PRÉFECTURE DE POLICE.

«De par le roi;

«Nous, conseiller d'État, préfet de police,[383]

[Note 383: M. Gisquet.]

«Vu les renseignements à nous parvenus;

«En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;

«Requérons le commissaire, ou autre en cas d'empêchement, de se

transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin

sera, prévenu de complot contre la sûreté de l'État, à l'effet d'y

rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant

des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou

susceptibles d'examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il

serait détenteur.»

Tandis que je lisais la déclaration _du grand complot contre la sûreté

de l'État_, dont moi chétif j'étais prévenu, le capitaine des mouchards

dit à ses subordonnés: «Messieurs, faites votre devoir!» Le devoir de

ces messieurs était d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les

poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire

iceux, si faire se pouvait, et de découvrir toutes armes, comme il

appert aux termes du susdit mandat.

Après lecture prise de la pièce, m'adressant au respectable chef de ces

voleurs d'hommes et de libertés: «Vous savez, monsieur, que je ne

reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence

que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je

n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous

suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.»

Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vénérable

commissaire: «Monsieur, je suis à vos ordres: allons-nous à pied?--Non,

monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la

bonté, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu à madame

de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma

femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu'à la porte et je vous

attendrai.--Très bien, monsieur;» et nous descendîmes.

Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait posé une

vedette jusque sur le boulevard, à une petite porte qui s'ouvre à

l'extrémité de mon jardin. Je dis au chef: «Ces précautions-là étaient

très inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de

m'échapper.» Les messieurs avaient bousculé mes papiers, mais n'avaient

rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se

parlèrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas

d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix

de bois jaune que j'avais apporté de la Terre-Sainte.

Cette pantomime m'aurait presque donné envie de rire, mais j'étais

cruellement tourmenté pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connaît,

connaît aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacité

de son imagination et le misérable état de sa santé: cette descente de

la police et mon enlèvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle

avait déjà entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit,

écoutant tout effrayée, lorsque j'entrai dans sa chambre à une heure si

extraordinaire.

«Ah! bon Dieu! s'écria-t-elle; êtes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce

qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?» et il lui prit un tremblement. Je

l'embrassai, ayant peine à retenir mes larmes, et je lui dis: «Ce n'est

rien, on m'envoie chercher pour faire ma déclaration comme témoin dans

une affaire relative à un procès de presse. Dans quelques heures tout

sera fini et je vais revenir déjeuner avec vous.»

Le mouchard était resté à la porte ouverte; il voyait cette scène, et je

lui dis, en allant me remettre entre ses mains: «Vous voyez, monsieur,

l'effet de votre visite un peu matinale.» Je traversai la cour avec mes

recors; trois d'entre eux montèrent avec moi dans le fiacre, le reste de

l'escouade accompagnait à pied la capture et nous arrivâmes sans

encombre dans la cour de la préfecture de police.

Le geôlier qui devait me mettre en souricière n'était pas levé, on le

réveilla en frappant à son guichet, et il alla préparer mon gîte. Tandis

qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en

large avec le sieur Léotaud qui me gardait. Il causait et me disait

amicalement, car il était très honnête: «Monsieur le vicomte, j'ai bien

l'honneur de vous remettre; je vous ai présenté les armes plusieurs

fois, lorsque vous étiez ministre et que vous veniez chez le roi; je

servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme,

des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Léotaud; combien

ça vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les

captures.... Il y a des gratifications tantôt bien, tantôt mal, comme à

la guerre.»

Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans différents

déguisements comme des masques le mercredi des Cendres à la descente de

la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit.

Les uns étaient habillés en marchands de salade, en crieurs des rues, en

charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en

chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres étaient coiffés de

perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur;

les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres

traînaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un

éclatant ruban rouge à leur boutonnière. Ils s'enfonçaient dans une

petite cour et bientôt revenaient sous d'autres costumes, sans

moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans

jambes de bois, sans bras en écharpe: tous ces oiseaux du lever de

l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour

grandissant. Mon logis étant prêt, le geôlier vint nous avertir, et M.

Léotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu'à la porte de l'honnête demeure

et me dit, en me laissant aux mains du geôlier et de ses aides:

«Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de

vous revoir.» La porte d'entrée se referma sur moi. Précédé du geôlier

qui tenait les clefs et de ses deux garçons qui me suivaient pour

m'empêcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un étroit escalier au

deuxième étage. Un petit corridor noir me conduisit à une porte; le

guichetier l'ouvrit: j'entrai après lui dans ma case. Il me demanda si

je n'avais besoin de rien: je lui répondis que je déjeunerais dans une

heure. Il m'avertit qu'il y avait un café et un restaurateur qui

fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils désiraient pour leur

argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du thé et, s'il le

pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai

vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant

de revenir.

