À MADAME RÉCAMIER.

«Genève, 18 juin 1831.

«Vous avez reçu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots

de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris

quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne

m'écrit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un

grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme

elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de

dépêches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de

bassesse qui disparaissent avec la fortune. Après vos petites lettres je

verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez

mon exécutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix

vous servira à voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps

admirable: j'aperçois, en vous écrivant, le mont Blanc dans sa

splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je

n'ai que trois pas pour arriver à Rome où nous irons, car tout

s'arrangera en France.

«Il ne manquait plus à notre glorieuse patrie, pour avoir passé par

toutes les misères, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et

la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littérature et la

débauche, selon le caractère particulier des individus. Reste le

chapitre des accidents; mais quand on traîne, comme je le fais, sur le

chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.

«Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma

nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau était

un peu moins profonde, je m'y plairais peut-être mieux.»

Aux Pâquis, près Genève.

JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831.

Je suis établi aux Pâquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai

fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genève: au-dessus

de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on

trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dépensé

1,500,000 francs à la faire bâtir et à planter leurs jardins. Quand je

passe à pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux

et dans moi, a placé à Genève des témoins de la Restauration. Que je

suis bête! que je suis bête! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme

et de la misère avec moi: voyez où sont parvenus ses commis pour avoir

favorisé la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre,

et en vertu de laquelle je fus chassé. Voilà ces messieurs; ils arrivent

dans un élégant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis obligé de me

jeter dans un fossé pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille

redingote. J'ai pourtant été pair de France, ministre, ambassadeur, et

j'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienté,

y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur

César de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma boîte de

rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir.

[Note 342: Nom d'un quartier de Genève. Les Pâquis s'étendent

sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc à peu près

à la route de Lausanne.]

[Note 343: Voir, à l'_Appendice_, le nº VIII: _Lettres de

Genève_.]

[Note 344: Alexandre-César, comte de _Lapanouze_ (1764-1836).

Capitaine de vaisseau à l'époque de la Révolution, il donna

sa démission et se vit complètement ruiné. Il fonda à Paris,

sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint

bientôt l'une des plus importantes de la capitale. Député de

la Seine de 1823 à 1827, il soutint le ministère Villèle et

prit part à toutes les discussions financières et

économiques. Nommé pair de France, le 5 novembre 1827, il se

retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), après les

événements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annulé les

nominations à la pairie faites par Charles X.]

Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore

nobles genevois, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas encore à la seconde

génération, que leur mère habite encore le bas de la ville et n'est pas

montée dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de

Genève; mais, Dieu aidant, noblesse viendra après argent.

Ce fut en 1805 que je vis Genève pour la première fois. Si deux mille

ans s'étaient écoulés entre les deux époques de mes deux voyages,

seraient-elles plus séparées l'une de l'autre qu'elles ne le sont?

Genève appartenait à la France; Bonaparte brillait dans toute sa

gloire, madame de Staël dans toute la sienne; il n'était pas plus

question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais existé. Et Bonaparte,

et madame de Staël, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je

suis encore là!

M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de

Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent

leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhône; ils sont dominés par une

autre maison de campagne jadis à M. de Constant: il l'a vendue à la

princesse Belgiojoso[345], exilée milanaise que j'ai vue passer comme

une pâle fleur à travers la fête que je donnai à Rome à la

grande-duchesse Hélène.

[Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_

(1808-1871). Elle se fixa de bonne heure à Paris, où elle se

fit remarquer par sa beauté, son esprit, l'indépendance de

ses opinions, et aussi l'indépendance de sa vie. Elle devint

l'amie de plusieurs écrivains célèbres, particulièrement

d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta

avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, courut à Milan

qui venait de s'insurger, et leva à ses frais un bataillon de

volontaires. Douée d'un véritable talent d'écrivain, elle a

publié de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina,

récits turco-asiatiques; Scènes de la vie turque; Histoire de

la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue

parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_,

aurait tracé, d'après la princesse de Belgiojoso, le portrait

de son héroïne, la duchesse de San-Severino.]

Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que

faisait lord Byron, dont on aperçoit la demeure sur la rive savoyarde du

lac. Le noble pair attendait qu'une tempête s'élevât pour naviguer; du

bord de sa balancelle, il se jetait à la nage et allait au milieu du

vent aborder aux prisons féodales de Bonivard: c'était toujours

l'acteur et le poète. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les

orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas

confidence aux bateliers.

J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet

d'eau de sept à huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine

de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et

fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles

aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de

silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien!

l'eau est là; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a

peut-être pas: les jours de Voltaire se sont écoulés; seulement sa

renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite

terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses

bords.

On diffère les uns des autres: je suis charmé de cette rigole déserte; à

la vue des Alpes, une palmette de fougère que je cueille me ravit; le

susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un

insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous

une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me

fait rêver. Ce sont là d'intimes misères, inconnues du beau génie qui,

près d'ici, déguisé en Orosmane, jouait ses tragédies, écrivait aux

princes de la terre et forçait l'Europe à venir l'admirer dans le hameau

de Ferney. Mais n'était-ce pas là aussi des misères? La transition du

monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime

mieux ma fourmi.

Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire: avec un esprit

supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au

christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'établissement

de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande

révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au

siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne.

Les théologiens défendaient le christianisme comme un fait accompli,

comme une vérité fondée sur des lois émanées de l'autorité spirituelle

et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des

prêtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas

que si l'on eût pu présenter tout à coup à Voltaire l'autre côté de la

question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée: on

rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui

n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction

de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens,

un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité.

Malheureusement, le grand écrivain qui se perd en répandant des idées

funestes entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa

chute: il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau

desquels on immolait des esclaves.

Là, à Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je

viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus! Ils

dorment, rassemblés pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur

temple hypogée: le souffle d'un siècle s'affaiblit par degrés et

s'éteint dans le silence éternel, à mesure que l'on commence à entendre

la respiration d'un autre siècle.

Aux Pâquis, près Genève, 15 septembre 1831.

Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je

fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite: source de la liberté,

tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile

sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on

est beau, jeune, adoré; on a considération, honneurs, qualités, vertus.

Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela:

qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je

vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge?

Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses

et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient

aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut

qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer,

à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et

le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de

leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la

misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au

lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait

Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un

autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes.

Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la

chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon

après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et

des belles, tout laids et tout sales que vous êtes! ah! si vous vouliez

changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos

coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille,

je serais le plus heureux homme du monde!

J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques;

comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils

me nourrissent. Mais cette idée qui devrait leur venir ne leur vient

pas, et à moi elle vient encore moins. Plutôt que de m'asseoir aux

banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la diète que je fis

autrefois à Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux

temps des greniers est passé, non que je m'y trouvasse fort bien, mais

j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de

ma renommée; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine

d'un inconnu qui n'a point dîné. Mon cousin de la Boüétardaye n'est plus

là pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller

au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une

chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus là pour nous donner

à dîner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est

plus là, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trésor,

qui vous amène pour maîtresse sa soeur cadette l'Espérance; celle-ci

aussi trompeuse que son aînée, mais revenant encore quand l'autre a fui

pour toujours.

J'avais oublié les détresses de ma première émigration et je m'étais

figuré qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix

l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rôties qu'à ceux

qui moissonnent le champ, non à ceux qui l'ont semé: s'il ne s'agissait

que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; mais madame de

Chateaubriand? Je n'ai donc pas été plutôt fixé qu'en jetant les yeux

sur l'avenir, l'inquiétude m'a pris.

On m'écrivait de Paris qu'on ne trouvait à vendre ma maison, rue

d'Enfer, qu'à des prix qui ne suffiraient pas pour purger les

hypothèques dont cet ermitage est grevé; que cependant quelque chose

pourrait s'arranger si j'étais là. D'après ce mot, j'ai fait à Paris une

course inutile, car je n'ai trouvé ni bonne volonté, ni acquéreur; mais

j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La

veille de mon retour ici, j'ai dîné au _Café de Paris_ avec MM. Arago,

Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus

par la _meilleure des républiques_.

Aux Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831.

Mes _Études historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme

elles m'ont fait connaître MM. Thiers et Mignet. J'avais copié, dans la

préface de ces Études, un assez long passage de la _Guerre de

Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: «Les choses,

dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entraînent point

avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les

caractères avec une égale facilité; elles ne prennent pas même soin de

tous les intérêts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque

chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Quand une

époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence qu'il

ne se puisse refaire; mais des débris restés à terre, il en est

quelquefois de beaux à contempler.»

[Note 346: Armand Carrel avait publié dans la _Revue

française_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur

l'Espagne et la guerre de 1823, où étaient racontées, non

sans éloquence, la campagne de Mina en Catalogne et les

aventures de la Légion libérale étrangère.]

À la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-même ce résumé:

«L'homme qui a pu écrire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui

ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont

aussi les yeux attachés sur des débris.»

M. Carrel vint me remercier. Il était à la fois le courage et le talent

du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M.

Carrel appartient à une famille de Rouen pieuse et royaliste: la

légitimité aveugle, et qui rarement distinguait le mérite, méconnut M.

Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se réfugia dans des opinions

dangereuses, où l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on

s'impose: il lui est arrivé ce qui arrive à tous les caractères aptes

aux grands mouvements. Quand des circonstances imprévues les obligent à

se renfermer dans un cercle étroit, ils consument des facultés

surabondantes en efforts qui dépassent les opinions et les événements du

jour. Avant les révolutions, des hommes supérieurs meurent inconnus:

leur public n'est pas encore venu; après les révolutions, des hommes

supérieurs meurent délaissés: leur public s'est retiré.

M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses idées, rien de

plus romanesque que sa vie. Volontaire républicain en Espagne en 1823,

pris sur le champ de bataille, condamné à mort par les autorités

françaises, échappé à mille dangers, l'amour se trouve mêlé aux troubles

de son existence privée. Il lui faut protéger une passion qui soutient

sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prêt au grand jour à se

jeter sur la pointe d'une épée, met devant lui des guichets et les

ombres de la nuit; il se promène dans les campagnes silencieuses avec

une femme aimée, à cette première aube où la diane l'appelait à

l'attaque des tentes de l'ennemi.

[Note 347: Cette passion, à laquelle fait ici allusion

Chateaubriand changea peut-être le cours de la vie de Carrel.

Au lendemain de la révolution de Juillet, le 29 août 1830, il

fut nommé préfet du Cantal. Il refusa, non qu'il fût

républicain à cette date, mais parce que sa liaison avec une

femme mariée, dont il ne se voulait pas séparer, lui rendait

impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.]

Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre célèbre

chansonnier. Vous trouverez mon récit trop court, lecteur, mais j'ai

droit à votre indulgence: son nom et ses chansons doivent être gravés

dans votre mémoire.

* * * * *

M. de Béranger n'est pas obligé, comme M. Carrel, de cacher ses amours.

Après avoir chanté la liberté et les vertus populaires en bravant la

geôle des rois, il met ses amours dans un couplet, et voilà _Lisette_

immortelle.

Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la

Tour-d'Auvergne. Dans cette rue, à moitié bâtie, à demi pavée, dans une

petite maison retirée derrière un petit jardin et calculée sur la

modicité des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier.

Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux,

annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure

plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces

types si différents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose

d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante, effacée; sur les fronts

démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une

nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne;

le front populaire l'attend.

Je priais un jour Béranger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi

familier que sa renommée), je le priais de me montrer quelques-uns de

ses ouvrages inconnus: «Savez-vous, me dit-il, que j'ai commencé par

être votre disciple? j'étais fou du _Génie du Christianisme_ et j'ai

fait des idylles chrétiennes: ce sont des scènes de curé de campagne,

des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.»

M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les

_Martyrs_ lui avait donné l'idée d'une nouvelle manière d'écrire

l'histoire: rien ne m'a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au

commencement du talent de l'historien Thierry et du poète Béranger.

Notre chansonnier a les diverses qualités que Voltaire exige pour la

chanson: «Pour bien réussir à ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant

de poésies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du

sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'abaisser,

et savoir n'être pas trop long.»

Béranger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont

des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne

point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au

fond de sa gaieté: c'est une figure sérieuse qui sourit, c'est la

philosophie qui prie.

Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce

qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est

inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur,

d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» Très

bien, mon brave gentilhomme! vous êtes poète aussi.

À la fin d'un dîner au _Café de Paris_, dîner que je donnais à MM.

Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger

nous chanta l'admirable chanson imprimée:

«Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,

Fuir son amour, notre encens et nos soins?»

On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:

«Et tu voudrais t'attacher à leur chute!

Connais donc mieux leur folle vanité:

Au rang des maux qu'au ciel même elle impute,

Leur coeur ingrat met ta fidélité.»

À cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je répondis de la

Suisse par une lettre qu'on voit imprimée en tête de ma brochure sur la

proposition Briqueville[348]. Je lui disais: «Du lieu où je vous écris,

monsieur, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les

toits du château de madame de Staël. Où est le barde de _Childe-Harold_?

où est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble à ces voies

romaines bordées de monuments funèbres[349].»

[Note 348: Armand-François-Bon-Claude, comte de _Briqueville_

(1785-1844). Né à Bretteville (Manche), il descendait d'une

famille de vieille noblesse normande. Son père, l'un des

lieutenants de Frotté, avait été fusillé par les

républicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances

particulièrement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait

été, avec Madame de Loménie, sa cousine, la première femme du

grand monde, à profiter des lois sur le divorce, fit donner à

son fils une éducation républicaine. Il servit avec

distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e

dragons, il eut une grande part à la victoire de Ligny. Après

Waterloo, comme il revenait à Paris, il rencontra près de

Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur

elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-même la tête

fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlevé. Il

prit alors sa retraite, fut mêlé à plusieurs complots

bonapartistes des premières années de la Restauration, et en

1827, fut élu député de Valognes. Réélu le 23 juin 1830, il

applaudit à la révolution de Juillet, et déposa, dans la

séance du 14 septembre 1831, une proposition relative au

bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la

duchesse de Berry fut arrêtée, il s'empressa de demander, au

nom de l'égalité devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu'à

la fin, le comte de Briqueville resta fidèle à sa haine

contre les Bourbons.]

[Note 349: La lettre de Chateaubriand à _M. de Béranger_,

publiée en tête de la brochure sur la proposition

Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.]

Je retournai à Genève; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand à

Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur

le bannissement des Bourbons, proposition prise en considération dans la

séance des députés du 17 septembre de cette année 1831: les uns

attachent leur vie au succès, les autres au malheur.

Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.

De retour à Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du

même mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative

au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier

écrit: De la Restauration et de la Monarchie élective._

[Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre

1831.]

Quand ces mémoires posthumes paraîtront, la polémique quotidienne, les

événements pour lesquels on se passionne à l'heure actuelle de ma vie,

les adversaires que je combats, même l'acte du bannissement de Charles X

et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est là

l'inconvénient de tout journal: on y trouve des discussions animées sur

des sujets devenus indifférents; le lecteur voit passer comme des ombres

une foule de personnages dont il ne retient pas même le nom: figurants

muets qui remplissent le fond de la scène. Toutefois c'est dans ces

parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les

faits de l'histoire de l'homme et des hommes.

Je mis d'abord au commencement de la brochure le décret proposé

successivement par MM. Baude et Briqueville. Après avoir examiné les

cinq partis que l'on avait à prendre après la révolution de Juillet, je

dis:

«La pire des périodes que nous ayons parcourues semble être celle où

nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et

l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des

individus: un homme paralytique reste quelquefois étendu sur sa couche

plusieurs années avant de disparaître; une nation infirme demeure

longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait à la royauté

nouvelle, c'était de l'élan, de la jeunesse, de l'intrépidité, tourner

le dos au passé, marcher avec la France à la rencontre de l'avenir.

«De cela elle n'a cure; elle s'est présentée amaigrie, débiffée par les

docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains

vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette,

demandant grâce à chacun, et cependant hargneuse, déclamant contre la

légitimité et singeant la légitimité, contre le républicanisme et

tremblant devant lui. Ce _système_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux

oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est composé une

phalange des vétérans réengagistes: s'ils portaient autant de chevrons

qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariolée que la

livrée des Montmorency.

«Je doute que la liberté se plaise longtemps à ce pot-au-feu d'une

monarchie domestique. Les Francs l'avaient placée, cette liberté, dans

un camp; elle a conservé chez leurs descendants le goût et l'amour de

son premier berceau; comme l'ancienne royauté, elle veut être élevée sur

le pavois et ses députés sont soldats.»

De cette argumentation je passe au détail du système suivi dans nos

relations extérieures. La faute immense du congrès de Vienne est d'avoir

mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité

avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les étrangers ont

acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions

reprendre en Juillet. Grande leçon! preuve frappante de la vanité de la

gloire militaire et des oeuvres des conquérants! Si l'on faisait une

liste des princes qui ont augmenté les possessions de la France,

Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place

remarquable!

Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive à Louis-Philippe:

«Louis-Philippe est roi,» dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont

il était l'héritier immédiat, de ce pupille que Charles X avait remis

entre les mains du lieutenant général du royaume, comme à un tuteur

expérimenté, un dépositaire fidèle, un protecteur généreux. Dans ce

château des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie,

sans remords, sans apparition, qu'a trouvé le prince? un trône vide que

lui présente un spectre décapité portant dans sa main sanglante la tête

d'un autre spectre....

«Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de

porter le dernier coup à la famille proscrite? Si elle était poussée à

ces bords par la tempête; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les

années requises à l'échafaud, eh bien! vous, les maîtres, accordez-lui

dispense d'âge pour mourir.»

Après avoir parlé au gouvernement de la France, je me retourne vers

Holy-Rood et j'ajoute: «Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse

liberté d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont

rentrés dans la douleur comme dans le sein de leur mère: le malheur,

séduction dont j'ai peine à me défendre, me semble avoir toujours

raison; je crains de blesser son autorité sainte et la majesté qu'il

ajoute à des grandeurs insultées, qui désormais n'ont plus que moi pour

flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire

entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait préparer une

espérance à ma patrie.

«L'éducation d'un prince doit être en rapport avec la forme du

gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni

chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes

bardés de fer, prêts à marcher à la suite du drapeau blanc. Il y a un

peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, changé par

les siècles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de

nos pères. Qu'on déplore ou qu'on glorifie les transformations sociales

advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels

qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur

cet esprit.

«Tout est dans la main de Dieu, excepté le passé qui, une fois tombé de

cette main puissante, n'y rentre plus.

