Paris, rue d'Enfer, janvier 1833

J'avais beaucoup rêvé de cet avenir prochain que je m'étais fait et

auquel je croyais toucher. À la tombée du jour, j'allais vaguer dans les

détours de l'Arve, du côté de Salève. Un soir, je vis entrer M. Berryer;

il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse

de Berry[424]; il n'en savait pas les détails. Mes projets de repos

furent encore une fois renversés. Quand la mère de Henri V avait cru à

des succès, elle m'avait donné mon congé; son malheur déchirait son

dernier billet et me rappelait à sa défense. Je partis sur-le-champ de

Genève, après avoir écrit aux ministres. Arrivé dans ma rue d'Enfer,

j'adressai aux rédacteurs en chef des journaux la circulaire suivante:

[Note 424: La duchesse de Berry avait été arrêtée à

Nantes--on sait dans quelles circonstances--le 7 novembre

1833. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de

Chateaubriand, à Genève, et lui apprenait la nouvelle, sans

pouvoir d'ailleurs lui donner aucun détail. Chateaubriand

partit aussitôt pour Paris.]

«Monsieur,

«Arrivé à Paris le 17 de ce mois, j'écrivis le 18 à M. le ministre de la

justice[425] pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de

lui envoyer de Genève, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui

était parvenue et s'il avait eu la bonté de la faire passer à Madame.

[Note 425: M. Barthe.]

«Je sollicitais en même temps de M. le garde des sceaux l'autorisation

nécessaire pour me rendre à Blaye auprès de la princesse.

«M. le garde des sceaux me voulut bien répondre, le 19, qu'il avait

transmis mes lettres au président du conseil[426] et que c'était à lui

qu'il me fallait adresser. J'écrivis en conséquence, le 20, à M. le

ministre de la guerre. Je reçois aujourd'hui, 22, sa réponse du 21: Il

regrette, d'être dans la nécessité de m'annoncer que le gouvernement n'a

pas jugé qu'il y ait lieu d'accéder à mes demandes. Cette décision a mis

un terme à mes démarches auprès des autorités.

[Note 426: Le maréchal Soult, ministre de la guerre et

président du conseil.]

«Je n'ai jamais eu la prétention, monsieur, de me croire capable de

défendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on

m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste prisonnière, était de

lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus

éclairés que moi. Outre les personnes honorables et distinguées qui se

sont déjà présentées, j'aurais pris la liberté d'indiquer au choix de

MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle, etc., etc.

«Maintenant, monsieur, écarté officiellement, je rentre dans mon droit

privé. Mes _Mémoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry_,

enveloppés dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent

auprès du coeur que Louvel rendit plus semblable à celui d'Henri IV. Je

n'ai point oublié cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande

compte et me fait sentir toute la responsabilité.

«Je suis, monsieur, etc., etc.

«CHATEAUBRIAND.»

Pendant que j'écrivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouvé le

moyen de faire passer ce billet à madame la duchesse de Berry:

«Paris, ce 23 novembre 1832.

«Madame,

«J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genève une première lettre en

date du 12 de ce mois[427]. Cette lettre, dans laquelle je vous

suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos

défenseurs, a été imprimée dans les journaux.

[Note 427: Cette lettre du 12 novembre était ainsi conçue:

«Madame,

«Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner

dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une

grâce, dernière ambition de ma vie: je désirerais ardemment

être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai

aucun titre personnel à la haute faveur que je sollicite

auprès de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la demander en

mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer

l'historien; je l'espère encore comme le prix du sang de ma

famille. Mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre

aïeul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même

jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même

échafaud.

«Je suis, etc.....

«CHATEAUBRIAND.»]

«La cause de Votre Altesse Royale peut être traitée individuellement par

tous ceux qui, sans y être autorisés, auraient des vérités utiles à

faire connaître; mais si MADAME désire qu'on s'en occupe en son propre

nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et

de légistes qui doit être chargé de cette haute affaire. Dans ce cas, je

demanderais que MADAME voulût bien m'adjoindre (avec les personnes dont

elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M.

de Villèle, M. Lainé, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M.

Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.

«J'avais aussi pensé, madame, qu'on aurait pu appeler à ce conseil

quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire à la nôtre;

mais peut-être serait-ce les placer dans une fausse position, les

obliger à faire un sacrifice d'honneur et de principe, dont les esprits

élevés et les consciences droites ne s'arrangent pas.

«CHATEAUBRIAND.»