Resté seul, je fis l'inspection de mon bouge: il était un peu plus long

que large, et sa hauteur pouvait être de sept à huit pieds. Les

cloisons, tachées et nues, étaient barbouillées de la prose et des vers

de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait

force injures au juste-milieu. Un grabat à draps sales occupait la

moitié de ma loge; une planche, supportée par deux tasseaux, placée

contre le mur, à deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au

linge, aux bottes et aux souliers des détenus: une chaise et un meuble

infâme composaient le reste de l'ameublement.

Mon fidèle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je

lui avait demandées; je le suppliai d'ôter du lit les draps sales, la

couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de

balayer mon bouge après l'avoir arrosé. Toutes les oeuvres du

juste-milieu étant emportées, je me fis la barbe; je m'inondai des flots

de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait

envoyé un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit

toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut

fait, mon déjeuner arriva et je pris mon thé sur ma table _bien lavée_

et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientôt chercher

les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dûment

enfermé.

Ma loge n'était éclairée que par une fenêtre grillée qui s'ouvrait fort

haut; je plaçai ma table sous cette fenêtre et je montai sur cette table

pour respirer et jouir de la lumière. À travers les barreaux de ma cage

à voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutôt un passage sombre et

étroit, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des

chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le

bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le

mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des

prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme

meurtrier de sa mère et de son obscène ami[384]. Je distinguais ces

mots de Benoît entre les exclamations confuses de la peur et du

repentir: «Ah! ma mère! ma pauvre mère!» Je voyais l'envers de la

société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font

mouvoir ce monde.

[Note 384: Frédéric Benoît, fils du juge de paix de Vouziers,

âgé de 19 ans, avait été condamné à la peine de mort, comme

parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille même

de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait

assassiné sa mère dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et

son ami Alexandre Formage, âgé de 17 ans, fils d'un marchand

de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour

défenseur M{e} Crémieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la

partie civile, avait prononcé contre Benoît un admirable

réquisitoire.]

Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la liberté de la

presse, qui naguère m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous

mes ordres; sans eux, j'aurais quitté la vie sans savoir ce que c'était

que la prison, et cette épreuve-là m'aurait manqué. Je reconnais à cette

attention délicate, le génie, la bonté, la générosité, l'honneur, le

courage des hommes de plume en place. Mais, après tout, qu'est-ce que

cette courte épreuve? La Tasse a passé des années dans un cachot et je

me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes

contrariétés de quelques heures avec les sacrifices prolongés des

immortelles victimes dont l'histoire a conservé les noms.

Au surplus, je n'étais point du tout malheureux; le génie de mes

grandeurs passées et de ma _gloire_ âgée de trente ans ne m'apparut

point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint

rayonnante m'embrasser par ma fenêtre: elle était charmée de mon gîte et

tout inspirée; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à

Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête.

Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, à

l'instar de ce pauvre poète Lovelace[385] qui, dans les geôles des

Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son maître? Non; la

voix d'un prisonnier m'aurait semblé de mauvais augure pour mon petit

roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au

malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombée d'un front

innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi,

déposée sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'Élisa

Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetière de Passy.

Je commençai quelques vers élégiaques d'une épitaphe latine; mais voilà

que la quantité d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table

où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours

frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour

retentirent; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes; il

ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: «Un

_Gradus_! Un _Gradus_!» Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes

croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient

mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour

acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_ à la police étonnée.

[Note 385: Richard _Lovelace_, né en 1618, à Woolwich (Kent),

d'une famille riche, brilla quelque temps à la cour de

Charles I par sa beauté, sa galanterie et son esprit;

sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut

emprisonné à Londres. Après sa mise en liberté, il entra au

service de la France avec le grade de colonel, revint en

Angleterre et y mourut dans la misère en 1658. Il avait

composé pendant sa captivité, un recueil de poèmes lyriques

intitulé _Lucasta_. Il a aussi écrit quelques pièces de

théâtre. Son style est élégant, quoique négligé.]

Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table,

et, changeant d'idée sur ce trépied, je me mis à composer des strophes

sur la mort d'Élisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois

heures, voilà que des huissiers entrent dans ma cellule et

m'appréhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent

chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en

face de ma geôle, de l'autre côté de la cour. Le juge, jeune robin fat

et gourmé, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prénoms, âge,

demeure. Je refusai de répondre et de signer quoi que ce fût, ne

reconnaissant point l'autorité politique d'un gouvernement, qui n'avait

pour lui ni l'ancien droit héréditaire, ni l'élection du peuple, puisque

la France n'avait point été consultée et qu'aucun congrès national

n'avait été assemblé. Je fus reconduis à ma souricière.

À six heures, on m'apporta mon dîner, et je continuai à tourner et à

retourner dans ma tête les vers de mes stances, improvisant quand et

quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya

un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des

bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon ménage, et toujours

chantonnant:

Il descend le cercueil et les roses sans taches,

ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:

Il descend le cercueil et les roses sans taches

Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur;

Terre, tu les portas et maintenant tu caches

Jeune fille et jeune fleur.

Ah! ne les rends jamais à ce monde profane,

À ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;

Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane

Jeune fille et jeune fleur.

Tu dors, pauvre Élisa, si légère d'années!

Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.

Vous avez achevé vos fraîches matinées,

Jeune fille et jeune fleur.

Mais ton père, Élisa, sur la tombe s'incline;

De ton front jusqu'au sien a monté la pâleur.

Vieux chêne!... le temps a fauché sur ta racine

Jeune fille et jeune fleur[386]!

[Note 386: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Jeune fille et jeune

fleur._]

Je commençais à me déshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma

porte s'ouvre, et M. le préfet de police, accompagné de M. Nay[387], se

présente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma détention au

dépôt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde

de Neuville, avaient été arrêtés comme moi[388], et que, dans

l'encombrement de la préfecture, on ne savait où placer les personnes

que la justice croyait devoir interpeller. «Mais, ajouta-t-il, vous

allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon

appartement ce qui vous conviendra le mieux.»

[Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.]

[Note 388: Pour les détails de l'arrestation de M. Hyde de

Neuville voy. ses _Mémoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et

suivantes.]

Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en étais

déjà tout charmé, comme un moine de sa cellule. M. le préfet se refusa à

mes instances, et il me fallut dénicher. Je revis les salons que j'avais

quittés depuis le jour où M. le préfet de police de Bonaparte m'avait

fait venir pour m'inviter à m'éloigner de Paris. M. Gisquet et madame

Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de désigner

celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me céder la sienne.

J'étais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pièce écartée

qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de

toilette à mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique,

qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte, à l'entrée d'un étroit

escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre

escalier conduisait au jardin; mais celui-là me fut interdit, et, chaque

soir, on plaçait une sentinelle au bas contre la grille qui sépare le

jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et

mademoiselle Gisquet est très jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai

qu'à me louer des soins de mes hôtes; ils semblaient vouloir expier les

douze heures de ma première réclusion.

Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle

Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson

d'Anacréon sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tête à la

fenêtre: j'aperçus un petit jardin bien vert, un grand mur masqué par un

vernis du Japon; à droite, au fond du jardin, des bureaux où l'on

entrevoyait d'agréables commis de la police, comme de belles nymphes

parmi des lilas; à gauche, le quai de la Seine, la rivière et un coin

du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-André-des-Arcs. Le son du

piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu'à moi avec la voix des

mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur

rapport.

Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de

la police était un lambeau déchiré et biscornu du jardin français, à

charmilles taillées au ciseau, de l'hôtel du premier président de Paris.

Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de

maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'étendait

jusqu'au bord de la Seine. Ce fut là qu'après la journée des barricades,

le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: «Il trouva le premier

président qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de

sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tête ni discontinuer

sa pourmenade commencée, laquelle achevée qu'elle fut, et estant au bout

de son allée, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui

venoit à lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit:

«_C'est grand'pitié que le valet chasse le maistre; au reste, mon âme

est à Dieu, mon coeur est à mon roy, et mon corps est entre les mains

des méchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._» L'Achille de Harlay

qui se _pourmène_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le

duc de Guise, Coco Lacour; nous avons changé les grands hommes pour les

grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'étais

libre surtout à ma fenêtre, témoin ce bon gendarme en faction au bas de

mon escalier et qui se préparait à me tirer au vol, s'il m'eût poussé

des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y

avait beaucoup de moineaux fringants, effrontés et querelleurs, que l'on

trouve partout, à la campagne, à la ville, dans les palais, dans les

prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort

que sur un rosier: à qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de

la terre!

[Note 389: Ancien forçat, devenu chef de la police de

sûreté.]