«Arrivera sans doute le moment où l'orphelin sortira de ce château des

Stuarts, asile de mauvais augure qui semble étendre l'ombre de la

fatalité sur sa jeunesse: le dernier-né du Béarnais doit se mêler aux

enfants de son âge, aller aux écoles publiques, apprendre tout ce que

l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus éclairé de

son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'époque; qu'il joigne

aux vertus d'un chrétien du siècle de saint Louis les lumières d'un

chrétien de notre siècle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et

des lois; qu'il ait traversé les mers, comparé les institutions et les

gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple

soldat, s'il en trouve l'occasion à l'étranger, il s'expose aux périls

de la guerre, car on n'est point apte à régner sur des Français sans

avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce

qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le

nourrir dans les idées du droit invincible; loin de le flatter de

remonter au rang de ses pères, préparez-le à n'y remonter jamais;

élevez-le pour être homme, non pour être roi: là sont ses meilleures

chances.

«C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat

de ma tendre et pieuse fidélité une majesté des âges que les hommes ne

lui peuvent ravir. Mille ans noués à sa jeune tête le pareront toujours

d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la

condition privée il porte bien ce diadème de jours, de souvenirs et de

gloire, si sa main soulève sans effort ce sceptre du temps que lui ont

légué ses aïeux, quel empire pourrait-il regretter?»

* * * * *

M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition,

imprima quelques réflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce

billet:

«Monsieur,

«J'ai cédé au besoin, au devoir de publier les réflexions qu'ont fait

naître dans mon esprit vos pages éloquentes sur ma proposition. J'obéis

à un sentiment non moins vrai en déplorant de me trouver en opposition

avec vous, monsieur, qui, à la puissance du génie, joignez tant de

titres à la considération publique. Le pays est en danger, et dès lors

je ne puis plus croire à une dissension sérieuse entre nous: cette

France nous invite à nous réunir pour la sauver; aidez-la de votre

génie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain,

monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous

entendre? Vous serez le Tyrtée d'un peuple dont nous sommes les soldats,

et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de

vos adhérents politiques, comme je suis déjà le plus sincère de vos

admirateurs.

«Votre très-humble et obéissant serviteur,

«Le comte Armand de BRIQUEVILLE.

«Paris, 15 novembre 1831.»

Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde

lance mort-née.

«Paris, ce 15 novembre 1831.

«Monsieur.

«Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot,

qui va à votre nom, à votre courage, à votre amour de la France. Comme

vous, je déteste le joug étranger: s'il s'agissait de défendre mon pays,

je ne demanderais pas à porter la lyre du poète, mais l'épée du vétéran

dans les rangs de vos soldats.

«Je n'ai point encore lu, monsieur, vos réflexions; mais si l'état de la

politique vous conduisait à retirer la proposition qui m'a si

étrangement affligé, avec quel bonheur je me rencontrerais près de vous,

sans obstacle, sur le terrain de la liberté, de l'honneur, de la gloire

de notre patrie!

«J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec la considération la plus

distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«CHATEAUBRIAND.»

Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thérèse, décembre 1831.

Un poète, mêlant les proscriptions des Muses à celles des lois, dans une

improvisation énergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers

étaient d'un écrivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorité qui

ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un

autre ennemi[351].

[Note 351: M. Barthélemy a passé depuis au juste-milieu, non

sans force imprécations de beaucoup de gens qui se sont

ralliés seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.)

CH.]

On ne comprendrait pas ma réponse si on ne lisait le libellé du

poète[352]; je vous invite donc à jeter les yeux sur ces vers; ils sont

très beaux et on les trouve partout. Ma réponse n'a pas été rendue

publique: elle paraît pour la première fois dans ces _Mémoires_.

Misérables débats où aboutissent les révolutions! Voilà à quelle lutte

nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes à

la main, traitaient les grandes questions de gloire et de liberté en

agitant l'univers! Des pygmées font entendre aujourd'hui leur petit cri

parmi les tombeaux des géants ensevelis sous les monts qu'ils ont

renversés sur eux.

[Note 352: Les vers de Barthélemy parurent le 6 novembre

1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Némésis_. Pendant

toute une année, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832,

Barthélemy soutint cette gageure de publier chaque semaine

une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous

d'une facture irréprochable et d'une richesse de rimes que

Victor Hugo lui-même ne devait pas dépasser. Rarement a-t-on

mis plus beau talent au service d'opinions plus détestables.]

«Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831

«Monsieur,

«J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la _Némesis_ que vous m'avez

fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces

éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme[353], j'ai besoin

de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans

deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les

mêmes; vous brûlez ce que j'adore, et je brûle ce que vous adorez. Vous

avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet;

mais, de même que toute l'influence que vous supposez à ma prose ne fera

pas, selon vous, remonter une race tombée; de même, selon moi, toute la

puissance, de votre poésie ne ravalera pas cette noble race:

serions-nous ainsi placés l'un et l'autre dans deux impossibilités?

[Note 353: L'auteur de _Némésis_, en effet, n'avait pas

ménagé les éloges au chantre des _Martyrs_:

Le monde des beaux-arts, à peine renaissant,

Se débattait encor dans son limon de sang;

Ce chaos attendait ta parole future;

Tu dis le _Fiat lux_ de la littérature.....

Autour de ton soleil, roi de l'immensité,

Mon obscure planète a longtemps gravité.

Et plus loin venait cette apostrophe à la vague de

l'Archipel:

Car depuis l'âge antique où, sur toutes ces mers,

Homère allait semant ses héroïques vers,

Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie

Un homme, un voyageur, plus grand de poésie]

«Vous êtes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous

pipera; je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. Si

vous veniez vous asseoir à mon foyer, dites-vous obligeamment, vous

reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous

faire chrétien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de

son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon pèlerinage_, pourquoi

n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne

m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais

la sève est restée au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir

le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.

«Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de poètes pour

comprendre mes contradictions _de royaumes éteints et de jeunes

républiques_; n'auriez-vous pas aussi célébré la _liberté_ et trouvé

quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous

citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallière; vous

rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles coûté à

la France ce que les débauches des Danton et des Camille Desmoulins lui

ont coûté? Les moeurs de ces Catilina plébéiens se réfléchissaient

jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs métaphores à la

porcherie des infâmes et des prostituées. Les fragilités de Louis XIV et

de Louis XV ont-elles envoyé les pères et les époux au gibet, après

avoir déshonoré les filles et les épouses? Les bains de sang ont-ils

rendu l'impudicité d'un révolutionnaire plus chaste que les bains de

lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppée? Quand les

regrattiers de Robespierre auraient détaillé au peuple de Paris le sang

des baignoires de Danton, comme les esclaves de Néron vendaient aux

habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que

quelque vertu se fût trouvée dans la lavure des obscènes bourreaux de la

terreur?

«La rapidité et la hauteur du vol de votre muse vous ont trompé,

monsieur: le soleil qui rit à toutes les misères aura frappé les

vêtements d'une veuve; ils vous auront semblé _dorés_: j'ai vu ces

vêtements, ils étaient de deuil; ils ignoraient les fêtes; l'enfant,

dans les entrailles qui le portaient, n'a été bercé que du bruit des

larmes; s'il eût _dansé neuf mois dans le sein de sa mère_, comme vous

le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de naître, entre la

conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La

pâleur de redoutable augure_ que vous avez remarquée sur le visage de

Henri est le résultat de la saignée paternelle et non la lassitude d'un

bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique malédiction a été

maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne

connais que la déesse de la Raison dont les couches, hâtées par des

adultères, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses

flancs publics des reptiles immondes qui ballaient à l'instant même avec

les tricoteuses autour de l'échafaud, au son du coutelas, remontant et

redescendant, refrain de la danse diabolique.

«Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez

de récompenser le crime et de punir le malheur par les sentences

improvisées de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le

second à l'enfer. Si, en restant attaché à la cause de la liberté et des

lumières, vous donniez asile à la religion, à l'humanité, à l'innocence,

vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis, digne

de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux

que moi sur la vertu _tout l'océan de vos fraîches idées_, continuez,

avec la vengeance que vous vous êtes faite, de traîner aux gémonies nos

turpitudes; renversez les faux monuments d'une révolution qui n'a pas

édifié le temple propre à son culte; labourez leurs ruines avec le soc

de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre stérile, afin

qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande

surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des

obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de

la patrie.

«CHATEAUBRIAND[354].»

[Note 354: Voir l'_Appendice_ nº IX: _La NÉMÉSIS de

Barthélemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._]

Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.

Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'année 1831: au

commencement de cette année 1832, autre tracasserie.

La révolution de Paris avait laissé sur le pavé de Paris une foule de

Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous états nourris par la cour,

qui mouraient de faim et que de bonnes têtes monarchiques, jeunes et

folles sous leurs cheveux gris, imaginèrent d'enrôler pour un coup de

main.

Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves,

pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux

encore vifs, la tête blanchie; ce passé ressemblait à l'honneur

ressuscité venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la

famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des

gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes; mais, à

cette époque de la société, la restauration d'un monument du moyen âge

est impossible, parce que le génie qui animait cette architecture est

mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.

[Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans

le procès auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera

parlé dans la note suivante, des noms considérables

retentirent, tels que ceux du maréchal Victor, duc de

Bellune, du duc de Rivière, du baron de Mestre, des comtes de

Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de

Sérionne.]