Vieux soldat discipliné, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et

marcher sous mes capitaines: réduit par la volonté du pouvoir à un duel,

je l'acceptai. Je ne m'attendais guère à venir, de la tombe du mari,

combattre auprès de la prison de la veuve.

En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui

convient à la France, je n'en étais pas moins dans la voie de l'honneur.

Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole à sa

conscience; il est bon que quelqu'un consente à se perdre pour demeurer

ferme à des principes dont il a la conviction et qui tiennent à ce qu'il

y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs

nécessaires du fait brutal, les victimes chargées de prononcer le _veto_

de l'opprimé contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur

dévouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauvé; il ne

pouvait rien sauver: dans les idées mêmes de mes adversaires, le

dévouement sera-t-il stérile pour la race humaine?

Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie: non, je préfère au parjure

la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle;

voilà tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans

la persuasion qu'elle était essentiellement utile à la France; je

confonds sa postérité avec celle de la patrie, et lorsque je déplore les

malheurs de l'une, je déplore les désastres de l'autre: vaincu, je me

suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont imposé des

intérêts. Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la

solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne.

* * * * *

En France, pays de vanité, aussitôt qu'une occasion de faire du bruit se

présente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon

coeur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mérite. J'eus

donc beaucoup de concurrents; ils sollicitèrent, ainsi que moi, de

madame la duchesse de Berry, l'honneur de la défendre. Du moins, ma

présomption à m'offrir pour champion à la princesse était un peu

justifiée par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance

l'épée de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il

avait déjà remporté quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert

mon _Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry_[428] par

une considération dont je suis vivement frappé; je l'ai souvent

reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.

[Note 428: Le _Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de

Berry_, parut le 29 décembre 1832.]

«On ne cesse, disais-je, de s'étonner des événements; toujours on se

figure d'atteindre le dernier; toujours la révolution recommence. Ceux

qui, depuis quarante années, marchent pour arriver au terme, gémissent;

ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain

espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer.

Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombée à

leurs pieds! à peine échappés à ces écroulements successifs, ils sont

obligés d'en traverser de nouveau les décombres et la poussière. Quel

siècle verra la fin du mouvement?

«La Providence a voulu que les générations de passage destinées à des

jours immémorés fussent petites, afin que le dommage fût de peu. Aussi

voyons-nous que tout avorte, que tout se dément, que personne n'est

semblable à soi-même et n'embrasse toute sa destinée, qu'aucun événement

ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes

supérieurs de l'âge qui expire s'éteignent; auront-ils des successeurs?

Les ruines de Palmyre aboutissent à des sables.»

De cette observation générale passant aux faits particuliers, j'expose,

dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de

Berry par des mesures arbitraires, en la considérant comme prisonnière

de police, de guerre, d'État, ou en demandant aux Chambres un bill

d'_attainder_; qu'on pouvait la soumettre à la compétence des lois, en

lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du

code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacrée.

Les ministres soutenaient la première opinion, les hommes de Juillet la

seconde, les royalistes la troisième.

Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la

duchesse de Berry était descendue en France, elle n'y avait été attirée

que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre présent,

appeler un autre avenir.

Infidèle à son extraction populaire, la révolution sortie des journées

de Juillet a répudié la gloire et courtisé la honte. Excepté dans

quelques cours dignes de lui donner asile, la liberté, devenue l'objet

de la dérision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, cette

liberté que des bateleurs se renvoient à coups de pied, cette liberté

étranglée après flétrissure au tourniquet des lois d'exception,

transformera, par son anéantissement, la révolution de 1830 en une

cynique duperie.

Là-dessus, et pour nous délivrer tous, madame la duchesse de Berry est

arrivée. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a

achetée. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il

ne reste plus qu'à la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi,

et j'ai mis en scène le défenseur de la princesse; puis, après avoir

fait parler le défenseur, je m'adresse à l'accusateur:

«Avocat, levez-vous:

«Établissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry,

nièce de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de

réclamation envers un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé

Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de

l'_accusée_, détenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille

prétend impudemment avoir été roi depuis le jour de l'abdication du

ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'élection du

roi des Français.

«À l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparaître

d'abord Louis-Philippe comme témoin à charge ou à décharge, si mieux

n'aime se récuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec

l'_accusée_ le descendant du grand traître; que l'Iscariote en qui Satan

était entré, _entravit Satanas in Judam_, dise combien il a reçu de

deniers pour le marché, etc., etc.

