«Voudrais-tu nous dire, vieux républiquinquiste, le jour où tu voudras
graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la
graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour écrire
leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son élément.
«Vieux brigand, demande à ton scélérat et digne ami Fitz-James si la
pierre qu'il a reçue dans la partie féodale lui a fait plaisir. Tas de
canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.»
Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces
mots:
«Mets-toi aux genoux d'un prêtre, fais acte de contrition, car on veut
ta vieille tête pour finir tes trahisons.»
Au surplus, le choléra dure encore: la réponse que j'adresserais à un
adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu'il serait
couché sur le seuil de sa porte. S'il était au contraire destiné à
vivre, où sa réplique me parviendrait-elle? peut-être dans ce lieu de
repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres
hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier
et dernier horizon de notre vie. Trêve: laissons passer les cercueils.
Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.
Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la
victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain[368]. Ce parti
incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.
[Note 368: Les funérailles du général Lamarque eurent lieu le
5 juin 1832. Les membres des sociétés secrètes, les écoles,
les condamnés politiques, l'artillerie de la garde nationale,
les réfugiés étrangers s'y étaient donné rendez-vous. Au
signal donné par un drapeau rouge, les républicains
désarmèrent des postes, élevèrent des barricades, pillèrent
l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraîner ni
les ouvriers ni la garde nationale. Le général Lobeau, à la
tête de forces sérieuses, balaya les grandes avenues et cerna
l'insurrection entre le marché des Innocents et le faubourg
Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle était réduite à
l'impuissance et abandonnée par ses propres chefs; la journée
n'en fut pas moins meurtrière, surtout au cloître Saint-Merry
et dans la rue des Arcis.]
On a mis Paris en état de siège[369]: c'est la censure sur la plus
grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec
cette différence qu'une commission militaire remplace le tribunal
révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui
remportèrent la victoire en juillet 1830; cette même école
polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les
sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les
désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort
d'avoir préconisé des mesures d'anarchie et de désordre; mais que
n'employâtes-vous d'aussi nobles bras à nos frontières? ils nous
auraient délivrés du joug ignominieux de l'étranger. Des têtes
généreuses, exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans Paris, à
s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extérieure et contre
la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été impitoyables, vous
qui, sans partager les périls des trois journées, en avez recueilli le
fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les corps de ces
décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs.
Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le même sort sur le même rivage!
Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à la
Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une
couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à
jamais ignorés d'une révolution mémorable? Le sang dont sont cimentés
les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui
bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment
oubliés dans le sable auprès de l'indigente racine qui servit à les
nourrir pendant leur travail.
[Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait
déclaré la mise en état de siège de la ville de Paris.]
Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.
Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutôt sanctionné la mesure des
12,000 francs qu'elle s'est embarquée pour sa fameuse aventure[370]. Le
soulèvement de Marseille a manqué; il ne restait plus qu'à tenter
l'Ouest: mais la gloire vendéenne est une gloire à part; elle vivra dans
nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi
une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vendée est une
oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint-Denis, sous
laquelle désormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus.
[Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de
Massa sur un bateau à vapeur sarde qu'elle avait frêté, le
_Carlo-Alberto_; elle relâcha à Nice, se remit en mer et
arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle était
accompagnée du maréchal de Bourmont, du comte de Kergorlay,
du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de
Mesnard, Adolphe Sala, Édouard Led'huy, du vicomte de
Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis
Sabbatier, du subrécargue Ferrari, et de mademoiselle
Mathilde Le Beschu. Elle débarqua la nuit, par une mer
houleuse, sur un des points les plus dangereux de la côte.
Cachée dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle
attendit le résultat du mouvement projeté à Marseille. À
quatre heures de l'après-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de
Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'étaient échappés de
la ville, arrivèrent porteurs de ce billet: «Le mouvement a
manqué, il faut sortir de France.»]
[Illustration: Madame de Chateaubriand.]
MADAME, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n'a pas vu le
drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompée dans son attente,
elle s'est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le
maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière; elle a
demandé la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au
bruit de la mer; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble
songe dans sa pensée: «Puisque je suis sur le sol de la France, je ne
m'en irai pas; partons pour la Vendée.» M. de ***[371] averti par un
homme fidèle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec
elle toute la France et est venu la déposer à ***[372]; elle est
demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de personne,
excepté du curé du lieu; le maréchal de Bourmont doit la rejoindre en
Vendée par une autre route.
[Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'était muni
d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la
princesse joua le rôle de Mme de Villeneuve. Le domestique
était le comte, depuis duc de Lorges.]
[Note 372: Après avoir passé neuf jours, du 7 au 16 mai, au
château de Plassac, à quelques lieues de Blaye, chez M. le
marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au château de la
Preuille, près de Montaigu (Vendée). Le château de la
Preuille appartenait au colonel de Nacquart.]
Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le
résultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient;
elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions.
Si MADAME ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait
toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos,
comme je l'appelais.
Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un
nouveau voile sur la vérité: il fallait que la princesse partît
immédiatement; arrivée à ses risques et périls comme un brave général
qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son
ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le
moment d'agir n'était point encore favorable, qu'elle reviendrait se
mettre à leur tête quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du
moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens: les ombres des
Cathelineau, des d'Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des
Charette se fussent réjouies.
Notre comité s'est rassemblé: tandis que nous discourions, arrive de
Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l'héroïne. Le
capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme
un Breton. Il désapprouvait l'entreprise; il la trouvait insensée; mais
il disait: «MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voilà tout;
et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui
qui est le vrai coupable[373].» Je fus d'avis d'écrire notre sentiment à
la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider un procès à
Quimper[374], s'est généreusement proposé pour porter la lettre et voir
MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rédiger le billet, personne ne
se souciait de l'écrire: je m'en suis chargé[375].
[Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du
capitaine. Le plus récent historien de la duchesse de Berry,
M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au château
d'Holyrood, en Écosse, évoquant les souvenirs des Stuarts,
jeune, vaillante, enthousiaste, la tête pleine de projets, le
coeur plein d'espérances; et il ajoute: «Les romans et
l'histoire, qui est le roman écrit par Dieu, avaient exalté
l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de
Marie Stuart, d'Henri IV, du prétendant Charles-Édouard se
croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter
Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie,
lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme
son aïeul le Béarnais, elle voulait avoir ses victoires
d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-Édouard, elle voulait
tenter une expédition insensée à force d'audace. Édimbourg,
patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remémorait
toutes les fictions dont elle avait été charmée. Elle
songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice
Lee, et de Flora Mac-Ivor.» (_La duchesse de Berry en
Vendée_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M.
Thureau-Dangin, écrit, de son côté: «Pour beaucoup des
partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins
d'exécuter un dessein politique mûrement médité que de
transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une
chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action
d'un récit de Walter Scott, qui régnait alors souverainement
sur toutes les têtes romanesques. Un peu plus tard, quand
MADAME se trouvait en Vendée, un royaliste disait aux
politiques du parti, fort embarrassés et mécontents de cette
équipée: «Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est
lui le vrai coupable.» (Thureau-Dangin, t. II.).]
[Note 374: Ce n'est pas à Quimper, mais à Vannes, que Berryer
devait aller plaider un procès, celui du commandant
Guillemot, prévenu de chouannerie, et traduit de ce chef
devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant
Guillemot était fixée au 12 juin.]
[Note 375: Voir à l'_Appendice_, le nº X: _La duchesse de
Berry en Vendée._]
Notre messager est parti, et nous avons attendu l'événement. J'ai
bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point été
cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l'autorité:
«Angoulême, 7 juin.
«Monsieur le vicomte,
«J'avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque,
dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure[376] m'a
fait inviter à quitter la ville de Nantes.[377] J'étais en route et aux
portes d'Angoulême; je viens d'être conduit devant le préfet[378], qui
m'a notifié un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me
reconduire à Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon départ
de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état de
siège: par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois
d'exception. J'écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à
Paris; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à
Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence
si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande
pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'à
vous.
[Note 376: M. de Saint-Aignan.]
[Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de
Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux
d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinéraire ci-après, visé sur
son passeport: Bourbon-Vendée, Luçon, La Rochelle, Rochefort,
Saintes, Angoulême, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et
Pont-de-Beauvoisin.]
[Note 378: Voici le procès-verbal de son arrestation: «L'an
1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin
(Édouard-Louis), brigadier; Calmus (Napoléon), Durand
(Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes à cheval, en
résidence à Angoulême (Charente), soussignés, certifions
qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous
sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à
celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le _nommé_
Berryer, député; l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés
de sa personne, l'avons conduit devant M. le préfet de la
Charente, lequel nous a délivré un réquisitoire pour le
conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la
Loire-Inférieure, à Nantes.
«Fait et clos à Angoulême, les jour, mois et an que dessus.
«CALMUS, MARTIN, DURAND.»]
[Note 379: Ministre de l'intérieur.]
«Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère
attachement, comme à mon profond respect.
«Votre tout dévoué serviteur,
«BERRYER fils.
«P. S.--Il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le
ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront
encore dans la journée de dimanche; il peut les transmettre ou par le
télégraphe ou par estafette.»
J'ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que
j'avais pris:
«Paris, 10 juin 1832.
«J'ai reçu, monsieur, votre lettre datée d'Angoulême le 7 de mois. Il
était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intérieur,
comme vous le désiriez; mais je lui ai écrit immédiatement en lui
faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espère que
la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et
que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je
vous prie de me compter. Mille compliments empressés et nouvelle
assurance de mon entier et sincère dévouement.
«CHATEAUBRIAND.»
Voici ma lettre au ministre de l'Intérieur:
«Paris, ce 9 juin 1832.
«Monsieur le ministre de l'Intérieur,
«Je reçois à l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable
que je ne pourrais parvenir jusqu'à vous aussi promptement que le désire
M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation
me semble juste: il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes
comme à Paris; c'est ce que l'autorité reconnaîtra, et elle évitera, en
faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un
effet rétroactif. J'ose tout espérer, monsieur le comte, de votre
impartialité.
«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
«CHATEAUBRIAND.»