À LA PRÉFECTURE DE POLICE.

Un jour, admirant ton génie,

J'osai te dédier des vers,

Et, comme un filet d'eau s'épanche aux seins des mers,

Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.

Aujourd'hui l'infortune a passé sur ton front,

Toujours serein dans la tempête.

Le présent fugitif, qu'est-ce pour le poète?

Ta gloire restera... nos haines passeront.

Ennemi généreux, ta voix mâle et puissante

A prêté son charme à l'erreur,

Mais ton éloquence entraînante

Fait toujours absoudre ton coeur.

Naguère un roi frappa ta noble indépendance;

Tu fus grand devant sa rigueur...

Il tombe: banni de la France,

Tu ne vois plus que son malheur!

Ah! qui pourrait sonder ton dévoûment fidèle

Et forcer le torrent à détourner ses eaux?

Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zèle,

Ta gloire est à nous tous... reprends donc tes pinceaux.

J. CHOPIN,

employé au cabinet.

Mademoiselle Noémi (je suppose que c'est le prénom de Mademoiselle

Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre à la

main. Elle jetait à la dérobée un regard vers ma fenêtre. Qu'il eût été

doux d'être délivré de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon

maître! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay

vint dissiper mon rêve. Je l'aperçus causant avec Mademoiselle Gisquet

de cet air qui nous trompe pas, nous autres créateurs de sylphides. Je

dégringolai de mes nuages, je fermai ma fenêtre et j'abandonnai l'idée

de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversité.

Après quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la liberté, le

30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait

morte, je crois, si ma détention se fût prolongée. Elle vint me chercher

dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que

j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec

_ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu_.

Si M. Gisquet allait par l'histoire à la postérité, peut-être y

arriverait-il en assez mauvais état; je désire que ce que je viens

d'écrire de lui serve ici de contre-poids à une renommée ennemie. Je

n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute

si j'avais été condamné, il ne m'eût pas laissé échapper; mais, enfin

lui et sa famille m'ont traité avec une convenance, un bon goût, un

sentiment de ma position, de ce que j'étais et de ce que j'avais été,

que n'ont point eus une administration lettrée et des légistes d'autant

plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas

peur.

De tous les gouvernements qui se sont élevés en France depuis quarante

années, celui de Philippe est le seul qui m'ait jeté dans la loge des

bandits; il a posé sur ma tête sa main, sur ma tête respectée même d'un

conquérant irrité: Napoléon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi

cette colère[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du

droit contre le fait, dans un pays où j'ai demandé la liberté sous

l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays où, solitaire, je

compte non par frères, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par

tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont séparé du reste de

mes amis: ceux-ci sont allés à la fortune et passent, tout engraissés de

leur déshonneur, auprès de ma pauvreté; ceux-là ont abandonné leurs

foyers exposés aux insultes. Les générations si fort éprises de

l'indépendance se sont vendues: communes dans leur conduite,

intolérables dans leur orgueil, médiocres ou folles dans leurs écrits,

je n'attends de ces générations que le dédain et je le leur rends; elles

n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi à la chose jurée,

l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions,

le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de

la faiblesse et du malheur.

[Note 400: M. Guizot, dans ses _Mémoires_ (tome II, page

344), apprécie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand:

«L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de

Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave.

C'étaient là, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non

des insurgés, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa

durée, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas

davantage à l'opportunité et à l'efficacité des complots et

de la guerre civile pour le renverser; c'étaient d'autres

armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'était avec

d'autres armes que les prisons et les procès qu'il fallait

les combattre. _La Restauration avait donné, en pareille

circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette,

Voyer d'Argenson et Manuel étaient, à coup sûr, contre elle,

de plus sérieux et redoutables conspirateurs que MM. de

Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne

pouvaient l'être contre le gouvernement de Juillet. De 1820 à

1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle avaient, contre

ces chefs libéraux, de bien autres griefs et de bien autres

preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre

les chefs légitimistes qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne

voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en

justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un

terme aux révolutions ne doit pas porter, dans les hautes

régions de la société, la guerre à outrance....»]

Après l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir à remplir. Le

délit dont j'avais été prévenu se liait à celui pour lequel M. Berryer

était en prévention à Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge

d'instruction, puisque je ne reconnais pas la compétence du tribunal.