* * * * *

Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait

passé treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes

deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, restée frappée, ne peut

plus supporter l'idée d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente

attaque de nerfs, en entrant à la préfecture, et ce fut une obligation

de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma détention, le

juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagné de

son greffier.

[Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, né à Morestais

(Charente-Inférieure). La Restauration l'avait nommé

conseiller à la Cour de Paris; la révolution de 1830 le fit

procureur du roi près le Tribunal de première instance de la

Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie

du règne de Louis-Philippe. Il n'était donc pas juge

d'instruction en 1832. Le juge d'instruction chargé de

l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de

Fitz-James était M. Poultier, qui «remplit ses pénibles

fonctions auprès des _accusés_ avec autant de délicatesse que

d'égards.» _Mémoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p.

496.]

M. Guizot avait fait nommer procureur général à la cour royale de Rennes

un M. Hello[391], écrivain, et par conséquent envieux et irritable,

comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant.

[Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait

été nommé le 5 septembre 1830 procureur général à Rennes. Il

devint avocat général à la cour de Cassation (27 mai 1837),

puis conseiller (7 août 1843). Il avait été un instant député

du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet à écrire et avait

publié en 1827 un _Essai sur le régime constitutionnel_ ou

_Introduction à l'étude de la Charte_. Son principal livre,

_Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a été couronné

par l'Académie française. Un de ses fils, Ernest Hello, mort

en 1885, a laissé plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de

Dieu_, etc., qui lui assurent un rang éminent parmi les

penseurs et les écrivains de notre temps.]

Le protégé de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de

Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mêlés dans le procès que l'on

poursuivait à Nantes contre M. Berryer, écrivit au ministre de la

justice que, s'il était le maître, il ne manquerait pas de nous faire

arrêter et de nous joindre au procès, à la fois comme complices et comme

pièces à conviction. M. de Montalivet avait cru devoir céder aux avis de

M. Hello; il fut un temps où M. de Montalivet venait humblement chez moi

prendre mes conseils et mes idées sur les élections et la liberté de la

presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu

en faire un homme d'esprit, et voilà sans doute pourquoi elle lui fait

_mal au coeur_ aujourd'hui[392].

[Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de

la page 315.]

M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite

chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un

visage contracté et violent.

Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,

Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie.

M. Desmortiers était naguère de la congrégation[393], grand communiant,

grand légitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcené

juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse

de l'ancien régime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son

greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face

de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bénigne les petites

accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le

cou: après quoi, il passa aux interrogations.

[Note 393: Voici une des très rares erreurs de fait qui se

rencontrent dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, et elle n'est

pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau

livre sur la _Congrégation_, pages 389 et suiv., a publié la

_liste_ complète de ses membres: M. Desmortiers n'y figure

pas.]

Je déclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique

existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien, que tous

ces procédés judiciaires étaient superflus, qu'on pouvait s'en épargner

la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charmé d'avoir

l'honneur de recevoir M. Desmortiers.

Je vis que cette manière d'agir mettait en fureur le saint homme,

qu'ayant partagé mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la

sienne; à ce ressentiment se mêlait l'orgueil du magistrat qui se

croyait blessé dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne

pus jamais lui faire comprendre la différence qui existe entre l'ordre

_social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au

premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obéissais aux lois civiles,

militaires et financières, aux lois de police et d'ordre public; mais je

ne devais obéissance au droit politique qu'autant que ce droit émanait

de l'autorité royale consacrée par les siècles, ou dérivait de la

souveraineté du peuple. Je n'étais pas assez niais ou assez faux pour

croire que le peuple avait été convoqué, consulté, et que l'ordre

politique établi était le résultat d'un arrêt national. Si l'on me

faisait un procès pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et délits

sociaux, je répondrais à la justice; mais quand on m'intentait un procès

politique, je n'avais rien à répondre à une autorité qui n'avait aucun

pouvoir légal, et, par conséquent, rien à me demander.

Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais

appris les fureurs (fureurs qu'il tâchait de communiquer aux juges),

m'abordait d'un air confit, me disant: «Vous ne voulez pas me dire votre

illustre nom?» Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de

Charles X au duc de Fitz-James, et où se trouvait une phrase honorable

pour moi. «Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il

est notoire que je suis resté fidèle à mon vieux roi, que je n'ai pas

prêté serment à Philippe. Au surplus, je suis vivement touché de la

lettre de mon souverain exilé. Dans le cours de ses prospérités, il ne

m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes

services.»