«Puis, d'après l'expertise des lieux, il sera prouvé que l'_accusée_ a

été pendant six heures à la géhenne de feu dans un espace trop étroit où

quatre personnes pouvaient à peine respirer, ce qui a fait dire

contumélieusement à la torturée qu'on lui faisait la _guerre à la saint

Laurent_. Or, Caroline-Ferdinande, étant pressée par ses complices

contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements,

et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à l'âtre

embrasé, la commotion se serait étendue au coeur de la délinquante et

lui aurait fait vomir des bouillons de sang.

«Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme pièce de

conviction, sur le bureau, la robe brûlée: car il faut qu'il y ait

toujours une robe jetée au sort dans ces marchés de Judas.»

Madame la duchesse de Berry a été mise en liberté par un acte arbitraire

du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir déshonorée. Le tableau que je

traçais de la plaidoierie fit sentir à Philippe l'odieux d'un jugement

public, et le détermina à une grâce à laquelle il pensait avoir attaché

un supplice: les païens, sous le règne de Sévère, jetèrent aux bêtes une

jeune femme chrétienne nouvellement délivrée. Ma brochure, dont il ne

reste aujourd'hui que des phrases, a eu son résultat historique

important.

Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui termine mon écrit:

c'est, j'en conviens, une folle dépense de larmes.

«Illustre captive de Blaye, MADAME! que votre héroïque présence sur une

terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que

mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire: _Madame,

votre fils est mon roi!_ Si la Providence m'inflige encore quelques

heures, verrai-je vos triomphes, après avoir eu l'honneur d'embrasser

vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous

reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des

jours commencés dans l'exil. Hélas! je me désole de ne pouvoir rien pour

vos présentes destinées! Mes paroles se perdent inutilement autour des

murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au

pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas même monter jusqu'à

vous ces derniers accents d'une voix fidèle.»

Paris mars 1833.

Quelques journaux ayant répété la phrase: _Madame, votre fils est mon

roi_, ont été traduits devant les tribunaux pour délit de presse; je me

suis trouvé enveloppé dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu décliner

la compétence des juges; je devais essayer de sauver par ma présence les

hommes attaqués pour moi; il y allait de mon honneur de répondre de mes

oeuvres.

De plus, la veille de mon appel au tribunal, le _Moniteur_ avait donné

la déclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'étais

absenté, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il

abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait

célébré l'héroïsme.

[Note 429: Voici le texte de cette déclaration, qui fut

insérée dans le _Moniteur_ du 26 février 1833:

«Pressée par les circonstances, et par les mesures ordonnées

par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus

graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à

moi-même, ainsi qu'à mes enfans, de déclarer m'être mariée

secrètement pendant mon séjour en Italie.

«MARIE-CAROLINE.

«De la citadelle de Blaye, ce 22 février 1833.»]

Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: «Faites

défaut; vous serez trop embarrassé avec votre phrase: _Madame, votre

fils est mon roi._--Je la crierai encore plus haut,» répondis-je. Je me

rendis dans la salle même où jadis était installé le tribunal

révolutionnaire; où Marie-Antoinette avait comparu, où mon frère avait

été condamné. La révolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont

la présence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.

Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a

contre-balancé un moment l'effet de la déclaration du _Moniteur_, et

maintenu la mère de Henri V au rang où sa courageuse aventure l'avait

placée: on a douté, quand on a vu que le parti royaliste osait braver

l'événement et ne se tenait pas pour battu.

Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'était attaché à

moi lors de ma détention, a voulu parler: il s'est troublé et m'a fait

beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour _la Quotidienne_, a

pris indirectement ma défense. À la fin des débats, j'ai appelé le jury

la _pairie universelle_, ce qui n'a pas peu contribué à notre

acquittement à tous[430].

[Note 430: Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de

la Seine, le 27 février 1833. Étaient poursuivis, en même

temps que lui, les gérants de la _Quotidienne_, de la

_Gazette de France_, du _Revenant_, de l'_Écho Français_, de

la _Mode_, du _Courrier de l'Europe_, et un jeune étudiant,

M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 janvier précédent, avait

porté la parole, au nom des douze cents jeunes gens qui

étaient allés témoigner à Chateaubriand leur enthousiasme et

avaient redit avec lui: _Madame, votre fils est mon roi!_

Tous furent acquittés, après une admirable plaidoirie de

Berryer. Quelques années après, le journal le _Droit_ disait

de ce plaidoyer: «Berryer défendit M. de Chateaubriand, comme

M. de Chateaubriand devait être défendu, sans provocation et

sans bravade, rendant hommage, en son nom, à ces rois de

l'exil qu'avait adorés sa jeunesse et que sa vieillesse

devait adorer. Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de

tout ce qu'il eut de sublime et de véritablement inspiré....