Pour réparer le dommage que pouvait avoir causé à M. Berryer mon

silence, j'écrivis à M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on

va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.

[Note 401: M. Barthe.]

«Paris, ce 3 juillet 1832.

«Monsieur le ministre de la justice,

«Permettez-moi de remplir auprès de vous, dans l'intérêt d'un homme trop

longtemps privé de sa liberté, un devoir de conscience et d'honneur.

«M. Berryer fils, interrogé par le juge d'instruction à Nantes[402] le

18 du mois dernier, a répondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de

Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect dû à son rang, à son

courage et à ses malheurs, son opinion personnelle et celle

d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les

conséquences de la présence de son Altesse Royale dans l'Ouest._

[Note 402: M. Bethuis.]

«M. Berryer, développant avec son talent accoutumé ce vaste sujet, l'a

résumé de la sorte: _Toute guerre étrangère ou civile, en la supposant

couronnée de succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._

«Questionné sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer

a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifesté sur les

circonstances présentes une opinion conforme à la sienne, il avait cru

devoir appuyer son avis sur l'autorité du leur; mais qu'il ne les

nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._

«Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consultés

par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuvé son opinion, mais j'ai

rédigé une note dans le sens de cette opinion même. Elle devait être

remise à madame la duchesse de Berry, dans le cas où cette princesse se

trouvât réellement sur le sol français, ce que je ne croyais pas. Cette

première note n'étant pas signée, j'en écrivis une seconde, que je

signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrépide

mère du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de

discordes ont déchirée.

«Telle est la déclaration que je devais à M. Berryer. Le véritable

coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira,

j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes; elle ne

laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très innocent

sans doute, mais dont, en dernier résultat, j'accepte toutes les

conséquences.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

«CHATEAUBRIAND.

«Rue d'Enfer-Saint-Michel, nº 84.

«Ayant écrit à M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une

affaire relative à M. Berryer, M. le ministre de l'intérieur ne crut pas

même devoir me faire connaître qu'il avait reçu ma lettre: comme il

m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur

d'écrire aujourd'hui à M. le ministre de la justice, je lui serai

infiniment obligé d'ordonner à ses bureaux de m'en accuser réception.

«CH.»

La réponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la

voici:

«Paris le 3 juillet.

«Monsieur le vicomte,

«La lettre que vous m'avez adressée, contenant des renseignements qui

peuvent éclairer la justice, je la fais parvenir immédiatement au

procureur du roi près le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit

jointe aux pièces de l'instruction commencée contre M. Berryer.

[Note 403: M. Demangeat.]

«Je suis avec respect, etc.,

«Le garde des sceaux

«BARTHE.»

Par cette réponse, M. Barthe[404] se réservait gracieusement une

nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes dédains des

grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la

possibilité d'une violence exercée sur ma personne ou sur mes écrits.

Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui

s'embarrassait de mon opinion? qui songeait à toucher à un seul de mes

cheveux? Âmes et féaux du pot-au-feu, intrépides héros de la paix à tout

prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police,

votre état de siège de Paris, vos mille procès de presse, vos

commissions militaires pour condamner à mort l'auteur des

_Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plongé dans vos geôles; la peine

applicable à mon _crime_ n'était rien moins que la peine capitale. Avec

quel plaisir je vous livrerais ma tête, si, jetée dans la balance de la

justice, elle la faisait pencher du côté de l'honneur, de la gloire et

de la liberté de ma patrie!

[Note 404: Félix _Barthe_ (1795-1863). Affilié au

Carbonarisme, très mêlé comme avocat à tous les procès

politiques, ayant pris une part active à la révolution de

Juillet, il était entré, dès le 27 décembre 1830, dans le

ministère disloqué de M. Laffitte, pour remplacer à

l'instruction publique M. Mérilhou. Le 12 mars 1831, il avait

échangé, dans le nouveau cabinet Casimir Périer, le

portefeuille de l'instruction publique contre celui de la

justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba

avec le ministère de Broglie. Il fut alors nommé pair de

France et président de la Cour des Comptes. Le second Empire

le fit sénateur.]

[Note 405: Pierre-Clément _Bérard_. Pendant les Cent-Jours,

il s'était enrôlé, à dix-sept ans, dans le corps des

volontaires royaux de l'École de droit de Paris, et il avait

accompagné à Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit

paraître un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont

le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_,

_Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans

inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc.