* * * * *

Madame Récamier, à qui tant de prisonniers ont dû consolation et

délivrance, se fit conduire à ma nouvelle retraite. M. de Béranger

descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis,

ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens: il ne pouvait

plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394]

vint m'administrer les sacrements ministériels; une femme enthousiaste

accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte

de courage; M. Dubois[395], M. Ampère[396], M. Lenormant[397], mes

généreux et savants jeunes amis, ne m'oublièrent pas; l'avocat des

républicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un

procès, il grossissait l'affaire, et il eût payé de tous ses honoraires

le bonheur de me défendre.

[Note 394: Voir l'_Appendice_ nº XII: _Chateaubriand et M.

Bertin aîné._]

[Note 395: Paul-François _Dubois_ (1793-1874). Il avait

fondé, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De

1831 à 1848, il fut député de Nantes, ce qui lui valait

d'être appelé par les petits journaux _Dubois (de la

Gloire-Inférieure)_. Nommé inspecteur général de l'Université

dès le mois d'octobre 1830, il fut appelé en 1840 à la

direction de L'École normale, fonctions qu'il conserva

jusqu'en 1850. Il fut élu, le 13 avril 1810, membre de

l'Académie des sciences morales et politiques.]

[Note 396: Jean-Jacques _Ampère_, fils du célèbre physicien

(1800-1864); membre de l'Académie française et de l'Académie

des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus

fidèles admirateurs de Chateaubriand, fidélité d'autant plus

méritoire que Mme Récamier lui avait inspiré, dès sa

jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put

affaiblir.]

[Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de

l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait

épousé, en 1826, Mlle Amélie Cyvoct, nièce de Mme Récamier.]

[Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, doué d'un vrai

talent, et à qui ses plaidoyers politiques avaient valu une

quasi-célébrité. Il allait bientôt être effacé par un autre

avocat républicain, du même nom que lui, Auguste Ledru. Ce

dernier, voulant éviter la confusion qui n'aurait pas manqué

de s'établir entre lui et Charles Ledru, ajouta à son nom

celui de sa bisaïeule maternelle, et s'appela

_Ledru-Rollin_.]

M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais

je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour

entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du

piano. Son père la gronda et prétendit qu'elle avait exécuté sa sonate

moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hôte me donnait en

famille, n'ayant que moi pour auditeur, était tout singulier. Pendant

que cette scène toute pastorale se passait dans l'intimité du foyer, des

sergents de ville m'amenaient du dehors des confrères à coups de crosse

de fusil et de bâton ferré; quelle paix et quelle harmonie régnaient

pourtant au coeur de la police!

J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable à celle

dont je jouissais, la faveur de la geôle, à M. Ch. Philipon[399]:

condamné pour son talent à quelques mois de détention, il les passait

dans une maison de santé à Chaillot; appelé en témoignage à Paris dans

un procès, il profita de l'occasion, et ne retourna pas à son gîte; mais

il s'en repentit: dans le lieu où il se tenait caché, il ne pouvait plus

voir à l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne

sachant comment y rentrer, il m'écrivit la lettre suivante pour me prier

de négocier cette affaire avec mon hôte:

[Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur

habile, ayant un joli brin de plume à son crayon, il fonda en

1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire très spécial, à la

fois artistique et politique. Le rédacteur principal était

Louis Desnoyers, un journaliste endiablé, l'auteur des

_Béotiens de Paris_. Les dessinateurs étaient, avec Philipon,

Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille

Devéria et D. Traviès. Le journal eut une vogue européenne,

et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert,

alors située à l'entrée du passage Véro-Dodat, faisant

vis-à-vis à la cour des Fontaines, où étaient exposées les

images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait

faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait même

pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. «La

maison Aubert, la meilleure des pharmacies!» disait le

peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre

Philipon les saisies et les procès. Au cours d'un de ces

procès, sur les bancs mêmes de la Cour d'assises, en trois

coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva être

la tête du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ était

sur toutes les murailles, et ses pépins allaient devenir,

jusqu'à la fin du règne, entre les mains de l'opposition, un

projectile dont républicains et légitimistes se servaient à

l'envi. En 1834, il créa le _Charivari_, et continua ainsi,

par la plume et le dessin, sa guerre à la monarchie de

Juillet. Depuis 1848, il a fait paraître coup sur coup le

_Journal Amusant_, le _Musée Français_, et le _Petit Journal

pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu

inscrire sur sa tombe ce vers de Barthélemy dans la

_Némésis_:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 73 / 124 题