LIVRE XV[278]

[Note 278: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre

1830, et revu en décembre 1840.]

Les républicains. -- Les orléanistes. -- M. Thiers est envoyé à

Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand référendaire. La

lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scène. Monsieur le

Dauphin et le maréchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc

d'Orléans. -- Le Raincy. -- Le prince vient à Paris. -- Une

députation de la Chambre élective offre à M. le duc d'Orléans la

lieutenance générale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des

républicains. -- M. le duc d'Orléans va à l'Hôtel de Ville. --

Les républicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.

-- Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. -- Corps

diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3

août. -- Lettre de Charles X à M. le duc d'Orléans. -- Départ du

peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Réflexions. --

Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernière tentation politique.

-- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti républicain.

-- Journée du 7 août. -- Séance à la Chambre des Pairs. -- Mon

discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus

rentrer. -- Mes démissions. -- Charles X s'embarque à Cherbourg.

-- Ce que sera la révolution de juillet. -- Fin de ma carrière

politique.

Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les

autres: les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée

étaient les plus forts légalement; ils ralliaient à eux tout ce qui

tendait à l'ordre; mais, moralement, ils étaient les plus faibles: ils

hésitaient, ils ne se prononçaient pas: il devenait manifeste, par la

tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutôt

que de se voir engloutis dans la République.

Celle-ci fit afficher un placard qui disait: «La France est libre. Elle

n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en

attendant qu'elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections.

Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.

Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des

députés. Liberté des cultes.»

Ce placard résumait les seules choses justes de l'opinion républicaine;

une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s'il était bon ou

mauvais de céder à ce voeu, _plus de royauté_; chacun aurait plaidé sa

cause, et l'élection d'un gouvernement quelconque par un congrès

national eût eu le caractère de la légalité.

Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait

en grosses lettres: «Plus de Bourbons.... Tout est là, grandeur, repos,

prospérité publique, liberté.»

Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale

composant un gouvernement provisoire; elle demandait: «Qu'aucune

proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même

du gouvernement ne pouvait être encore déterminée; que le gouvernement

provisoire restât en permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité

des Français pût être connu; toute autre mesure étant intempestive et

coupable.»

Cette adresse, émanant des membres d'une commission nommée par un grand

nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était signée par

MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray,

Cauchois-Lemaire, etc.

Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation

la présidence de la République à M. de La Fayette; on s'appuyait sur les

principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se

séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations,

disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La

République jetait par terre le trône de Charles X; elle craignait les

inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractère.

Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.

Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public

sur M. le duc d'Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des

adresses, fruit de ce conciliabule: «Évitons la République,»

disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de

Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orléans n'était pas _Capet_,

mais _Valois_[279].

[Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici

d'accord avec les _Mémoires d'Outre-Tombe_. «On lisait, dit

M. de Broglie, affiché sur la porte même de M. Laffitte, à la

Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi

conçu:

«Charles X ne peut plus rentrer à Paris; il a fait couler le

sang du peuple;

«La République nous exposerait à d'affreuses divisions; elle

nous brouillerait avec l'Europe;

«Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la

Révolution;

«Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous;

«Le duc d'Orléans était à Jemmapes;

«Le duc d'Orléans a porté les couleurs nationales, le duc

d'Orléans peut seul les porter encore.

«Le duc d'Orléans s'est prononcé; il accepte la Charte comme

nous l'avons toujours voulue et entendue.

«C'est du peuple français qu'il tiendra sa couronne.»

«Cette dernière phrase fut immédiatement modifiée ainsi qu'il

suit dans un second placard:

«Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre voeu;

proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons

toujours entendue et voulue.»

Le duc de Broglie ajoute: «D'où provenaient ces placards? _On

sait aujourd'hui qu'ils étaient l'oeuvre de MM. Thiers et

Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna

ses soins à l'impression et à l'affichage. M. Laffitte

était-il dans la secret? Il y a lieu de le présumer.»