Il y a eu, à sa voix, une de ces impressions électriques et

involontaires qu'il n'est donné qu'au génie de produire.» (Le

_Droit_, 20 juin 1838.)--Le jour où Berryer vint prendre

séance à l'Académie française, le 22 février 1855, le

directeur, M. de Salvandy, évoqua en ces termes le souvenir

de la plaidoirie du 27 février 1833: «On comprend que, tout à

l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient

revenus à la pensée. Votre parole grava ce nom dans la

mémoire publique le jour où vous aviez à vos côtés l'auteur

du _Génie du christianisme_, sous les voûtes du palais et à

quelques pas de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est

de ceux qui restent, Monsieur; c'est votre discours pour le

poète Archias.»

On pourrait croire, d'après ces témoignages, et on croit

généralement que, dans ce mémorable procès, Chateaubriand

avait pris pour avocat M. Berryer. C'est une erreur.

L'illustre écrivain n'avait pas voulu être défendu. Il

s'était présenté à la Cour d'Assises sans avocat. Il se borna

à répondre au réquisitoire du procureur général Persil par

les paroles suivantes: «Je ne prétends pas défendre ma

brochure; je ne me lève pas en ce moment pour répondre au

discours de M. le procureur du roi, je citerai seulement

quelques passages qui expliquent mes intentions, qu'on a

aggravées. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour troubler

l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des

lois de proscription contre une famille qu'il était de mon

devoir de défendre.» Il lut ensuite quelques mots de son

Mémoire et cita les paroles touchantes qui le terminaient.

Berryer prit la parole comme avocat de la _Quotidienne_ et de

la _Gazette de France_. «Je ne suis pas, dit-il en

commençant, chargé de défendre M. de Chateaubriand.» S'il lui

arriva d'en parler, cependant, et s'il le fit en termes

magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, mais comme

royaliste et comme Français.

Me Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention,

qui fut, paraît-il, assez malheureuse, défendait l'_Écho

français_, une des feuilles incriminées.]

Rien de remarquable n'a signalé ce procès dans la terrible chambre qui

avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu

d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant démontrer ma

culpabilité, il citait cette phrase de ma brochure: _Il est difficile

d'écraser ce qui s'aplatit sous les pieds_, et il s'écriait:

«Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de méprisant dans ce

paragraphe, _il est difficile d'écraser ce qui s'aplatit sous les

pieds_?» et il faisait le mouvement d'un homme qui écrase sous ses pieds

quelque chose. Il recommençait triomphant: les rires de l'auditoire

recommençaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de

l'auditoire à la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il

était en trépignant dans sa robe noire comme s'il eût dansé, en même

temps que son visage était pâle d'inspiration et ses yeux hagards

d'éloquence[431].

[Note 431: Jean-Charles Persil (1785-1870), député de 1830 à

1839, pair de France de 1839 à 1848, conseiller d'État sous

le Second Empire. Au lendemain de la révolution de juillet,

il avait été nommé procureur général près la cour royale de

Paris. Le zèle avec lequel il poursuivi, les journaux

républicains et les journaux légitimistes, également

coupables à ses yeux, et qui étaient, il faut le dire,

également violents, lui valut pendant plusieurs années une

impopularité formidable. Il fut longtemps la cible des

caricaturistes et l'une des _bêtes noires_ des petits

journaux, de la _Mode_ surtout, qui avait sans cesse à son

service des paquets d'_épingles_. Un jour, elle annonça sa

mort en ces termes: «M. Persil est mort pour avoir mangé du

perroquet.»]

Lorsque les jurés rentrèrent et prononcèrent _non coupable_, des

applaudissements éclatèrent, je fus environné par des jeunes gens qui

avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel était là.

La foule grossit à ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais

entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins à

grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en

criant: _Vive Chateaubriand[432]!_

[Note 432: M. de Falloux, qui avait pu pénétrer dans la salle

en revêtant indûment une robe d'avocat, a raconté cette scène

dans ses _Mémoires_. Lorsque le président eut annoncé

l'acquittement de tous les prévenus, la foule se pressa

autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se

cramponner au bras de M. de Falloux pour n'être pas renversé.