D'un autre côté, les héros de Juillet, à qui le juste-milieu avait

filouté la République, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec

les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte à s'égorger

après la victoire. M. Thiers ayant préconisé le système de 1793 comme

l'oeuvre de la liberté, de la victoire et du génie, de jeunes

imaginations se sont allumées au feu d'un incendie dont elles ne

voyaient que la réverbération lointaine; elles en sont à la poésie de la

terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la

liberté. C'est méconnaître à la fois le temps, l'histoire et l'humanité;

c'est obliger le monde à reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme

pour se sauver de ces fanatiques de l'échafaud.

Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mécontents, héros de

Juillet éconduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des

conciliabules carlistes et républicains avaient lieu dans tous les coins

de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prêcher,

d'un club à un grenier, l'égalité et la légitimité. On m'informait de

ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur

chef au moment certain du triomphe: un club républicain me fit demander

si j'accepterais la présidence de la République; je répondis: «Oui, très

certainement; mais après M. de la Fayette;» ce qui fut trouvé modeste et

convenable. Le général La Fayette venait quelquefois chez madame

Récamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des républiques_; je lui

demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'être le

véritable président de la France pendant la minorité du royal enfant. Il

en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il était homme de

bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me

disait: «Ah! vous allez recommencer votre querelle.» Je lui faisais

convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrapé que lui par son

bon ami Philippe.

Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes,

arrive un homme déguisé. Il débarqua chez moi, perruque de chiendent sur

l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient

très bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de

change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre

ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je

ne pouvais m'empêcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de

ressource d'ailleurs) qui se croyait obligé de m'acheter pour la

légitimité. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lèvres

un dédain qui l'obligea de faire retraite, et il écrivit à mon

secrétaire ce petit billet que j'ai gardé:

«Monsieur,

«Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand,

qui m'a reçu avec sa bonté habituelle; néanmoins j'ai cru m'apercevoir

qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce

qui aurait pu me retirer sa confiance, à laquelle je tenais plus qu'à

toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de

mettre ma conduite au grand jour, et je suis prêt à répondre à tout ce

qu'on pourrait lui avoir dit; il connaît trop la méchanceté des

intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a même des

peureux qui en font aussi; mais il faut espérer que le jour arrivera où

l'on verra les gens qui sont véritablement dévoués. Il m'a donc dit

qu'il était inutile de me mêler de ses affaires; j'en suis désolé, car

j'aime à croire qu'elles auraient été arrangées selon ses désirs. Je me

doute à peu près quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait

changer; si dans le temps j'avais été moins discret, elle n'aurait pas

été à même de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui

en suis pas moins dévoué, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui

présentant mes hommages respectueux. J'ose espérer qu'un jour viendra où

il pourra me connaître et me juger.

«Agréez, je vous prie, monsieur, etc.»

Hyacinthe fit à ce billet cette réponse que je lui dictai:

«Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a

écrit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun

service.»

Bientôt après, la catastrophe arriva.

Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue étroite, sale,

populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est là

que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives

étaient armés de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, après

boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit

entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au

milieu d'une fête. La conception était romantique; le XVIe siècle était

revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Médicis de

Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près.

[Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne

laissa pas d'être assez sérieuse. Les conjurés étaient au

nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas,

ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la

domesticité du château; ils étaient en possession de cinq

clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et

l'entrée du Louvre leur était promise. Un grand bal devait

avoir lieu à la Cour dans la nuit du 1er au 2 février 1832.

Les conjurés choisirent cette nuit-là pour mettre leur

complot à exécution. Il fut convenu que les uns se

réuniraient par détachements sur divers points de la

capitale, pour partir de là, au signal convenu, et marcher

vers le château, tandis que, se glissant dans l'ombre des

ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pénétreraient

dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la

salle de bal et, grâce au désordre de cette attaque imprévue,

s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espèces

de petites bombes, auraient été lancés au milieu des voitures

stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux

de bois, garnis de pointes de fer, auraient été semés sous

les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit

d'espérer que des pièces d'artifice seraient disposées dans

la salle de spectacle, de manière à pouvoir, en mettant le

feu à la charpente, augmenter la confusion. Les principaux

conjurés devaient se réunir, à onze heures du soir, en armes,

chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numéro 12

de cette rue. Ils y étaient rassemblés, au nombre d'une

centaine, lorsque tout à coup la rue se remplit de gardes

municipaux et de sergents de ville, qui, malgré la résistance

des chefs du complot et de leurs hommes, purent procéder à

leur arrestation. Le procès s'ouvrit, devant la Cour

d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accusés étaient

au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les

débats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrêt

fut rendu le 25 juillet. Six accusés furent condamnés à la

peine de la déportation; douze à cinq ans de détention;

quatre à deux années, et cinq à une année d'emprisonnement.

Tous les autres étaient acquittés. Parmi les condamnés à la

détention, se trouvait M. Piégard Sainte-Croix, royaliste

ardent, dont la fille, _carliste_ comme son père, épousera

plus tard le célèbre écrivain socialiste P.-J. Proudhon.]

Le 1er février, à neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un

homme zélé et l'individu aux lettres de change forcèrent ma porte, rue

d'Enfer, pour me dire que tout était prêt, que dans deux heures

Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient

me déclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je

consentais à prendre, avec un conseil de régence, les rênes du

gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose

était périlleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et

que, comme je convenais à tous les partis, j'étais le seul homme de

France en position de jouer un pareil rôle.

C'était me serrer de près, deux heures pour me décider à ma couronne!

deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais acheté

au Caire en 1806! Pourtant, je n'éprouvai aucun embarras et je leur dis:

«Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuvé cette entreprise, qui

me paraît folle. Si j'avais à m'en mêler, j'aurais partagé vos périls et

n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos

dangers. Vous savez que j'aime sérieusement la liberté, et il m'est

évident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point

de liberté, qu'ils commenceraient, demeurés maîtres du champ de

bataille, par établir le règne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne,

ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur

succès amènerait une complète anarchie, et l'étranger, profitant de nos

discordes, viendrait démembrer la France. Je ne puis donc entrer dans

tout cela. J'admire votre dévouement, mais le mien n'est pas de la même

nature. Je vais me coucher; «je vous conseille d'en faire autant, et

j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.»

Le souper eut lieu; l'hôte du logis, qui ne l'avait préparé qu'avec

l'autorisation de la police, savait à quoi s'en tenir. Les mouchards, à

table, trinquaient le plus haut à la santé de Henri V; les sergents de

ville arrivèrent, empoignèrent les convives et renversèrent encore une

fois la coupe de la royauté légitime. Le Renaud des aventuriers

royalistes était un savetier de la rue de Seine[357], décoré de Juillet,

qui s'était battu vaillamment dans les trois journées, et qui blessa

grièvement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il

avait tué des soldats de la garde, pour chasser le même Henri V et les

deux vieux rois.

[Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, âgé de 27 ans,

cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en

toute cette affaire, de rares qualités d'intelligence,

d'énergie et d'audace. Dans le procès, il se fit remarquer,

entre tous, par la loyauté de ses réponses, habile à ne pas

compromettre ses complices et peu occupé de ses propres

périls. Il fut condamné à la peine de la déportation.]

J'avais reçu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de

Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle

établissait en qualité de régente de France. Je profitai de cette

occasion pour écrire à la princesse la lettre suivante[358]:

[Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre

pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000

francs_; et depuis, dans mon _Mémoire sur la captivité de

Madame la duchesse de Berry_. CH.]

«Madame,

«C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reçu le témoignage

de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose

à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous

les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité.

«Je parlerai d'abord des prétendues conspirations dont le bruit sera

peut-être parvenu jusqu'à Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont

été fabriquées ou provoquées par la police. Laissant de côté le fait, et

sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en

elles-mêmes de répréhensible, je me contenterai de remarquer que notre

caractère national est à la fois trop léger et trop franc pour réussir à

de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante années, ces sortes

d'entreprises coupables ont-elles constamment échoué. Rien de plus

ordinaire que d'entendre un Français se vanter publiquement d'être d'un

complot; il en raconte tout le détail, sans oublier le jour, le lieu et

l'heure, à quelque espion qu'il prend pour un confrère; il dit tout

haut, ou plutôt il crie aux passants: «Nous avons quarante mille hommes

bien comptés, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numéro

tant, dans la maison qui fait le coin.» Et puis ce Catilina va danser et

rire.

«Les sociétés secrètes ont seules une longue portée, parce qu'elles

procèdent par révolutions et non par conspirations; elles visent à

changer les doctrines, les idées et les moeurs, avant de changer les

hommes et les choses; leurs progrès sont lents, mais les résultats

certains. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés

secrètes; c'est l'opinion publique qui maintenant opérera en France ce

que les congrégations occultes accomplissent chez les peuples non encore

émancipés.

«Les départements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir

pousser à bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de

fidélité qui distingua les antiques moeurs; mais cette moitié de la

France ne conspirera jamais, dans le sens étroit de ce mot: c'est une

espèce de camp au repos sous les armes. Admirable comme réserve de la

légitimité, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait

jamais avec succès l'offensive. La civilisation a fait trop de progrès

pour qu'il éclate une de ces guerres intestines à grands résultats,

ressource et fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins

éclairés.

«Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une

république; à la vérité, du plus mauvais aloi. Cette république est

plastronnée d'une royauté qui reçoit les coups et les empêche de porter

sur le gouvernement même.