(_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)]

Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly

avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y était pas. Grands combats de paroles

entre mademoiselle d'Orléans et M. Thiers: il fut convenu qu'on écrirait

à M. le duc d'Orléans pour le décider à se rallier à la révolution. M.

Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et madame Adélaïde promit de

devancer sa famille à Paris. L'orléanisme avait fait des progrès, et,

dès le soir même de cette journée, il fut question parmi les députés de

conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d'Orléans.

[Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Dès 1821, il avait été

choisi pour donner des leçons de peinture aux jeunes princes

d'Orléans, auxquels il resta toujours très attaché. La

princesse Marie, en mourant, lui légua tous ses dessins.]

M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins

bien reçu à l'Hôtel de Ville qu'à la Chambre des députés. Muni d'un

_récépissé_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui

s'écria: «Vous m'avez sauvé plus que la vie; vous m'avez sauvé

l'honneur.»

La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle

déclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _étaient

finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au

peuple) _son origine_: phrase ambiguë qu'on pouvait interpréter comme on

voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La

Fayette, alarmé un peu tard de l'idée de la royauté orléaniste, envoya

M. Odilon Barrot[281] à la Chambre des députés annoncer que le peuple,

auteur de la révolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un

simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien

quelques libertés. Il fut question d'une proclamation des députés afin

d'inviter S. A. R. le duc d'Orléans à se rendre dans la capitale: après

quelques communications avec l'Hôtel de Ville, ce projet de proclamation

fut anéanti. On n'en tira pas moins au sort une députation de douze

membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance

générale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.

[Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873).

Très royaliste en 1815, il avait monté la garde dans les

appartements du roi, dans la nuit de son départ; mais il se

jeta bientôt dans l'opposition libérale. Préfet de la Seine,

d'août 1830 à février 1831; député de 1830 à 1848;

représentant du peuple, de 1848 au 2 décembre 1851; ministre

et président du Conseil, du 20 décembre 1848 au 30 octobre

1849; président du conseil d'État, du 27 juillet 1872 à sa

mort (6 août 1873). Ses _Mémoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru

en 1875.]

Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs:

sa lettre, soit négligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me hâtai

de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'allée de

l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au

palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les

yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes où

elle m'était apparue, les forêts dans la cime desquelles, se dérobant

elle-même en silence, elle avait l'air de me répéter la maxime

d'Épicure: «Cache ta vie.»

* * * * *

J'ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les

bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine

de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le

Motha, capitaine de la garde, fut frappé d'une balle par un enfant qu'il

s'était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment

des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son

corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais, à la

gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis

opposés entre la liberté et l'honneur.

[Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de

Vigny a immortalisé dans le dernier et admirable épisode de

_Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du

capitaine Renaud_.]

Les enfants, intrépides parce qu'ils ignorent le danger, ont joué un

triste rôle dans les trois journées: à l'abri de leur faiblesse, ils

tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus

déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la

disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés,

libertins avant d'avoir le pouvoir de l'être, cruels et pervers, ces

petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout

l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges

imprudentes, de faire naître l'émulation du mal. Les enfants de Sparte

allaient à la chasse aux ilotes.

Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne,

dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.

Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps.

Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé: en rivalité et en

contraste avec l'École polytechnique, il avait embrassé la cause royale.

Les troupes exténuées, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne

causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de

l'ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à

la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques;

passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,

diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les

traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes

commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient

colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore

persuader qu'ils fussent en péril. Afin de prouver qu'ils méprisaient

les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu'il n'y avait point de

révolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans

tout cela.

À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la

commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer

aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats

crièrent: Vive le roi! et reprirent leur gaieté au bivouac; mais cette

annonce de l'aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n'avait pas été

communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en

fureur. Le roi dit au maréchal: «Le Dauphin est mécontent; allez vous

expliquer avec lui.»

Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la

salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de

camp du prince. Le Dauphin rentra: à l'aspect du maréchal, il rougit

jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si

singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal: «Entrez!» La porte

se referme: un grand bruit se fait entendre; l'élévation des voix

s'accroît; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le maréchal

sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double traître. «Rendez

votre épée! rendez votre épée!» et, se jetant sur lui, il lui arrache

son épée. L'aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter

entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince

s'efforce de briser l'épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie:

«À moi, gardes du corps! qu'on le saisisse!» Les gardes du corps

accoururent; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes

l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts

dans son appartement[283].

[Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui était alors à

Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette

déplorable scène: «Le prince et le maréchal étaient seuls

dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de

Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'écria: «Est-ce

que vous voulez nous trahir aussi?» À ces mots, le maréchal

porta la main à son épée. Le prince vit le mouvement; il

s'élança en avant, et, voulant arracher l'épée du fourreau,

il se blessa légèrement à la main; puis, la jetant sur le

parquet, il saisit le maréchal au collet, le renversa sur un

canapé en appelant à lui les gardes qui se trouvaient dans la

salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru

au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de

conduire le maréchal aux arrêts forcés dans sa chambre. Le

Roi, instruit de cette scène étrange, en fit quelques

reproches au Dauphin, et lui demanda de se réconcilier avec

Marmont. On le fit appeler immédiatement; il fit quelques

excuses au prince, qui lui répondit: «J'ai eu moi-même des

torts envers vous; mais votre épée m'a tiré du sang, ainsi

nous sommes quittes....» Et il lui tendit la main.»]

Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus

déplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque

le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut

dans ce coup d'épée la fierté et le sang des Guises; mais quand monsieur

le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait

pourfendu le maréchal Marmont, qu'est-ce que cela eût fait? Si le

maréchal eût tué monsieur le dauphin, c'eût été seulement un peu plus

singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et

Brutus, arrière-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est

grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.

Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la

monarchie; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au

portrait que nous fait d'Urfé d'un grand personnage expirant: «Il avait

les yeux hâves et enfoncés; la mâchoire inférieure, couverte seulement

d'un peu de peau, paraissait s'être retirée; la barbe hérissée, le teint

jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne

sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles.»

* * * * *

M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant

que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie

selon les caractères: impétueux et aspirant, mou et rampant; imprudent,

ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans

ceux-là: l'un, pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; l'autre,

pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d'Orléans

appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans

sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours

une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, il flatte la

cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly est le rendez-vous des

mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en

levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez

significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l'opposition

meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la

livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au

temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin

de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de

manière que, moi étant à gauche, il me tourne l'épaule. Cela sera

remarqué, et fera bien.

M. le duc d'Orléans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En

fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?

Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses espérances?

Conçut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu'il fit, ou

laissa-t-il faire M. Laffitte? D'après le caractère de Louis-Philippe,

on doit présumer qu'il ne prit aucune résolution, et que sa timidité

politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit l'événement comme

l'araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laissé

le moment conspirer; il n'a conspiré lui-même que par ses désirs, dont

il est probable qu'il avait peur.

Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d'Orléans: le premier,

et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s'interposer

entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la

liberté de l'autre; le second consistait à se jeter dans les barricades,

le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du

monde. Philippe avait à choisir entre l'honnête homme et le grand homme:

il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un

filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, dérobe

subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter

les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.

La riche proie une fois saisie, il s'est trouvé force chiens à la curée:

alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes

précédents, ces receleurs d'effets volés, crapauds immondes à demi

écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis

qu'ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l'on vante et dont on

exalte l'habileté! Milton pensait autrement lorsqu'il écrivait ce

passage d'une lettre sublime: «Si Dieu versa jamais un amour ferme de la

beauté morale dans le sein d'un homme, il l'a versé dans le mien.

Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du

vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa

conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus

excellent, je m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire

attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre

qui puisse m'empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui

ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu.»

