17 août 1832. (Amsteg.)

D'Altorf ici, une vallée entre des montagnes rapprochées, comme on en

voit partout; la Reuss bruyante au milieu. À l'auberge du Cerf, un petit

étudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhône et qui me dit: «Fous

fenir l'Altorf ce madin? allez fite!» Il me croyait à pied comme lui;

puis, apercevant mon char à bancs: «Oh! les chefals! c'être autre

chosse.» Si l'étudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon

char à bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je

prendrais son bâton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais

aux glaciers du Rhône; je parlerais la langue de Schiller à ma

maîtresse, et je rêverais creusement la liberté germanique: lui, il

cheminerait vieux comme le temps, ennuyé comme un mort, détrompé par

l'expérience, s'étant attaché au cou, comme une sonnette, un bruit dont

il serait plus fatigué au bout d'un quart d'heure que du fracas de la

Reuss. L'échange n'aura pas lieu, les bons marchés ne sont pas à mon

usage. Mon écolier part; il me dit en ôtant et remettant son bonnet

teuton, avec un petit coup de tête: «Permis!» Encore une ombre évanouie.

L'écolier ignore mon nom; il m'aura rencontré et ne le saura jamais: je

suis dans la joie de cette idée; j'aspire à l'obscurité avec plus

d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumière: celle-ci

m'importune ou comme éclairant mes misères ou comme me montrant des

objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hâte de passer le flambeau à mon

voisin.

Trois garçonnets tirent à l'arbalète: Guillaume Tell et Gessler sont

partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de

leur indépendance. Demandez à un petit pauvre de France s'il a jamais

lancé la hache en mémoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!

* * * * *

Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en

zigzag pendant deux lieues; tantôt joignant la Reuss, tantôt s'en

écartant quand la fissure du torrent s'élargit. Sur les reliefs

perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetées de cépées de

hêtres, des pics dardant la nue, des dômes coiffés de glace, des sommets

chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mèches de

cheveux blancs; dans la vallée, des ponts, des colonnes en planches

noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de

branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La

nature alpestre force ces arbres à redevenir sauvages; la sève se fait

jour malgré la greffe: un caractère énergique brise les liens de la

civilisation.

Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scène change: le fleuve

coule avec cascades dans une ornière caillouteuse, sous une avenue

double et triple de pins; c'est la vallée du Pont d'Espagne à Cauterets.

Aux pans de la montagne, les mélèzes végètent sur les arêtes vives du

roc; amarrés par leurs racines, ils résistent au choc des tempêtes.

Le chemin, quelques carrés de pommes de terre, attestent seuls l'homme

dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le résumé de

son histoire. Les troupeaux, relégués aux pâturages des régions

supérieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en

est plus question: le grand aigle est tombé dans l'océan en passant à

Sainte-Hélène; il n'y a vol si haut et si fort qui ne défaille dans

l'immensité des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait

annoncé d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont

descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils

n'enlèveront jamais de chamois dans leurs serres; débilité à la lueur

domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du

Saint-Gothard le libre et éclatant soleil de la gloire de la France.

* * * * *

Après avoir franchi le pont du _Saut du prêtre_, et contourné le mamelon

du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss; à l'une et

l'autre orée, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme

des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un défilé, on

aperçoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.

Enfin, on pénètre dans la vallée de Schoellenen, où commence la première

rampe du Saint-Gothard. Cette vallée est une coche de deux mille pieds

de profondeur, entaillée dans un plein bloc de granit. Les parois du

bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent

plus que leurs flancs et leurs crêtes ardentes et rougies. La Reuss

tonne dans son lit vertical, matelassé de pierres. Un débris de tour

témoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des siècles

immémorés. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses,

le chemin, torrent immobile, circule parallèle au torrent mobile de la

Reuss. Ça et là, des voûtes en maçonnerie ménagent au voyageur un abri

contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espèce

d'entonnoir tortueux, et tout à coup, à l'une des volutes de la conque,

on se trouve face à face du pont du Diable.

Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus élevé, bâti

derrière et qui le domine; le vieux pont ainsi altéré ne ressemble plus

qu'à un court aqueduc à double étage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient

de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel

et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont;

mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute

d'eau. Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes

à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma

vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes.

Les chemins modernes, que le Simplon a enseignés et que le Simplon

efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers,

plus hardis et plus naturels, n'évitaient aucune difficulté; ils ne

s'écartaient guère du cours des torrents; ils montaient et descendaient

avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les

précipices, passaient sous les avalanches, n'ôtant rien au plaisir de

l'imagination et à la joie des périls. L'ancienne route du

Saint-Gothard, par exemple, était tout autrement aventureuse que la

route actuelle. Le pont du Diable méritait sa renommée, lorsqu'en

l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il

traçait un arc obscur, ou plutôt un étroit sentier à travers la vapeur

brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait à pic,

pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les

habitants d'Uri ont eu la pieuse idée de bâtir une autre chapelle à la

cascade.

Enfin ce n'étaient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois

les Alpes, c'étaient des hordes de Barbares ou des légions romaines.

C'étaient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri,

des routiers, des pèlerins, des prélats, des moines. On racontait des

aventures étranges: Qui avait bâti le pont du Diable? Qui avait

précipité dans la prairie de Wasen la roche du Diable? Çà et là

s'élevaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastères, des

ermitages, gardant la mémoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un

miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue,

ses vêtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est

vrai, dans un désert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin

de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de

voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la société.

Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au

_beau premier lapidaire_.

Suwarow et ses soldats ont été les derniers voyageurs dans ce défilé, au

bout duquel ils rencontrèrent Masséna.

Après avoir débouché du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on

gagne la prairie d'Ursern, fermée par des redans comme les sièges de

pierres d'une arène. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le

contraste est frappant: c'est ainsi qu'après et avant les révolutions la

société paraît tranquille; les hommes et les empires sommeillent à deux

pas de l'abîme où ils vont tomber.

Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le

sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces

masses roulées, enflées, brisées, festonnées à leur cime par quelques

guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et écumeuses d'un

_océan_ de pierre sur lequel l'homme a laissé les ondulations de son

chemin.

Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,

Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,

Appuyé d'une main sur son urne penchante,

Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

Très beaux vers, mais inspirés par les fleuves de marbre de Versailles.

Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lève d'un lit de

frimas, son urne ou plutôt ses urnes sont de glace; son origine est

congénère à ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la

ceinture guerrière. Le Rhin, né du Saint-Gothard dans les Grisons, verse

ses eaux à la mer de la Hollande, de la Norwège et de l'Angleterre; le

Rhône, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de

l'Espagne, de l'Italie et de la Grèce: des neiges stériles forment les

réservoirs de la fécondité du monde ancien et du monde moderne.

Deux étangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au

Tessin, l'autre à la Reuss. La source de la Reuss est moins élevée que

la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques

centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on répétait

le même ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait

d'étranges métamorphoses dans les contrées au bas des Alpes. Un

montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de

fertiliser ou de stériliser un pays; voilà de quoi rabattre l'orgueil de

la puissance.

C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un

éternel adieu et prendre leurs chemins opposés sur les deux versants du

Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destinées sont

séparées: ils vont chercher des terres différentes et divers soleils;

mais leurs mères, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de

nourrir leurs enfants désunis.

Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des

capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion

qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les

hommes se retirent.

Sur le plateau du Saint-Gothard, désert dans le ciel, finit un monde et

commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacés par des

noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amené, en la

remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon

nouveau guide, le Tessin.

Le Saint-Gothard est taillé à pic du côté de l'Italie; le chemin qui se

plonge dans la Val-Tremola fait honneur à l'ingénieur forcé de le

dessiner dans la gorge la plus étroite. Vu d'en haut, ce chemin

ressemble à un ruban plié et replié; vu d'en bas, les murs qui

soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou

imitent ces digues qu'on élève les unes au-dessus des autres contre

l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi, à la double file des bornes

plantées régulièrement sur les deux côtés de la route, on dirait d'une

colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la

malheureuse Italie.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 77 / 124 题