En allant de Lucerne à Constance, on passe par Zurich et Winterthur.
Rien ne m'a plu à Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les
arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un
vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le passé
historique de Zurich, n'en déplaise même à la bataille de Zurich.
Napoléon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amené les
Russes à Paris.
Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutôt une longue
rue propre. Constance a l'air de n'appartenir à personne; elle est
ouverte à tout le monde. J'y suis entré le 27 août, sans avoir vu un
douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demandé mon passeport.
Madame Récamier était arrivée depuis trois jours[418], pour faire une
visite à la reine de Hollande. J'attendais madame de Chateaubriand,
venant me rejoindre à Lucerne. Je me proposais d'examiner s'il ne serait
pas préférable de se fixer d'abord en Souabe, sauf à descendre ensuite
en Italie.
[Note 418: Mme Récamier, très effrayée par le choléra, qui
avait fait autour d'elle, dans la rue de Sèvres, de très
nombreuses victimes, s'était décidée, au mois d'août, à
quitter Paris et à faire un voyage en Suisse. Malgré son réel
courage, et bien qu'on l'ait vue souvent prodiguer sans
effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies
contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque
superstitieuse du choléra. Était-ce un pressentiment? Elle
mourut du choléra le 11 mai 1849. «Après avoir succombé à ce
fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces
effrayantes, dit Mme Lenormant (_Souvenirs et
Correspondance_, t. II, p. 572), Mme Récamier prit dans la
mort une beauté surprenante. Ses traits, d'une gravité
angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y
apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la
majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de
douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur la pierre par
Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable
circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la
scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de
notre récit.»]
Dans la ville délabrée de Constance, notre auberge était fort gaie; on y
faisait les apprêts d'une noce. Le lendemain de mon arrivée, madame
Récamier voulut se mettre à l'abri de la joie de nos hôtes: nous nous
embarquâmes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'où sort le Rhin
pour devenir fleuve, nous abordâmes à la grève d'un parc.
Ayant mis pied à terre, nous franchîmes une haie de saules, de l'autre
côté de laquelle nous trouvâmes une allée sablée circulant parmi des
bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un
pavillon s'élevait au milieu des jardins, et une élégante _villa_
s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses
toujours mélancoliques pour moi à cause des réminiscences de mes divers
et nombreux automnes. Nous nous promenâmes au hasard, et puis nous nous
assîmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages
s'élevèrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque,
charmés et surpris, nous commencions à les écouter: c'était une scène
d'un conte de fée. Les harmonies ne renaissant pas, je lus à madame
Récamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'écrire quelque
chose sur ses tablettes, déjà à demi remplies des détails de la mort de
J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernières paroles de l'auteur
d'_Héloïse_: «Ma femme, ouvrez la fenêtre, que je voie encore le
soleil,» je traçai ces mots au crayon: _Ce que je voulais sur le lac de
Lucerne, je l'ai trouvé sur le lac de Constance, le charme et
l'intelligence de la beauté. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je
veux encore voir longtemps le soleil, si c'est près de vous que je dois
achever ma vie. Que mes jours expirent à vos pieds, comme ces vagues
dont vous aimez le murmure.--28 août 1832._
L'azur du lac veillait derrière les feuillages; à l'horizon du midi,
s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et
se retirant à travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de
la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions.
* * * * *
En rentrant à Constance, nous avons aperçu madame la duchesse de
Saint-Leu et son fils Louis-Napoléon: ils venaient au-devant de madame
Récamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je
savais qu'elle s'était montrée généreuse lors de ma démission à la mort
du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la
Restauration, ambassadeur à Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse
de Saint-Leu que des rapports de politesse; ne pouvant aller moi-même
chez elle, j'avais laissé libres les secrétaires et les attachés de lui
faire leur cour, et j'avais invité le cardinal Fesch à un dîner
diplomatique de cardinaux. Depuis la dernière chute de la Restauration,
le hasard m'avait fait échanger quelques lettres avec la reine Hortense
et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des
grandeurs évanouies; les voici:
MADAME DE SAINT-LEU, APRÈS AVOIR LU LA DERNIÈRE LETTRE DE M. DE
CHATEAUBRIAND.
Arenenberg, ce 15 octobre 1831.
«M. de Chateaubriand a trop de génie pour n'avoir pas compris toute
l'étendue de celui de l'empereur Napoléon. Mais à son imagination si
brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse,
une illustre fortune, attirèrent son coeur: il y dévoua sa personne et
son talent, et, comme le poëte qui prête à tout le sentiment qui
l'anime, il revêtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer
son enthousiasme. L'ingratitude ne le découragea pas, car le malheur
était toujours là qui en appelait à lui; cependant son esprit, sa
raison, ses sentiments vraiment français en font malgré lui
l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur
qui rend fidèle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie
qui en fait la force, la liberté des consciences et des opinions qui
donne un noble essor aux facultés de l'homme, l'aristocratie du mérite
qui ouvre une carrière à toutes les intelligences, voilà son domaine
plus qu'à tout autre. Il est donc libéral, napoléoniste et même
républicain plutôt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses
nouvelles illustrations sauraient l'apprécier, tandis qu'il ne sera
jamais compris de ceux qu'il a placés dans son coeur si près de la
divinité; et s'il n'a plus qu'à chanter le malheur, fût-il le plus
intéressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre
siècle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile réel,
s'éteindra faute d'aliments assez élevés pour inspirer son beau talent.
«HORTENSE.»