La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui

elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orléans à Saint-Cloud,

et il est probable que dans le premier moment il eût obéi; on pouvait le

faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances: on ne prit ni

l'un ni l'autre parti.

Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la

nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se

retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte

d'être atteint par l'insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine

des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de

canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'écoutais sous un arbre

ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient

le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m'oppressaient dans

les campagnes de Gand.

Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva

point le duc d'Orléans à Neuilly; mais madame la duchesse d'Orléans

envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut

chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les

peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à Neuilly pour y

attendre la députation de la Chambre des députés.

[Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de

_Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entré au service comme

simple soldat en 1806, il était en 1814 colonel et

aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp

du duc d'Orléans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la

duchesse. Maréchal de camp en 1831, député de la Sarthe de

1834 à 1841, il fut nommé pair de France le 20 juillet 1841,

grand d'Espagne et marquis en 1847. Très ami des lettres, il

avait publié des _Poésies_ dès 1820. Outre deux autres

volumes de poésies intitulés _Chants divers_ (1843), outre

des comédies et des drames non représentés, il a traduit en

vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Pétrarque_, et

composé sur _Moïse_, non pas, comme Chateaubriand, une

tragédie en cinq actes, mais un poème en 24 chants.]

Enfin, persuadé par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans,

Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il

alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrière, il vit la

calèche de S. A. R. s'arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de

Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se

cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante

dignité de l'épiscopat: le serviteur fidèle obtint une dernière et

malheureuse victoire.

Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des

députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince,

lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la

grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l'instant en route pour

Paris, accompagné de MM. de Berthois[285], Haymès et Oudart. Il portait

à sa boutonnière une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille

couronne au garde-meuble.

[Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870).

Lieutenant du génie en 1809, il avait fait toutes les

campagnes de 1809 à 1814. Il devint sous la Restauration

aide-de-camp du duc d'Orléans, qu'il ne quitta pas un instant

pendant les journées de juillet, et qui le nomma colonel en

1831, commandeur de la Légion d'honneur et plus tard maréchal

de camp. Allié à la famille du comte Lanjuinais, dont il

avait épousé la fille en 1822, M. de Berthois fut envoyé à la

Chambre des députés, en 1832, par les électeurs de Vitré

(Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelèrent son mandat jusqu'en

1848.]

* * * * *

À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans envoya complimenter

M. de La Fayette.

La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle

demanda au prince s'il acceptait la lieutenance générale du royaume;

réponse embarrassée: «Je suis venu au milieu de vous partager vos

dangers.... J'ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses

personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la

présence du roi m'impose des devoirs.» Ainsi répondit Louis-Philippe. On

lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: après

s'être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en

vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du

royaume, proclamation finissant par cette déclaration: «La charte sera

désormais une vérité.»

Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet

enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans: on y répondit par une

autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés

retournèrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,

et ne put s'empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le

forçaient d'être lieutenant général du royaume.

La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, cherchait à se

défendre; mais son véritable chef, le général La Fayette, l'avait

presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui

arrivaient de tous côtés; il humait le parfum des révolutions; il

s'enchantait de l'idée qu'il était l'arbitre de la France, qu'il pouvait

à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une république ou

une monarchie; il aimait à se bercer dans cette incertitude où se

plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct

les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis.

Les autres chefs républicains s'étaient perdus d'avance par divers

ouvrages: l'éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les

avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en

même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance

de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperçut pas qu'en rêvassant la

République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.

Quoi qu'il en soit, honteux d'être sitôt pris pour dupes, les jeunes

gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des

proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc

d'Orléans. On lui disait que si les députés s'étaient abaissés à le

supplier d'accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des

députés, nommée sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de

manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu'il

était fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph était

fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel

était fils de Philippe II, régent; que Philippe II était fils de

Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV: donc Louis-Philippe

d'Orléans était _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en

continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX

et de Henri III, et disait: «Thiers sait cela.»