«De plus, si la légitimité est une force considérable, l'élection est

aussi un pouvoir prépondérant, même lorsqu'elle n'est que fictive,

surtout en ce pays où l'on ne vit que de vanité: la passion française,

l'égalité, est flattée par l'élection.

«Le gouvernement de Louis-Philippe se livre à un double excès

d'arbitraire et d'obséquiosité auquel le gouvernement de Charles X

n'avait jamais songé. On supporte cet excès, pourquoi? Parce que le

peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a

créé que la rigueur légale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.

«Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes: l'apathie

est grande, l'égoïsme presque général; on se ratatine pour se

soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Après une

révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout

leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui

corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait être transporté

aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans compromettre le plus

léger intérêt, nous serions bien près d'une restauration; mais, pour

l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances

diminuent.

«Les résultats des journées de Juillet n'ont tourné ni au profit du

peuple, ni à l'honneur de l'armée, ni à l'avantage des lettres, des

arts, du commerce et de l'industrie. L'État est devenu la proie des

ministériels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans

son pot-au-feu, les affaires publiques dans son ménage: il est

difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le

_juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complète

d'élévation d'âme, de noblesse de coeur, de dignité de caractère;

qu'elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de

leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour

leurs pensions: rien ne les en détachera; c'est à la vie et à la mort;

ils y sont mariés comme les Gaulois à leurs épées, les chevaliers à

l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de

Napoléon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'épuisés de serments à

tous les régimes, après en avoir versé la dernière goutte sur leur

dernière place. Ces eunuques de la quasi-légitimité dogmatisent

l'indépendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en

entassant les écrivains dans les geôles; ils entonnent des chants de

triomphe en évacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais,

et bientôt Ancône sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de

Sainte-Pélagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se

prélassent, tout guindés de liberté et tout crottés de gloire.

«Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas

décourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connût mieux

la route qui conduit au trône de Henri V.

«Vous savez ma manière de penser relativement à l'éducation de mon jeune

roi: mes sentiments se trouvent exprimés à la fin de la brochure que

j'ai déposée aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me

répéter. Que Henri V soit élevé pour son siècle, avec et par les hommes

de son siècle; ces deux mots résument tout mon système. Qu'il soit élevé

surtout pour n'être pas roi. Il peut régner demain, il peut ne régner

que dans dix ans, il peut ne régner jamais: car si la légitimité a les

diverses chances de retour que je vais à l'instant déduire, néanmoins

l'édifice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines.

Vous avez l'âme assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser

abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans

les sources populaires; de même que vous avez le coeur assez grand pour

nourrir de justes espérances sans vous en laisser enivrer. Je dois

maintenant vous présenter cette autre partie du tableau.

«Votre Altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge; il lui

reste plus d'années à parcourir qu'il ne s'en est écoulé depuis le

commencement de la Révolution. Or, que n'ont point vu ces dernières

années? Quand la République, l'Empire, la légitimité ont passé,

l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour

arriver à la misère d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions

traversé et dépensé tant de crimes, de malheur, de talent, de liberté,

de gloire! Quoi! l'Europe bouleversée, les trônes croulant les uns sur

les autres, les générations précipitées à la fosse le glaive dans le

sein, le monde en travail pendant un demi-siècle, tout cela pour

enfanter la quasi-légitimité! On concevrait une grande République

émergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile à hériter

des conquêtes de la Révolution, à savoir, la liberté politique, la

liberté et la publicité de la pensée, le nivellement des rangs,

l'admission à tous les emplois, l'égalité de tous devant la loi,

l'élection et la souveraineté populaire. Mais comment supposer qu'un

troupeau de sordides médiocrités, sauvées du naufrage, puissent employer

ces principes? À quelle proportion ne les ont-elles pas déjà réduits!

elles les détestent et ne soupirent qu'après les lois d'exception; elles

voudraient prendre toutes ces libertés sous la couronne qu'elles ont

forgée, comme sous une trappe; puis on niaiserait béatement avec des

canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de

lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnommé

_société modèle_. Malheur à toute supériorité, à tout homme de génie

ambitieux de préférence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de

renommée, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes,

qui s'élèverait un jour dans cet univers d'ennui!

«Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-légitimité continuât

de végéter: ce serait que l'état actuel de la société fût l'état naturel

de cette société même à l'époque où nous sommes. Si le peuple vieilli se

trouvait en rapport avec son gouvernement décrépit; si, entre le

gouvernant et le gouverné, il y avait harmonie d'infirmité et de

faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale,

comme pour le reste des Français. Mais, si nous ne sommes pas arrivés à

l'âge du radotage national, et si la République immédiate est

impossible, c'est la légitimité qui semble appelée à renaître. Vivez

votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette

pauvresse appelée monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre

aïeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint

Louis: «Point ne me chaut d'attendre.» Les belles heures de la vie vous

ont été données en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra

autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours.

«La première raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice

de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les éventualités ne

sont pas contre le bon droit.»

Après avoir détaillé les raisons d'espérance que je ne nourrissais

guère, mais que je cherchais à grossir pour consoler la princesse, je

continue:

«Voilà, madame, l'état précaire de la quasi-légitimité à l'intérieur; à

l'extérieur, sa position n'est pas plus assurée. Si le gouvernement de

Louis-Philippe avait senti que la révolution de Juillet biffait les

transactions antécédentes, qu'une autre constitution nationale amenait

un autre droit politique et changeait les intérêts sociaux; s'il avait

eu, au début de sa carrière, jugement et courage, il aurait pu, sans

brûler une seule amorce, doter la France de la frontière qui lui a été

enlevée, tant était vif l'assentiment des peuples, tant était grande la

stupéfaction des rois. La quasi-légitimité aurait payé sa couronne

argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait

retranchée derrière ce boulevard. Au lieu de profiter de son élément

républicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle

s'est traînée sur le ventre; elle a abandonné les nations soulevées pour

elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles

étaient; elle a éteint l'enthousiasme guerrier, elle a changé en un

pusillanime souhait de paix un désir éclairé de rétablir l'équilibre des

forces entre nous et les États voisins, de réclamer au moins auprès de

ces États, démesurément agrandis, les lambeaux détachés de notre vieille

patrie. Par faillance de coeur et défaut de génie, Louis-Philippe a

reconnu des traités qui ne sont point de la nature de la révolution,

traités avec lesquels elle ne peut vivre et que les étrangers ont

eux-mêmes violés.

«Le juste-milieu a laissé aux cabinets étrangers le temps de se

reconnaître et de former leurs armées. Et comme l'existence d'une

monarchie démocratique est incompatible avec l'existence des monarchies

continentales, les hostilités, malgré les protocoles, les embarras de

finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongés, les gracieuses

dépêches, les démonstrations d'amitié, les hostilités, dis-je,

pourraient sortir de cette incompatibilité. Si notre royauté bourgeoise

est résignée aux insultes, si les hommes rêvent la paix, les choses

pourront imposer la guerre.

«Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais

que vous ne mettrez jamais, madame, votre espérance dans l'étranger;

vous aimeriez mieux que Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver

sous le patronage d'une coalition européenne: c'est de vous-même, c'est

de votre fils que vous tirez votre espérance. De quelque manière qu'on

raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri

V; innocent de tout, il a pour lui l'élection des siècles et ses

infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une

tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprès d'un

berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passée, d'une

créature misérable, mais qui a cessé de souffrir; il est une pénible

réalité; il attriste un âge qui ne devait connaître que la joie; il

menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mérité ses

rigueurs.

«Pour vous, madame, il y a dans vos adversités une autorité puissante.

Vous, baignée du sang de votre mari, avez porté dans votre sein le fils

que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant

du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on

vous voit garder seule, à l'orphelin exilé, la pesante couronne que

Charles X secoua de sa tête blanchie, et au poids de laquelle se sont

dérobés deux autres fronts assez chargés de douleur pour qu'il leur fût

permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se présente à notre

souvenir avec ces grâces de femme qui, assises sur le trône, semblent

occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun

préjugé; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la

mémoire de vos jours de deuil; il vous sait gré de vous être mêlée plus

tard à ses plaisirs, d'avoir partagé ses goûts et ses fêtes; il trouve

un charme à la vivacité de cette Française étrangère, venue d'un pays

cher à notre gloire par les journées de Fornoue, de Marignan, d'Arcole

et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice née sous ce beau

ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une

fille de Henri IV une fille de François Ier.

«La France, depuis la Révolution, a souvent changé de conducteurs, et

n'a point encore vu une femme au timon de l'État. Dieu veut peut-être

que les rênes de ce peuple indomptable, échappées aux mains dévorantes

de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte,

inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renouées par

une jeune princesse; elle saurait les rendre à la fois moins fragiles et

plus légères.»

Rappelant enfin à Madame qu'elle a bien voulu songer à moi pour faire

partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:

«À Lisbonne s'élève un magnifique monument sur lequel on lit cette

épitaphe: _Ci-gît Basco Fuguera contre sa volonté._ Mon mausolée sera

modeste, et je n'y reposerai pas malgré moi.

«Vous connaissez, madame, l'ordre d'idées dans lequel j'aperçois la

possibilité d'une restauration; les autres combinaisons seraient

au-dessus de la portée de mon esprit; je confesserais mon insuffisance.

C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de

votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre

plénipotentiaire de nuit, chargé d'affaires accrédité auprès des

ténèbres, c'est à quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre

Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprès du peuple de

la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte:

_Légation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait à

Dieu; mais je n'entendrais rien aux dévouements secrets; je ne sais me

rendre coupable de fidélité que par le flagrant délit.

[Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.]

«Madame, sans refuser à Votre Altesse Royale les services qu'elle aura

le droit de me commander, je la supplie d'agréer le projet que j'ai

formé d'achever mes jours dans la retraite. Mes idées ne peuvent

convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exilés

d'Holy-Rood: le malheur passé, l'antipathie naturelle contre mes

principes et ma personne renaîtrait avec la prospérité. J'ai vu

repousser les plans que j'avais présentés pour la grandeur de ma

patrie, pour donner à la France des frontières dans lesquelles elle pût

exister à l'abri des invasions, pour la soustraire à la honte des

traités de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de renégat

quand je défendais la religion, de révolutionnaire, quand je m'efforçais

de fonder le trône sur la base des libertés publiques. Je retrouverais

les mêmes obstacles augmentés de la haine que les fidèles de cour, de

ville et de province, auraient conçue de la leçon que leur infligea ma

conduite au jour de l'épreuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de

repos pour faire de mon attachement un fardeau à la couronne, et lui

imposer ma présence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un

seul moment qu'ils me donnassent droit à la faveur d'une famille

auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversités! Je ne

vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur

plus zélé que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles.

Je ne me crois pas un homme nécessaire, et je pense qu'il n'y a plus

d'hommes nécessaires aujourd'hui: inutile au présent, je vais aller dans

la solitude m'occuper du passé. J'espère, madame, vivre encore assez

pour ajouter à l'histoire de la Restauration la page glorieuse que

promettent à la France vos futures destinées.

«Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale

le très-humble et très-obéissant serviteur,

«CHATEAUBRIAND.»

La lettre fut obligée d'attendre un courrier sûr; le temps marcha et

j'ajoutai à ma dépêche ce post-scriptum:

«Paris, 12 avril 1832.

«Madame,

«Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances à

la politique et commence une série d'événements. Nous en sommes

maintenant à la maladie de M. Périer et au fléau de Dieu. J'ai envoyé à

M. le préfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite

de saint Louis et de Henri IV a destinée au soulagement des infortunés:

quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'être

le fidèle interprète de vos sentiments. Je n'ai reçu de ma vie une

mission dont je me sentisse plus honoré.

«Je suis avec le plus profond respect, etc.»

Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholériques_,

mentionnés dans ce post-scriptum, il faut parlée du choléra. Dans mon

voyage en Orient je n'avais point rencontré la peste, elle est venue me

trouver à domicile; la fortune après laquelle j'avais couru m'attendait

assise à ma porte.

* * * * *

À l'époque de la peste d'Athènes, l'an 431 avant notre ère, vingt-deux

grandes pestes avaient déjà ravagé le monde. Les Athéniens se figurèrent

qu'on avait empoisonné leurs puits; imagination populaire renouvelée

dans toutes les contagions. Thucydide nous a laissé du fléau de

l'Attique une description copiée chez les anciens par Lucrèce, Virgile,

Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est

remarquable qu'à propos de la peste d'Athènes, Thucydide ne dit pas un

mot d'Hippocrate, de même qu'il ne nomme pas Socrate à propos

d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tête, descendait dans

l'estomac, de là dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle

sortait par les pieds après avoir traversé tout le corps, comme un long

serpent, on guérissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide

le _feu sacré_; ils la regardèrent tous deux comme le feu de la colère

céleste.

Une des plus épouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve

siècle, sous le règne de Justinien: le christianisme avait déjà modifié

l'imagination des peuples et donné un nouveau caractère à une calamité,

de même qu'il avait changé la poésie; les malades croyaient voir errer

autour d'eux des spectres et entendre des voix menaçantes.

La peste noire du XIVe siècle, connue sous le nom de la _mort noire_,

prit naissance à la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme

d'une vapeur de feu en répandant une odeur infecte. Elle emporta les

quatre cinquièmes des habitants de l'Europe.

En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la

charité de saint Charles Borromée. Cinquante-quatre ans plus tard, en

1629, cette malheureuse ville fut encore exposée aux calamités dont

Manzoni[359] a fait une peinture bien supérieure au célèbre tableau de

Boccace.

[Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.]

En 1600 le fléau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629

et 1660 se reproduisirent les mêmes symptômes de délire de la peste de

Constantinople.

«Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des fêtes qui

avaient signalé le passage de mademoiselle de Valois, mariée au duc de

Modène. À côté de ces galères encore décorées de guirlandes et chargées

de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la

Syrie la plus terrible calamité[360].»

[Note 360: _Histoire de la Régence_, par Lemontey, de

l'Académie française.]

Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhibé une patente nette,

fut admis un moment à la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner

l'air; un orage accrut le mal et la peste se répandit à coups de

tonnerre.

Les portes de la ville et les fenêtres des maisons furent fermées. Au

milieu du silence général, on entendait quelquefois une fenêtre s'ouvrir

et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangrené, et des

chiens sans maître l'attendaient en bas pour le dévorer. Dans un

quartier, dont tous les habitants avaient péri, on les avait murés à

domicile, comme pour empêcher la mort de sortir. De ces avenues de

grands tombeaux de famille, on passait à des carrefours dont les pavés

étaient couverts de malades et de mourants étendus sur des matelas et

abandonnés sans secours. Des carcasses gisaient à demi pourries avec de

vieilles hardes mêlées de boue; d'autres corps restaient debout appuyés

contre les murailles, dans l'attitude où ils étaient expirés.

Tout avait fui, même les médecins; l'évêque, M. de Belsunce, écrivait:

«On devrait abolir les médecins, ou du moins nous en donner de plus

habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine à faire tirer cent

cinquante cadavres à demi pourris qui étaient autour de ma maison.»

Un jour, des galériens hésitaient à remplir leurs fonctions funèbres:

l'apôtre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres

et ordonne aux forçats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au

cimetière, conduites par le crime et le vice épouvantés et admirant. Sur

l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois

semaines, porté des corps, lesquels, exposés au soleil et fondus par ses

rayons, ne présentaient plus qu'un lac empesté. Sur cette surface de

chairs liquéfiées, les vers seuls imprimaient quelque mouvement à des

formes pressées, indéfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.

Quand la contagion commença de se ralentir, M. de Belsunce, à la tête de

son clergé, se transporta à l'église des _Accoules_: monté sur une

esplanade d'où l'on découvrait Marseille, les campagnes, les ports et la

mer, il donna la bénédiction, comme le pape, à Rome, bénit la ville et

le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire

descendre sur tant de malheurs les bénédictions du ciel?

C'est ainsi que la peste dévasta Marseille, et cinq ans après ces

calamités, on plaça sur la façade de l'hôtel de ville l'inscription

suivante, comme ces épitaphes pompeuses qu'on lit sur un sépulcre:

_Massilia Phocensium filia, Romæ soror, Carthaginis terror, Athenarum

æmula._

«Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Le choléra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propagé dans un

espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois

mille cinq cents de l'orient à l'occident; il a désolé quatorze cents

villes, moissonné quarante millions d'individus. On a une carte de la

marche de ce conquérant. Il a mis quinze années à venir de l'Inde à

Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa à peu près

le même nombre d'années à passer de Cadix à Moscou, et il n'a fait périr

que deux ou trois millions d'hommes.

[Illustration: Visite à Arenenberg.]

Qu'est-ce que le choléra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes

que nous avalons et qui nous dévorent? Qu'est-ce que cette grande mort

noire armée de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est

venue, comme une de ces terribles pagodes adorées aux bords du Gange,

nous écraser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce

fléau fût tombé au milieu de nous dans un siècle religieux, qu'il se fût

élargi dans la poésie des moeurs et des croyances populaires, il eût

laissé un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en

guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant

entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent

voyageur de s'éloigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne

laissant entrer ni sortir personne, les églises remplies d'une foule

gémissante, les prêtres psalmodiant jour et nuit les prières d'une

agonie perpétuelle, le viatique porté de maison en maison avec des

cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le

glas funèbre, les moines, un crucifix à la main, appelant dans les

carrefours le peuple à la pénitence, prêchant la colère et le jugement

de Dieu, manifestés sur les cadavres déjà noircis par le feu de l'enfer.

Puis les boutiques fermées, le pontife entouré de son clergé, allant,

avec chaque curé à la tête de sa paroisse, prendre la châsse de sainte

Geneviève; les saintes reliques promenées autour de la ville, précédées

de la longue procession des divers ordres religieux, confréries, corps

de métiers, congrégations de pénitents, théories de femmes voilées,

écoliers de l'Université, desservants des hospices, soldats sans armes

ou les piques renversées; le _Miserere_ chanté par les prêtres se mêlant

aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous, à certains

signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de

nouvelles plaintes.