Chaque numéro se terminait par une chanson. C'était comme une

résurrection, après 1830, des _Actes des Apôtres_, de

Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Même violence, et

aussi même vaillance et même verve. Seulement, les _Cancans_

étaient rédigés, non par une société d'hommes d'esprit, mais

par M. Bérard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit

comme quatre, et même comme quarante. Saisies et procès

pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur

auteur, qui se vit à la fin condamné à quatorze ans de prison

et à treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le

moyen de s'évader et de gagner la Hollande, échangeant la

prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage à Prague_,

puis se rendit à Rome, où des légitimistes venaient de fonder

une banque, dont il devint un des employés. Il ne devait plus

quitter la ville éternelle, où il est mort, il y a peu

d'années, royaliste impénitent, ainsi qu'il convenait à

l'auteur des _Cancans fidèles_. Ses _Souvenirs_ sur

_Sainte-Pélagie en 1832_ ont paru en 1886.]

* * * * *

J'étais plus que jamais déterminé à reprendre mon exil; madame de

Chateaubriand, effrayée de mon aventure, aurait déjà voulu être bien

loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu où nous

dresserions nos tentes. La grande difficulté était de trouver quelque

argent pour vivre en terre étrangère et pour payer d'abord une dette qui

m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.

La première année d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce

qui m'arriva pour Rome. Je me retirai à l'avènement du ministère

Polignac, et je m'en allai, ajoutant à ma détresse ordinaire soixante

mille francs d'emprunt. J'avais frappé à toutes les bourses royalistes;

aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser à Laffitte. M.

Laffitte m'avança dix mille francs, que je donnai immédiatement aux

créanciers les plus pressés. Sur le produit de mes brochures, je

retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une

trentaine de mille francs restait toujours à payer, en outre de mes

vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont âgées;

malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle

se fait sur mon menton.

M. le duc de Lévis, à son retour d'un voyage en Écosse, m'avait dit, de

la part de Charles X, que ce prince voulait continuer à me faire ma

pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lévis

revint à la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans

l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin

rue d'Enfer, et étant harcelé par une nuée de créanciers. J'avais déjà

vendu mon argenterie. Le duc de Lévis m'apporta vingt mille francs, me

disant noblement que ce n'était pas les deux années de pension de pairie

que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes à Rome n'étaient

qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en liberté, je

l'acceptai comme un prêt momentané, et j'écrivis au roi la lettre

suivante[406]:

[Note 406: On verra dans mon premier voyage à Prague ma

conversation avec Charles X au sujet de ce prêt. (Note de

Paris, 1834.) CH.]

«SIRE,

«Au milieu des calamités dont il a plu à Dieu de sanctifier votre vie,

vous n'avez point oublié ceux qui souffrent au pied du trône de saint

Louis. Vous daignâtes me faire connaître, il y a quelques mois, votre

généreux dessein de me continuer la pension de pair à laquelle je

renonçai en refusant le serment au pouvoir illégitime; je pensai que

Votre Majesté avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes

de ses bontés. Mais les derniers écrits que j'ai publiés m'ont causé des

dommages et suscité des persécutions; j'ai essayé inutilement de vendre

le peu de chose que je possède. Je me vois forcé d'accepter, non la

pension annuelle que Votre Majesté se proposait de me faire sur sa

royale indigence, mais un secours provisoire pour me dégager des

embarras qui m'empêchent de regagner l'asile où je pourrai vivre de mon

travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre à

charge, même un moment, à une couronne que j'ai soutenue de tous mes

efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.

«Je suis, avec le plus profond respect, etc.

«CHATEAUBRIAND.»

Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avança de son côté une

même somme de vingt mille francs. Ainsi dégagé des obstacles matériels,

je fis les préparatifs de mon second départ. Mais une raison d'honneur

m'arrêtait: madame la duchesse de Berry était sur le sol français; que

deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux où ses périls

pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de

la Vendée, acheva de me rendre libre.

