«Monsieur,
«Vous êtes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas
Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis
la mise en état de siège, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi.
J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'étais menacé
par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a
fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idolâtre, d'une
fille adoptive âgée de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation
est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la
mort! Je vais me trahir et ils me jetteront à Sainte-Pélagie, où je ne
verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et à des
heures données, où je tremblerai pour sa santé et où je mourrai
d'inquiétude, si je ne la vois pas tous les jours.
«Je m'adresse à vous, monsieur, à vous légitimiste, moi républicain de
tout coeur, à vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et
partisan de la plus âcre personnalité politique, à vous de qui je ne
suis nullement connu et qui êtes prisonnier comme moi, pour obtenir de
M. le préfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de santé
où l'on m'avait transféré. Je m'engage sur l'honneur à me présenter à la
justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce à me
_soustraire à quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser
avec ma pauvre enfant.
«Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je
jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuadé que vous serez mon avocat,
quoique les profonds politiques puissent voir là une _nouvelle_ preuve
d'alliance entre les légitimistes et les républicains, tous hommes dont
les opinions s'accordent si bien.
«Si à un tel hôte, à un tel avocat, on refusait ce que je demande, je
saurais que je n'ai plus rien à espérer, et je me verrais pour _neuf
mois_ séparé de ma pauvre Emma.
«Toujours, monsieur, quel que soit le résultat de votre généreuse
intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle, car je ne
douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous
suggérer.
«Agréez, monsieur, l'expression de la plus sincère admiration et
croyez-moi votre très-humble et très-dévoué serviteur,
«CH. PHILIPON,
«Propriétaire de _la Caricature_ (journal),
condamné à treize mois de prison.»
«Paris, le 21 juin 1832.»
J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un
billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se réduisait à
faire garder à Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie
secrète des passions, qui ne peut-être bien comprise que par ceux qui
l'ont véritablement sentie.
«Monsieur,
«Je pars pour Chaillot avec ma chère enfant.
«Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour
exprimer ce que j'éprouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser,
monsieur, que votre coeur vous suggérerait d'éloquentes instances. Je
suis sûr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis
point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble
de bonheur où votre bonté m'a mis.
«Agréez, je vous en prie, monsieur, mes très-sincères remercîments et
daignez me croire le plus affectionné de vos serviteurs,
«CHARLES PHILIPON.»
À cette singulière marque de mon crédit, j'ajouterai cet étrange
témoignage de ma _renommée_: un jeune employé des bureaux de M. Gisquet
m'adressa de très beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet
lui-même; car enfin il faut être juste: si un gouvernement lettré
m'attaquait ignoblement, les Muses me défendaient noblement; M.
Villemain se prononça en ma faveur avec courage, et dans le journal même
des _Débats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article
contre mon arrestation. Voici ce que me dit le poète qui signe _J.
Chopin, employé au cabinet_: