LIVRE II[380]

[Note 380: Ce livre fut écrit de juillet 1832 à avril

1833;--à Paris d'abord, de fin juillet au 8 août 1832;--puis

à Bâle, à Lucerne, à Lugano (août-octobre 1832), et enfin à

Paris (de janvier à avril 1833).]

Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de

toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge

d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je

suis mis en liberté. -- Lettre à M. le Ministre de la Justice, et

réponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma

réponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre à

Béranger. -- Départ de Paris. -- Journal de Paris à Lugano. -- M.

Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Vallée de

Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --

Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de

Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prière des paysans. -- M. A. Dumas.

-- Madame de Colbert. -- Lettre à M. de Béranger. -- Zurich. --

Constance. -- Madame Récamier. -- Madame la duchesse de

Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu après avoir lu la dernière

lettre de M. de Chateaubriand. -- Après avoir lu une note signée

Hortense. -- Arenenberg. -- Retour à Genève. -- Coppet. --

Tombeau de Madame de Staël. -- Promenade. -- Lettre au prince

Louis-Napoléon. -- Lettres au ministre de la Justice, au

président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. -- J'écris

mon mémoire sur la captivité de la princesse. -- Circulaire aux

rédacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mémoire sur la

captivité de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procès. --

Popularité.

Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.

Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre à Passy

sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J'étais allé le 19 juin à

l'enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert

terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau.

Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'étais couché plein de ces

mélancoliques pensées qui naissent de l'association de la jeunesse, de

la beauté et de la tombe. Le 20 juin,[382] à quatre heures du matin,

Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre,

s'approche de mon lit et me dit: «Monsieur, la cour est pleine d'hommes

qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé Desbrosses à

ouvrir la porte cochère, et voilà trois _messieurs_ qui veulent vous

parler.» Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le

chef, s'approchant très poliment de mon lit, me déclare qu'il a ordre de

m'arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je lui demandai si

le soleil était levé, ce qu'exigeait la loi, et s'il était porteur d'un

ordre légal: il ne répondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la

signification suivante:

[Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait à une vieille

famille d'Écosse. À dix-huit ans, après de brillantes études

à l'Université de Glasgow, il était venu chez nous par simple

curiosité, pour _voir_ la Révolution. Arrêté et jeté en

prison à Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la liberté

qu'après le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune

Frisell, _comme savant_, à résider sur le continent, au

moment où tous les Anglais y étaient suspects; ce séjour se

prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au

grand déplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent

ses séjours de prédilection. Il écrivait beaucoup, mais on

n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de

l'Angleterre_, remarquablement écrit en français; de tout le

reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut,

sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de

leur rester très attaché jusqu'à sa mort, qui précéda de peu

celle de ses deux vieux amis. Il mourut à Torquay, en

Devonshire, au mois de février 1846: quelques semaines avant

sa fin, il s'était converti au catholicisme. Voyez, dans le

_Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J.

Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.]

[Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi

que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrêté le 16

juin. On trouve tous les détails de son arrestation dans les

journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien

la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la

date du 20, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, est une faute

de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses

_Mémoires_, n'a pas une seule fois erré sur les dates, a dû

ici d'autant moins se tromper qu'il a écrit le récit de son

arrestation au lendemain même de l'événement, au mois de

juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, nº XI: l'_Arrestation de

Chateaubriand_.]

Copie:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 72 / 124 题