* * * * *

«J'allais vous écrire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement

provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et même

si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez

consenti à faire partie. Il n'a pas existé de fait, puisqu'il ne s'est

jamais réuni, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour

me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas

du tout mauvais gré. Vous avez jugé d'après le rapport que vous ont fait

de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour

connaître mieux que moi les effets d'une _fatale influence_ à laquelle

je n'ai pas voulu croire, et je suis sûre que si M. de Ch. eût été près

de moi, son coeur noble et généreux s'y fût également refusé. Je n'en

compte donc pas moins sur les bons services individuels et même les

conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire,

et dont le choix m'avait été dicté par leur zèle éclairé et leur

dévouement à la légitimité dans la personne de Henri V. Je vois que

votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais

beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes

qui touchent de loin, et j'espère que vous ne cesserez pas de combattre

pour Henri V.

«Croyez, monsieur le vicomte, à toute mon estime et amitié.

«M. C. R.»

Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point

aux conseils que j'avais osé lui donner dans la note dont M. Berryer

avait été le porteur; elle en paraissait même un peu blessée, bien

qu'elle reconnût qu'une _fatale influence_ l'avait égarée.

Ainsi rendu à ma liberté et dégagé de tout aujourd'hui, 7 août, n'ayant

plus rien à faire qu'à partir, j'ai écrit ma lettre d'adieu à M. de

Béranger, qui m'avait visité dans ma prison.

«Paris, 7 août 1832.

«À M. de Béranger.

«Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre

souvenir; le temps m'a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le

plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il

aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un

temps de révolution, mais de transformation sociale: or les

transformations s'accomplissent lentement, et les générations qui se

trouvent placées dans la période de la métamorphose périssent obscures

et misérables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien être) est à l'âge de la

décrépitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et

s'éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de

doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau.

«J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu à votre

voix; j'ai défendu ce que j'étais venu défendre; j'ai subi le choléra:

je retourne à la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en

menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des

hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par

un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les

paroles sont gaies et la musique plaintive.

«Je me recommande à votre amitié et à votre muse.

«CHATEAUBRIAND.»

Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra

à Lucerne.

Bâle, 12 août 1832.

Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne

puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En quête d'un asile

pour achever mes _Mémoires_, je chemine de nouveau traînant à ma suite

un énorme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes

confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire

portée en croupe par le roman.

J'ai vu à Vesoul M. Augustin Thierry, retiré chez son frère le

préfet[407]. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son _Histoire de la

conquête des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme

dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés; il était presque

aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le

portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui

exprimai mon admiration sincère: ce fut alors qu'il me répondit que son

ouvrage était le mien, et que c'était en lisant la bataille des Francs

dans les _Martyrs_, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière

d'écrire l'histoire[408]. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça

de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le

mur: je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur.

[Note 407: Amédée-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il

avait été en 1810 précepteur des petits-neveux de Talleyrand,

et avait publié avec un vif succès, en 1828, son _Histoire

des Gaulois_. Après les journées de Juillet, il avait été

nommé préfet de la Haute-Saône. Maître des requêtes au

Conseil d'État en 1838, promu conseiller en service ordinaire

en 1853, il fut appelé, par décret impérial du 18 janvier

1860, à siéger au Sénat. Il n'avait d'ailleurs pas cessé de

se livrer à ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages

sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_

(1840-1842); _Récits et Nouveaux récits de l'histoire

romaine_ (1860-1864); _Saint-Jérôme, la Société chrétienne à

Rome et l'émigration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire

d'Attila et de ses successeurs_ (1873).]

[Note 408: On lit dans la préface des _Récits des temps

mérovingiens_, publiée en 1840, les lignes suivantes, qui

confirment ce que Chateaubriand écrivait en 1832: «J'achevais

mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des

_Martyrs_, apporté du dehors, circula dans le collège; ce fut

un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient

déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous

disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son

tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la

promenade. Ce jour là, je feignis de m'être fait mal au pied,

et je restai seul à la maison; je lisais ou plutôt je

dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle

voûtée qui était notre salle d'étude et dont l'aspect me

semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un

charme vague et comme un éblouissement d'imagination; mais

quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de

l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et

plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville

éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche

d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa

rencontre avec une armée de Francs.... À mesure que se

déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier

sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus

vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des

Francs eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où

j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle,

je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le

pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec

l'épée!...» Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif

pour ma vocation à venir; je n'eus alors aucune conscience de

ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y

arrêta pas, je l'oubliai même pendant plusieurs années; mais,

lorsqu'après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une

carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me

rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances

avec une singulière précision; aujourd'hui, si je me fais

lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions

d'il y a trente ans.»]

