stratégiques; industries qui faisaient, comme
par hasard, penser au sang du conquérant sans le nommer: le prince Louis
est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement
grave.
Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses
mémoires: elle m'a montré un cabinet rempli de dépouilles de Napoléon.
Je me suis demandé pourquoi ce vestiaire me laissait froid; pourquoi ce
petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme porté à telle bataille me
trouvaient si indifférent: j'étais bien plus troublé en racontant la
mort de Napoléon à Sainte-Hélène! La raison en est que Napoléon est
notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit dans notre
souvenir; mais le héros est encore trop près de sa gloire. Dans mille
ans, ce sera autre chose: il n'y a que les siècles qui aient donné le
parfum de l'ambre à la sueur d'Alexandre; attendons: d'un conquérant il
ne faut montrer que l'épée.
Retourné à Wolfsberg avec madame Récamier, je partis la nuit: le temps
était obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la
hulotte lamentait: vraie scène de Germanie.
Madame de Chateaubriand arriva bientôt à Lucerne: l'humidité de la ville
l'effraya, et Lugano étant trop cher, nous nous décidâmes à venir à
Genève. Nous prîmes notre route par Sempach: le lac garde la mémoire
d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses, à une époque
où les nations de ce côté-ci des Alpes avaient perdu leurs libertés. Au
delà de Sempach, nous passâmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant
comme tous les monuments du christianisme. Elle est située dans un lieu
triste, à l'orée d'une bruyère qui conduit à des bois: si j'eusse été
libre et seul, j'aurais demandé aux moines quelque trou dans leurs
murailles, pour y achever mes _Mémoires_ auprès d'une chouette; puis je
serais allé finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil
fainéant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le printemps
sont devenus des injures, des désastres et des regrets.
En arrivant à Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande révolution
dans la ville: j'avais beau regarder, les rues étaient désertes, le
silence régnait, la terrible révolution s'accomplissait sans parler, à
la paisible fumée d'une pipe au fond de quelque estaminet.
Madame Récamier ne tarda pas à nous rejoindre à Genève.
Genève, fin de septembre 1832.
J'ai commencé à me remettre sérieusement au travail: j'écris le matin et
je me promène le soir. Je suis allé hier visiter Coppet. Le château
était fermé: on m'en a ouvert les portes; j'ai erré dans les
appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux
où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant,
ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame
Récamier a revu la chambre qu'elle avait habitée; des jours écoulés ont
remonté devant elle: c'était comme une répétition de la scène que j'ai
peinte dans _René_: «Je parcourus les appartements sonores où l'on
n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles étaient
détendues, et l'araignée filait sa toile dans les couches
abandonnées..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments
que les frères et les soeurs passent dans leurs jeunes années, réunis
sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un
jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée. À peine le fils
connaît-il le père, le père le fils, le frère la soeur, la soeur le
frère! Le chêne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas
ainsi des enfants des hommes!»
Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces _Mémoires_, de ma
dernière visite à Combourg, en partant pour l'Amérique. Deux mondes
divers, mais liés par une secrète sympathie, nous occupaient, madame
Récamier et moi. Hélas! ces mondes isolés, chacun de nous les porte en
soi; car où sont les personnes qui ont vécu assez longtemps les unes
près des autres pour n'avoir pas des souvenirs séparés? Du château, nous
sommes entrés dans le parc; le premier automne commençait à rougir et à
détacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrés et laissait
ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les
allées qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Staël, madame
Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un
taillis mêlé d'arbres plus grands, et environné d'un mur humide et
dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des
plaines que les chasseurs appellent des _remises_: c'est là que la mort
a poussé sa proie et renfermé ses victimes.
Un sépulcre avait été bâti d'avance dans ce bois pour y recevoir M.
Necker, madame Necker et madame de Staël: quand celle-ci est arrivée au
rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de
Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a
été placé sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont
gravées ces paroles tirées de l'Écriture: _Pourquoi cherchez-vous parmi
les morts celui qui est vivant dans le ciel?_ Je ne suis point entré
dans le bois; madame Récamier a seule obtenu la permission d'y pénétrer.
Resté assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je tournais le dos à
la France et j'avais les yeux attachés, tantôt sur la cime du
Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève: les nuages d'or couvraient
l'horizon derrière la ligne sombre du Jura; on eût dit d'une gloire qui
s'élevait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de l'autre côté du
lac, la maison de lord Byron[423], dont le faîte était touché d'un rayon
du couchant; Rousseau n'était plus là pour admirer ce spectacle, et
Voltaire, aussi disparu, ne s'en était jamais soucié. C'était au pied du
tombeau de madame de Staël que tant d'illustres absents sur le même
rivage se présentaient à ma mémoire: ils semblaient venir chercher
l'ombre leur égale pour s'envoler au ciel avec elle et lui faire cortége
pendant la nuit. Dans ce moment, madame Récamier, pâle et en larmes, est
sortie du bocage funèbre elle-même comme une ombre. Si j'ai jamais senti
à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c'est à
l'entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant
d'éclat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'être véritablement
aimé.
[Note 423: Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la
seconde et dernière fois, le 25 avril 1816, il se rendit en
Suisse, par la Belgique et le Rhin, et passa quelques mois
sur les bords du lac de Genève. C'est là qu'il écrivit le
troisième chant du _Pèlerinage de Childe-Harold_, le
_Prisonnier de Chillon_ et la _Nuit finale de l'Univers_, et
qu'il commença son drame de _Manfred_.]
Cette vesprée même, lendemain du jour de mes dévotions aux morts de
Coppet, fatigué des bords du lac, je suis allé chercher, toujours avec
madame Récamier, des promenades moins fréquentées. Nous avons découvert,
en aval du Rhône, une gorge resserrée où le fleuve coule bouillonnant
au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupées de
prairies. Une de ces prairies s'étend au pied d'une colline, sur
laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plantée une maison.
Nous avons remonté et descendu plusieurs fois en causant cette bande
étroite de gazon qui sépare le fleuve bruyant du silencieux coteau:
combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a été et
mener avec soi en arrière sur la trace de ses jours? Nous avons parlé de
ces temps, toujours pénibles et toujours regrettés, où les passions font
le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'écris cette page à
minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu'à travers ma fenêtre
je vois briller quelques étoiles sur les Alpes.
Madame Récamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je
vais passer l'hiver à évoquer mes heures évanouies, à les faire
comparaître une à une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai
bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le
coupable. Je passerai l'été prochain dans la patrie de Jean-Jacques.
Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rêveur. Et puis, quand
l'automne sera revenu, nous irons en Italie: _Italiam!_ c'est mon
éternel refrain.
Genève, octobre 1832.
Le prince Louis-Napoléon m'ayant donné sa brochure intitulée: _Rêveries
politiques_, je lui ai écrit cette lettre:
«Prince,
«J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me
confier. J'ai mis par écrit, comme vous l'avez désiré, quelques
réflexions naturellement nées des vôtres et que j'avais déjà soumises à
votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en Écosse, que
tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que
lui; mais si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race
de saint Louis, si les moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas
l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la
gloire de la France que le vôtre.
«Je suis, etc., etc.,
«CHATEAUBRIAND.»