Rien de tout cela: le choléra nous est arrivé dans un siècle de

philanthropie, d'incrédulité, de journaux, d'administration

matérielle[361]. Ce fléau sans imagination n'a rencontré ni vieux

cloîtres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la

terreur en 1793, il s'est promené d'un air moqueur, à la clarté du jour,

dans un monde tout neuf, accompagné de son bulletin, qui racontait les

remèdes qu'on avait employés contre lui, le nombre des victimes qu'il

avait faites, où il en était, l'espoir qu'on avait de le voir encore

finir, les précautions qu'on devait prendre pour se mettre à l'abri, ce

qu'il fallait manger, comment il était bon de se vêtir. Et chacun

continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient

pleines. J'ai vu des ivrognes à la barrière, assis devant la porte du

cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en élevant leur

verre: «À ta santé, _Morbus_!» Morbus, par reconnaissance, accourait, et

ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _choléra_,

qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _scélérat Morbus_. Le

choléra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indifférence de

la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout,

donnaient à ces jours de peste un caractère nouveau et une autre sorte

d'épouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du

nord, sec et froid, vous desséchait; l'air avait une certaine saveur

métallique qui prenait à la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des

fourgons du dépôt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans

la rue de Sèvres, complètement dévastée, surtout d'un côté, les

corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient

suffire aux demandes, on leur criait par les fenêtres: «Corbillard,

ici!» Le cocher répondait qu'il était chargé et ne pouvait servir tout

le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dîner chez moi le jour

de Pâques, arrivé au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrêté par une

succession de bières presque toutes portées à bras. Il aperçut, dans

cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel était déposée

une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une

atmosphère empestée à la suite de cette ambulance fleurie.

[Note 361: Après avoir ravagé l'Asie, puis la Russie, la

Pologne, la Bohême, la Galicie, l'Autriche, le choléra,

passant par-dessus l'Europe occidentale, s'était abattu sur

l'Angleterre. Le 12 février, il s'était déclaré à Londres,

d'où il ne devait disparaître que dans les premiers jours de

mai. Le 15 mars, il était signalé à Calais. Le 26 mars, il

atteignait à Paris, dans la rue Mazarine, sa première

victime. L'épidémie ne devait prendre fin que le 30

septembre. Sa durée totale avait été de cent

quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des

morts atteints du choléra s'éleva à 18,406. La population de

Paris n'était alors que de 645,698 âmes; le nombre des décès

fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de

18,406 s'appliquant aux seuls décès administrativement

constatés, le chiffre réel a dû être plus élevé; car, au sein

de la confusion générale, au milieu du désespoir de tant de

familles, toutes les déclarations n'ont pas dû être faites,

et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions

involontaires.--Voir, dans l'_Époque sans nom_, de M. A.

Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le

Choléra-morbus_.]

Sur la place de la Bourse, où se réunissaient des cortèges d'ouvriers en

chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu'à onze heures du soir

défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur de

torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de

malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage

cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les échoppes disparurent et

comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les

boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées

d'une banne et précédées d'un _corbeau_, ayant en tête un officier de

l'état civil, vêtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces

tabellions manquèrent; on fut obligé d'en appeler de Saint-Germain, de

La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés

de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des

fiacres servaient au même usage; il n'était pas rare de voir un

cabriolet orné d'un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés

étaient présentés aux églises; un prêtre jetait de l'eau bénite sur ces

fidèles de l'éternité réunis.

À Athènes, le peuple crut que les puits voisins du Pirée avaient été

empoisonnés; à Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les

liqueurs, les dragées et les comestibles. Plusieurs individus furent

déchirés, traînés dans le ruisseau, précipités dans la Seine. L'autorité

a eu à se reprocher des avis maladroits ou coupables.

Comment le fléau, étincelle électrique, passa-t-il de Londres à Paris?

on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent à un

point du sol, à une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce

point infesté; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait

oublié. Une nuit, je me sentis attaqué: je fus saisi d'un frisson avec

des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer

madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que

je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures,

une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai brisé, et ce fut

dans cet état de malaise que je fus forcé d'écrire ma brochure sur les

12,000 francs de madame la duchesse de Berry.

Je n'aurais pas été trop fâché de m'en aller emporté sous le bras de ce

fils aîné de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son

rocher, à l'entrée de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints

d'une contagion générale, venaient à mourir, qu'arriverait-il? Rien: la

terre, dépeuplée, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin

d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurés de

toute éternité; elle ne présenterait aucun changement aux habitants des

autres planètes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumées;

sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient

remplacés par des forêts rendues à la souveraineté des lions; aucun vide

ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins

cette intelligence humaine qui sait les astres et s'élève jusqu'à la

connaissance de leur auteur. Qu'êtes-vous donc, ô immensité des oeuvres

de Dieu, où le génie de l'homme, qui équivaut à la nature entière, s'il

venait à disparaître, ne ferait pas plus faute que le moindre atome

retranché de la création!

«Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Madame de Berry a son petit conseil à Paris, comme Charles X a le sien:

on recueillait en son nom de chétives sommes pour secourir les plus

pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholériques une somme

de douze mille francs de la part de la mère de Henri V. On écrivit à

Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds,

mais elle aurait voulu qu'on eût réparti une somme plus considérable:

son approbation arriva le jour même où j'envoyai l'argent aux mairies.

Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de

l'exilée. Le 14 d'avril, j'envoyai au préfet de la Seine la somme

entière pour être distribuée à la classe indigente de la population de

Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point à l'Hôtel

de Ville lorsque ma lettre lui fut portée. Le secrétaire général ouvrit

ma missive, ne se crut pas autorisé à recevoir l'argent. Trois jours

s'écoulèrent; M. de Bondy me répondit enfin qu'il ne pouvait accepter

les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance

apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population

parisienne protesterait tout entière par son refus_[362]. Alors mon

secrétaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires présents, quatre

acceptèrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires

absents, cinq gardèrent le silence; deux refusèrent[363]. Je fus

aussitôt assiégé d'une armée d'indigents: bureaux de bienfaisance et de

charité, ouvriers de toutes les espèces, femmes et enfants. Polonais et

Italiens exilés, littérateurs, artistes, militaires, tous écrivirent,

tous réclamèrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il eût

été distribué en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la

population parisienne tout entière protesterait par son refus_; la

population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde.

L'effarade du gouvernement était à mourir de rire; on eût dit que ce

perfide argent légitimiste allait soulever les cholériques, exciter dans

les hôpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher à l'assaut des

Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire déployé sous le

commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea

par la complication du refus du préfet de Paris. Quelques-uns

m'écrivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs

reçus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai

loyalement et je délivrai cette quittance à la mairie du douzième

arrondissement:

[Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril

1832, était ainsi conçue:

«Monsieur le vicomte,

«Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de

Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de

m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on

verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison

politique contre laquelle la population parisienne

protesterait tout entière par son refus.

«Je suis, etc.

«Le préfet de la Seine,

«Comte DE BONDY.»]

[Note 363: Le _Constitutionnel_ annonça que M. Berger, maire

du 2e arrondissement avait proposé à l'envoyé de la

princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner

les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _à la veuve

d'un combattant de Juillet, mère de trois enfants, à qui ce

secours serait bien utile_. L'envoyé que le _Constitutionnel_

transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'était

autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrétaire de

Chateaubriand. Pilorge écrivit aussitôt à la _Quotidienne_:

«Paris, ce 20 avril 1832.

«Monsieur,

«M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment

d'une réponse générale relative au don de Madame la duchesse

de Berry; cette réponse paraîtra incessamment. En attendant,

je dois à la vérité de dire que M. le Maire du 2e

arrondissement ne m'a point présenté la veuve d'un combattant

de Juillet et ne m'a point proposé de lui donner les 1000

francs; il les a seulement refusés, voilà tout. M. de

Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du

Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez

lui, il est prêt à lui faire part de la bienfaisance de la

_mère_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai

pas l'honneur d'avoir été l'aide de camp de M. le duc de

Berry, que je ne suis que le pauvre et fidèle secrétaire d'un

homme aussi pauvre et aussi fidèle que moi.

«Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma

considération très distinguée.

«Hyacinthe PILORGE.»]

«J'ai reçu de la mairie du douzième arrondissement la somme de mille

francs qu'elle avait d'abord acceptée et qu'elle m'a renvoyée par

l'ordre de M. le préfet de la Seine.

«Paris, ce 22 avril 1832.»

Le maire du neuvième arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il

garda les mille francs et fut destitué. Je lui écrivis ce billet:

«29 avril 1832.

«Monsieur,

«J'apprends avec une sensible peine la disgrâce dont le bienfait de

madame la duchesse de Berry a été envers vous la cause ou le prétexte.

Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre

indépendance et le bonheur de vous être sacrifié à la cause des

malheureux.

«J'ai l'honneur, etc., etc.»

Le maire du quatrième arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet

de Gassicourt, poète-pharmacien, faisant des petits vers, écrivant dans

son temps, du temps de la liberté et de l'Empire, une agréable

déclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de

madame de Staël[364], M. Cadet de Gassicourt est le héros qui a pris

d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une

proclamation sur le choléra, a fait entendre que ces méchants carlistes

pourraient bien être les empoisonneurs du vin dont le peuple avait déjà

fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc écrit la lettre

suivante:

[Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les

deux _Cadet de Gassicourt_, le père et le fils. C'est Cadet

le père, né en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits

vers, composé des vaudevilles et écrit contre Chateaubriand

et Mme de Staël deux petits pamphlets: _Saint-Géran, ou la

Nouvelle langue française_ (1807) et la _Suite de

Saint-Géran, ou Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien_

(1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e

arrondissement, était le fils du précédent. Il était né en

1789 et mourut en 1861.]

[Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut

affichée sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici

quelques extraits de cette pièce, où l'odieux le dispute au

ridicule et qui était une véritable excitation à l'égorgement

des _Carlistes_:--«Les agents de ceux que vous avez chassés

se glissent au milieu du peuple et le poussent à la révolte,

pour venger la défaite de Charles X et le ramener de son

exil, avec son petit-fils, sous la protection des baïonnettes

étrangères et à la faveur de la guerre civile. S'il est des

_empoisonneurs_, ce ne peuvent être que les _incendiaires de

la Restauration_; s'il est des _misérables_ qui, soit _par

des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent à

organiser le désordre et à exploiter un déplorable fléau, _ce

sont les alliés des chouans, des assassins de l'Ouest et du

Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient

à déchirer le sein de la France par la main des Français!

Vous les verriez bientôt rentrer sur vos cadavres, _à la tête

des Verdets et à la suite des hordes barbares_, arracher le

drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par

la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri

de tout temps leurs trames....»--Puis, après avoir évoqué ces

deux autres spectres, le «milliard de l'indemnité» et le «fer

des Suisses», le maire du 4e arrondissement terminait en

disant: «Citoyens, défiez-vous de vos anciens tyrans, qui

sont habiles à prendre tous les moyens et ne rougissent pas

d'avoir pour auxiliaire un horrible fléau!»]

«Paris, le 18 avril 1832.

«Monsieur,

«J'étais absent de la mairie quand la personne envoyée par vous s'y est

présentée: cela vous expliquera le retard qu'a éprouvé ma réponse.

«M. le préfet de la Seine, n'ayant point accepté l'argent que vous êtes

chargé de lui offrir, me semble avoir tracé la conduite que doivent

suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus

l'exemple de M. le préfet, que je crois connaître et que je partage

entièrement les sentiments qui ont dû motiver son refus.

«Je ne relèverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donné avec

quelque affectation à la personne dont vous vous constituez l'organe: la

belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que

son beau-père n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit

moralement convaincu que cette dame agit très-activement, et répand des

sommes bien autrement considérables que celles dont elle vous a confié

l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire éclater

la guerre civile. L'aumône qu'elle a la prétention de faire n'est qu'un

moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une

bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne

trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attaché à

la royauté constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui

viennent d'une source pareille, et cherche, auprès de vrais citoyens,

des bienfaits plus purs adressés sincèrement à l'humanité et à la

patrie.

«Je suis, avec une considération très distinguée, monsieur, etc.,

«F. CADET DE GASSICOURT.»

Cette révolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre

son _beau-père_ est bien fière: quel progrès des lumières et de la

philosophie! quelle indomptable indépendance! MM. Fleurant et Purgon

n'osaient regarder la face des gens qu'à genoux[366]; lui, M. Cadet, dit

comme le Cid:

[Note 366: M. Cadet de Gassicourt était devenu, on le pense

bien, la _bête noire_ des feuilles royalistes, et en

particulier de la _Mode_. La très spirituelle Revue lui

consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait

peut-être sur sa table au moment où il écrivait cette page

des _Mémoires_:--«Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le

père, eut un fils, celui-là même qui nous occupe. Ce fils

avait peine à pousser; plante étiolée, bonne, au plus, à

mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le

désespoir de ses grands parents: «Cadet, lui disaient-ils, tu

ne seras jamais un homme!...» Cela faisait pleurer le petit

Cadet. Mais en vain s'étirait-il les membres pour s'allonger,

court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut

beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu'à la fin,

le père Cadet, emporté par la douleur, s'écria: «Grand Dieu!

pourquoi m'avez-vous donné un _gas si court_?»--Ainsi se

lamentait le père, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles

étaient, à cette époque, les fonctions d'un apothicaire....

La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne.

«Loué soit Dieu, qui m'a donné un _gas si court_, dit alors

le père, le voilà juste à la hauteur du _visage_....» La

pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son

surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un

demi-pied, et il est toujours à hauteur de _visage_.»]

..... Nous nous levons alors!

Sa liberté est d'autant plus courageuse que ce _beau-père_ (autrement le

fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de

tout cela; il méprise également la noblesse du temps et du malheur.

C'est avec le même dédain des préjugés aristocratiques qu'il me

retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conquête faite sur la

gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalités,

quelques anciens démêlés historiques entre la maison des Cadet et la

maison des Capet? Henri IV, aïeul de ce _beau-père_ qui n'est pas plus

roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la forêt

de Saint-Germain; huit seigneurs s'y étaient embusqués pour tuer le

Béarnais; ils furent pris. «Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un

apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majesté s'étant

enquis de quel état il estoit, il lui répondit qu'il estoit

apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutumé de faire ici un état

d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....?» Henri IV était un

soldat, la pudeur ne l'embarrassait guère, et il ne reculait pas plus

devant un mot que devant l'ennemi.

Je soupçonne M. de Gassicourt, à cause de son humeur contre le

petit-fils de Henri IV, d'être le petit-fils du pharmacien ligueur. Le

maire du quatrième arrondissement m'avait sans doute écrit dans l'espoir

que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M.

Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon

souvenir.

Depuis ces jours où j'avais vu passer les grandes révolutions et les

grands révolutionnaires, tout s'était bien racorni. Les hommes qui ont

fait tomber un chêne, replanté trop vieux pour qu'il reprît racine, se

sont adressés à moi; ils m'ont demandé quelques deniers de la veuve afin

d'acheter du pain; la lettre du Comité des _décorés de Juillet_ est un

document utile à noter pour l'instruction de l'avenir.

«Paris, le 20 avril 1832.

Réponse, s. v. p., à M. Gibert-Arnaud,

gérant-secrétaire du Comité,

rue Saint-Nicaise, nº 3.

«Monsieur le vicomte,

«Les membres de notre Comité viennent avec confiance vous prier de

vouloir bien les honorer d'un don en faveur des décorés de Juillet.

Pères de famille malheureux, dans ce moment de fléau et de misère, la

bienfaisance inspire la plus sincère gratitude. Nous osons espérer que

vous consentirez à laisser mettre votre illustre nom à côté de celui de

MM. le général Bertrand, le général Exelmans, le général Lamarque, le

général La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de

députés.

«Nous vous prions de nous honorer d'un mot de réponse, et si, contre

notre attente, un refus succédait à notre prière, soyez assez bon pour

nous faire le renvoi de la présente.

«Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte,

d'agréer l'hommage de nos respectueuses salutations.

«Les membres actifs du comité constitutif des décorés de Juillet:

«Le membre visiteur: FAURE.

«Le commissaire spécial: CYPRIEN-DESMARAIS.

«Le gérant-secrétaire: GIBERT-ARNAUD.

«Membre adjoint: TOUREL.

Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la

révolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on créerait

des ilotes parmi les infortunés, lesquels, pour certaines opinions

politiques, ne pourraient jamais être secourus. Je me hâtai d'envoyer

cent francs à ces messieurs, avec ce billet:

«Paris, ce 22 avril 1832.

«Messieurs,

«Je vous remercie infiniment de vous être adressés à moi pour venir au

secours de quelques pères de famille malheureux. Je m'empresse de vous

envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus

considérable à vous offrir.

«J'ai l'honneur, etc.

«CHATEAUBRIAND.»

Le reçu suivant me fut à l'instant envoyé:

«Monsieur le vicomte,

«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser réception de la

somme de cent francs que vos bontés destinent à secourir les malheureux

de Juillet.

«Salut et respect.

«Le gérant-secrétaire du Comité:

«GIBERT-ARNAUD.

«23 avril.»

Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumône à ceux qui l'ont

chassée. Les transactions montrent à nu le fond des choses. Croyez donc

à quelque réalité dans un pays où personne ne prend soin des invalides

de son parti, où les héros de la veille sont les délaissés du lendemain,

où un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme

s'empressent sous la main qui leur jette le grain.

Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai à

la religion; monseigneur l'archevêque de Paris[367] m'écrivit cette

noble lettre:

[Note 367: Mgr de Quélen.]

«Paris, le 26 avril 1832.

«Monsieur le vicomte,

«La charité est catholique comme la foi, étrangère aux passions des

hommes, indépendante de leurs mouvements: un des principaux caractères

qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal,

_non cogitat malum_. Elle bénit la main qui donne et la main qui reçoit,

sans attribuer au généreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien

faire, et sans demander au pauvre nécessiteux d'autre condition que

celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible

reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a chargé de lui confier

pour être employé au soulagement de nos malheureux frères, victimes du

fléau qui désole la capitale.

«Elle fera avec la plus exacte fidélité la répartition des quatre mille

francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une

nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'état

de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront été

remplies.

«Veuillez, monsieur le vicomte, faire agréer à madame la duchesse de

Berry les remercîments d'un pasteur et d'un père qui, chaque jour, offre

à Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout

côté les secours capables d'égaler leurs misères. Son coeur royal a

trouvé déjà en lui-même sans doute sa récompense du sacrifice qu'elle

consacre à nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des

divines promesses consignées au livres des béatitudes pour ceux qui

_font miséricorde_.

«La répartition a été faite sur-le-champ entre MM. les curés des douze

principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adressé la lettre dont je

joins ici la copie.

«Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.

«HYACINTHE, archevêque de Paris.»

On est toujours émerveillé de savoir à quel point la religion convient

au style même, et donne aux lieux communs une gravité et une convenance

que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres

anonymes qui se sont mêlées aux lettres que je viens de citer.

L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'écriture

jolie; elles sont, à proprement parler, _littéraires_, comme la

révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités

écrivassières, à l'aise sous l'inviolabilité d'une poltronnerie qui, ne

montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un

soufflet.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 70 / 124 题