À Vesoul, surgit, après un long bannissement, Charles X[409], maintenant

faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.

[Note 409: C'était par Vesoul que le comte d'Artois était

rentré en France au mois de février 1814, et il avait daté de

cette ville, le 27 février, sa _Proclamation aux Français_.]

J'ai passé la frontière sans accident avec mon fatras: voyons si, au

revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la liberté de la Suisse et du

soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes années.

À l'entrée de Bâle, j'ai rencontré un vieux Suisse, douanier; il m'a

fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon

bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait

le bruit d'un métier à bas; il s'est élevé une fumée de vinaigre, et,

purifié ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relâché.

J'ai dit dans l'_Itinéraire_, en parlant des cigognes d'Athènes: «Du

haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont

vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des

générations impies se sont élevées sur les tombeaux des générations

religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père.»

Je retrouve à Bâle le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans;

mais l'hôpital au toit duquel la cigogne de Bâle a échafaudé son nid

n'est pas le Parthénon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du

Céphise, le concile n'est pas l'aréopage. Érasme n'est pas Périclès;

pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la forêt Noire, le Bâle

romain et germanique. Louis XIV étendit la France jusqu'aux portes de

cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversèrent en 1813

pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain défendu par

Napoléon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous

rendront compte des vanités humaines.

[Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le

roi de Prusse.]

La danse de la mort (si toutefois ce n'était pas même alors une

véritable peinture) eut lieu à Paris, en 1424, au cimetière des

Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La représentation du

spectacle fut fixée dans des tableaux; on les vit exposés dans les

cimetières de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de

Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa à

Bâle ces joies de la tombe.

Ces danses macabres du grand artiste ont été emportées à leur tour par

la mort, qui n'épargne pas ses propres folies: il n'est resté à Bâle, du

travail d'Holbein, que six pièces sciées sur les pierres du cloître et

déposées à la bibliothèque de l'Université. Un dessin colorié a conservé

l'ensemble de l'ouvrage.

Ces grotesques sur un fond terrible ont du génie de Shakespeare, génie

mêlé de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive

expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes,

cardinaux, prêtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles,

magistrats, guerriers, tous se débattent et raisonnent avec et contre la

Mort; pas un ne l'accepte de bonne grâce.

La Mort est variée à l'infini, mais toujours bouffonne à l'instar de la

vie, qui n'est qu'une sérieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre

satirique a une jambe de moins comme le mendiant à jambe de bois qu'elle

accoste; elle joue de la mandoline derrière l'os de son dos, comme le

musicien qu'elle entraîne. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de

cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le

rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des

cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un

jeune homme, et elle emmène une jeune fille qui se regarde dans un

miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un écolier narquois; elle

coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et

l'aveugle est à deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en

petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin.

Holbein a pu prendre l'idée de cette formidable gaieté dans la nature

même: entrez dans un reliquaire, toutes les têtes de mort semblent

ricaner, parce qu'elles découvrent les dents; c'est le rire. De quoi

ricanent-elles? du néant ou de la vie?

La cathédrale de Bâle et surtout les anciens cloîtres m'ont plu. En

parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funèbres, j'ai lu les

noms de quelques réformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et

prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on

voit moins ce qu'il a réformé que ce qu'il a détruit. Ces pédants secs

qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux

christianisme, créateur de la société depuis quinze siècles, n'ont pu

élever un seul monument. À quoi ce monument eût-il répondu? Comment

aurait-il été en rapport avec les moeurs? Les hommes n'étaient point

faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils

étaient faits comme Léon X avec le génie de Raphaël, ou comme saint

Louis avec le génie gothique; le petit nombre ne croyait à rien, le

grand nombre croyait à tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour

temples que des salles d'écoles, ou pour églises que les cathédrales

qu'il a dévastées: il y a établi sa nudité. Jésus-Christ et ses apôtres

ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur siècle,

mais ils ne venaient pas _réformer_ un ancien culte; ils venaient

_établir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.

Lucerne, 14 août 1832.