«Je n'aime pas le train! répétait-il, je n'aime pas le train!

menez-moi vite à ma voiture!» Mais sur le perron les

acclamations redoublèrent: «Vive Chateaubriand! Vive la

liberté de la presse!» On voulait dételer ses chevaux et

s'atteler à la voiture. «N'en faites rien, suppliait-il,

c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible!» Enfin le

cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de

Falloux, il avait la tête et le coeur si remplis de ce qu'il

venait d'entendre, qu'il s'en allait à travers les rues avec

sa robe empruntée d'avocat, emportant sous son bras le grand

portefeuille de Chateaubriand. (_Mémoires d'un royaliste_,

par M. de Falloux, t. I, p. 60.)]

Dans un autre temps, cet acquittement eût été très significatif;

déclarer qu'il n'était pas coupable de dire à la duchesse de Berry:

_Madame, votre fils est mon roi_, c'était condamner la révolution de

Juillet; mais aujourd'hui cet arrêt ne signifie rien, parce qu'il n'y a

en toute chose ni opinion ni durée. En vingt-quatre heures tout est

changé; je serais condamné demain pour le fait sur lequel j'ai été

acquitté aujourd'hui.

Je suis allé mettre ma carte chez les jurés et notamment chez M.

Chevet[433], l'un des membres de la _pairie universelle_.

[Note 433: Le célèbre marchand de comestibles du

Palais-Royal. Hélas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus.

À l'heure où j'écris cette note, la maison Chevet vient

d'éteindre ses fourneaux.]

Il avait été plus aisé à l'honnête citoyen de trouver dans sa conscience

un arrêt en ma faveur qu'il ne m'eût été facile de trouver dans ma poche

l'argent nécessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir

de faire chez mon juge un bon dîner: M. Chevet a prononcé avec plus

d'équité sur la _légitimité_, l'_usurpation_ et sur l'auteur du _Génie

du christianisme_ que beaucoup de publicistes et de censeurs.

Paris, avril 1833.

Le _Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry_ m'a valu

dans le parti royaliste une immense popularité. Les députations et les

lettres me sont arrivées de toutes parts. J'ai reçu du nord et du midi

de la France des adhésions couvertes de plusieurs milliers de

signatures. Elles demandent toutes, en s'en référant à ma brochure, la

mise en liberté de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens

de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand émoi de la

police; j'ai reçu une coupe de vermeil avec cette inscription: À

_Chateaubriand les Villeneuvois fidèles (Lot-et-Garonne)_.[434] Une

ville du Midi m'a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais

je ne bois pas. Enfin, la France légitimiste a pris pour devise ces

mots: MADAME, VOTRE FILS EST MON ROI! et plusieurs journaux les ont

adoptés pour épigraphe; on les a gravés sur des colliers et sur des

bagues. Je serai le premier à avoir dit en face de l'usurpation une

vérité que personne n'osait dire, et, chose étrange! je crois moins au

retour de Henri V que le plus misérable juste-milieu ou le plus violent

républicain.

[Note 434: Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen.

Chateaubriand les remercia en ces termes:

«Paris, 17 avril 1833.

«Messieurs,

«La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et

en celui de vos compatriotes sera religieusement conservée

par moi, comme un témoignage de votre estime et des

sentiments qui nous unissent. Puisse, Messieurs, venir le

jour où je boirai à la santé du fils de Henri IV dans cette

coupe de la fidélité. Qu'il me soit permis d'offrir en

particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont

je lis la signature au bas de votre touchante lettre.

«J'ai l'honneur d'être, avec une vive reconnaissance, etc....

«CHATEAUBRIAND.»]

Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens étroit que lui

donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce

mot, comme sur celui de légitimité: mais il y a véritablement

usurpation, et usurpation de la pire espèce, dans le tuteur qui

dépouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases

«qu'il fallait sauver la patrie» sont des prétextes que fournit à

l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas

regarder la lâcheté de votre usurpation comme un effort de votre vertu!

Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils à la grandeur de

Rome?

J'ai pu comparer dans ma vie la renommée littéraire à la popularité; la

première, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renommée a

passé vite. Quant à la popularité, elle m'a trouvé indifférent, parce

que, dans la Révolution, j'ai trop vu d'hommes entourés de ces masses

qui, après les avoir élevés sur le pavois, les précipitaient dans

l'égout. Démocrate par nature, aristocrate par moeurs, je ferais très

volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que

j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai été extrêmement

sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portèrent en

triomphe à la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour

être leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient

seulement justice à un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de

liberté et d'honneur; cette générosité me touchait. Mais cette autre

popularité que je viens d'acquérir dans mon propre parti ne m'a pas

causé d'émotion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de

glacé: nous désirons le même roi; à cela près, la plupart de nos voeux

sont opposés.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 81 / 124 题