Le chemin de Bâle à Lucerne par l'Argovie offre une suite de vallées,

dont quelques-unes ressemblent à la vallée d'Argelès, moins le ciel

espagnol des Pyrénées. À Lucerne, les montagnes, différemment groupées,

étagées, profilées, coloriées, se terminent, en se retirant les unes

derrière les autres et en s'enfonçant dans la perspective, aux neiges

voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et

si l'on ne conservait que les collines surfacées d'herbages et de

lapinières qui bordent immédiatement le lac des Quatre-Cantons, on

reproduirait un lac d'Italie.

Les arcades du cloître du cimetière dont la cathédrale est environnée

sont comme les loges d'où l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments

de ce cimetière ont pour étendard une croisette de fer portant un Christ

doré. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumière qui

s'échappent des tombes: de distance en distance, il y a des bénitiers

dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bénir des cendres

regrettées. Je ne pleurais rien là en particulier, mais j'ai fait

descendre la rosée lustrale sur la communauté silencieuse des chrétiens

et des malheureux mes frères. Une épitaphe me dit: _Hodie mihi, cras

tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._

Et j'attends demain, et j'aurai été homme; et voyageur je m'arrête; et

voyageur je m'en vais. Appuyé à l'une des arcades du cloître, j'ai

regardé longtemps le théâtre des aventures de Guillaume Tell et de ses

compagnons: théâtre de la liberté helvétique, si bien chanté et décrit

par Schiller et Jean de Müller. Mes yeux cherchaient dans l'immense

tableau la présence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les

cendres les plus ignorées.

En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que

j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain,

et demain encore? Malheur à moi qui ne puis vieillir et qui vieillis

toujours!

Lucerne, 15 août 1832.

Les capucins sont allés ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption,

bénir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la

protection de laquelle naquit l'indépendance suisse: cette indépendance

dure encore. Que deviendra notre liberté moderne, toute maudite de la

bénédiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante

années, et elle a été vendue et revendue, maquignonnée, brocantée à tous

les coins de rue. Il y a plus de liberté dans le froc d'un capucin qui

bénit les Alpes que dans la friperie entière des législateurs de la

République, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de

Juillet.

Le voyageur français en Suisse est touché et attristé; notre histoire,

pour le malheur des peuples de ces régions, se lie trop à leur histoire;

le sang de l'Helvétie a coulé pour nous et par nous; nous avons porté le

fer et le feu dans la chaumière de Guillaume Tell; nous avons engagé

dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trône de nos

rois. Le génie de Thorwaldsen a fixé le souvenir du 10 août à la porte

de Lucerne. Le lion helvétique expire, percé d'une flèche, en couvrant

de sa tête affaissée et d'une de ses pattes l'écu de France, dont on ne

voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacrée aux victimes,

le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpté dans le

roc, le soldat échappé au massacre du 10 août, qui montre aux étrangers

le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre

bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine à la

chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modèle de douleur a brodé

l'image de l'agneau divin immolé!... Par quel conseil la Providence,

après la dernière chute du trône des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher

un asile auprès de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans

rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'écu de

France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais détendus

par la mort.

Eh bien, ce monument, un membre de la Diète a proposé de le détruire!

Que demande la Suisse? la liberté? elle en jouit depuis quatre siècles;

l'égalité? elle l'a; la république? c'est la forme de son gouvernement;

l'allégement des taxes? elle ne paye presque point d'impôts. Que

veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des êtres. Quand un

peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a été, le

premier symptôme de sa maladie, c'est la haine du passé et des vertus de

ses pères.

Je suis revenu du monument du 10 août par le grand pont couvert, espèce

de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux

triangulaires, placés entre les chevrons du toit, décorent cette

galerie. Ce sont des fastes populaires où le Suisse, en passant,

apprenait l'histoire de sa religion et de sa liberté.

J'ai vu les poules d'eau privées; j'aime mieux les poules d'eau sauvages

de l'étang de Combourg.

Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frappé; il sortait d'une

chapelle de la Vierge: entré dans cette chapelle, je me suis cru

transporté aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dévotement

parés, des femmes récitaient avec le prêtre le chapelet et les litanies.

C'était comme la prière du soir au bord de la mer dans ma pauvre

Bretagne, et j'étais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi

les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'était

perdu dans la chaîne de mes années.

Sur le lac de Lucerne, 16 août 1832, midi.

Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je

serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isolé. Je la peindrais bien

encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux?

quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en récompense mon

_génie_ au front dépouillé? qui répéterait mes chants? à quelle muse en

inspirerais-je? Sous la voûte de mes années, comme sous celle des monts

neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me

réchauffer. Quelle pitié de traîner, à travers ces monts, des pas

fatigués que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver

libre d'errer de nouveau qu'à la fin de ma vie!

Deux heures.

Ma barque s'est arrêtée à la cale d'une maison sur la rive droite du

lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette

auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protègent une

étable. Devant moi, un peu à droite, sur le bord opposé du lac, se

déploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclinés

de ces pâturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmonté d'un roc

ébréché en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le

_Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme.

Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude

indépendance helvétique sur la tête d'un peuple de bergers. Le silence

n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de

deux génisses restées dans l'étable voisine: elle semble me sonner la

gloire de la pastorale liberté que Schwytz a donnée, avec son nom, à

tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appelé

_Italia_, a de même, mais avec des droits moins sacrés, communiqué son

nom à la terre des Romains.

Trois heures.

Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes

s'élèvent et s'assombrissent. Voilà la croupe herbue du Grütli et les

trois fontaines où Fürst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurèrent la

délivrance de leur pays; voilà, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui

signale l'endroit où Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa

d'un coup de pied au milieu des vagues.

Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais existé[411]? Ne seraient-ils

que des personnages du Nord, nés des chants des Scaldes et dont on

retrouve les traditions héroïques sur les rivages de la Suède? Les

Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils étaient à l'époque de la conquête

de leur indépendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calèches

où Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc à la main, d'abîme en

abîme: moi-même suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?

[Note 411: Les chroniques contemporaines de la révolution de

1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne

parlent que des trois conjurés du Grütli, Fürst, d'Uri,

Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald.

Ce n'est qu'à la fin du XVe siècle que les historiens

nationaux ont commencé à parler de Guillaume Tell et de ses

exploits, et les narrations qu'ils en ont données renferment

les plus graves invraisemblances au double point de vue

géographique et chronologique.]

Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique,

à quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le même Dieu qui

soulève les vents, et la même confiance dans ce Dieu qui rassure les

hommes. Comme autrefois, en traversant l'Océan, les lacs de l'Amérique,

les mers de la Grèce, de la Syrie, j'écris sur un papier inondé. Les

nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au

souvenir de l'antique liberté des Alpes que la voix de cette nature

efféminée et dégénérée que mon siècle a placée malgré moi dans mon sein.

Altorf.

Débarqué à Fluelen, arrivé à Altorf, le manque de chevaux va me retenir

une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur

la tête de son fils: le trait d'arc était de la distance qui sépare ces

deux fontaines. Croyons, malgré la même histoire racontée par Saxon le

Grammairien, et que j'ai citée le premier dans mon _Essai sur les

révolutions_[412]; ayons foi en la religion et la liberté, les deux

seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont

éclatantes, non grandes.

[Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacré

trois chapitres à la Suisse: _la Suisse pauvre et

vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse

corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note

suivante: «L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est

très douteuse. L'historien de la Suède, Grammaticus, rapporte

exactement le même fait d'un paysan et d'un gouverneur

suédois. J'aurais cité les deux passages s'ils n'étaient trop

longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum

Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cité

tout entier à la fin de _Coke's Letters on Switzerland_.»

_Essai sur les Révolutions_, 1re édition, page 255. Cette

anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait

pour «très douteuse», n'est plus aujourd'hui défendue par

personne.]

Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie

que j'ai saluée du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais à quoi bon

ce dernier regard jeté sur les régions du midi et de l'aurore! Le pin

des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous

de lui dans les vallées fleuries.

Dix heures du soir.

L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers; les échos

grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du

Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis

longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je

suis enfermé: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni

amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit

sont des trésors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond

de mon âme! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur

dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant

d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je

vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de

Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse? as-tu

pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours

chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du

monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de

délire. Voici l'heure où je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore

ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des

grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus séduisante;

ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux

peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux,

caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous

tes baisers. Cette tête, que ces cheveux qui tombent n'assagissent

point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être,

fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec

ma première solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos

nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les

précipices où je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois,

mais ne me rapporte plus.

On frappe à ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont

arrivés, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent

et moi, songe sans fin, éternel orage.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 76 / 124 题