Plus tard, la réunion Lointier[286] s'écria que la nation était en armes

pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième

arrondissement déclara que le peuple n'avait point été consulté sur le

mode de sa Constitution; que la Chambre des députés et la Chambre des

pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui,

qu'elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation; que le

douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale;

que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la

présidence de La Fayette, jusqu'à ce qu'une Constitution eût été

délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.

[Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de

républicains qui, à mesure que le dénoûment approchait,

redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier,

ils y délibéraient le fusil à la main. Le 30 juillet, ils

envoyèrent au gouvernement provisoire, siégeant à

l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots:

«Le peuple hier a reconquis ses droits sacrés au prix de son

sang. Le plus précieux de ses droits est de choisir librement

son gouvernement. Il faut empêcher qu'aucune proclamation ne

soit faite qui désigne un chef lorsque la forme même du

gouvernement ne peut-être déterminée. Il existe une

représentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en

permanence jusqu'à ce que le voeu de la majorité des Français

ait pu être connu, etc.» La monarchie de Juillet devait

trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les

principaux membres de la réunion Lointier, Trélat, Guinard,

Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier,

Hubert. Ce dernier fut chargé de remettre au général

Lafayette l'adresse votée par la réunion; il la portait au

bout d'une baïonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848,

prononcera la dissolution de l'Assemblée nationale.]

Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques

hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si

elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi à la

Chambre des pairs? On était furieux de son audace. L'audace de la

Chambre des pairs! Certes, c'était là, le dernier outrage et la dernière

injustice qu'elle eût dû s'attendre à éprouver de l'opinion.

Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient

s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et

faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal à la

maison de ville. On les arrêta en leur disant: «Vous tuerez en même

temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant.» Enfin on voulait enlever le

duc d'Orléans et l'embarquer à Cherbourg: étrange rencontre, si Charles

X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même

vaisseau, l'un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l'autre

par les républicains!

* * * * *

Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre

par les tribuns de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du

Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en

chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté

sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à

porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin[287] et Viennet[288],

couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du

monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les

deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié

ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient

de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient: Vive le duc

d'Orléans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succès;

mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les spectateurs

devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval

de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte,

en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il

souriait au général Gérard, faisait des signes d'intelligence à M.

Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec

son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à

quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante

arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris: Vive la

République!

[Note 287: Alexandre-Edme baron _Méchin_ (1772-1849). Il

avait été, de l'an IX à 1814, préfet des Landes, de la Roër,

de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, député

d'Ille-et-Vilaine. Envoyé en 1819, à la Chambre des députés

par les électeurs de l'Aisne qui lui renouvelèrent son mandat

jusqu'à la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les

plus mordants et les plus actifs de l'opposition _libérale_.

Il coopéra à l'établissement du gouvernement de Juillet, qui

le nomma préfet du Nord, et bientôt conseiller d'État,

fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Méchin

une traduction en vers de _Juvénal_ (1827).]

[Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, député de 1820 à

1837, pair de France de 1839 à 1848, membre de l'Académie

française (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple,

le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orléans comme

lieutenant général du royaume. Le XIXe siècle n'a pas eu de

versificateur plus fécond; il a composé des _Épîtres_, des

_Satires_, des _Fables_, des tragédies et des comédies en

vers, des poèmes épiques, des poèmes héroï-comiques, etc.,

etc. Ultra-classique en littérature, ultra-conservateur en

politique, du moins après 1830, M. Viennet, de 1830 à 1848, a

servi de cible aux petits journaux, à la _Mode_, au

_Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et

c'était souvent, entre la presse et lui, un prêté rendu. Avec

quelques ridicules, il était homme d'infiniment d'esprit, et

ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a

laissé des _Mémoires_, encore inédits.]

Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de l'Hôtel

de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant:

quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades.

Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les

combattants des trois journées: une exclamation générale: _Plus de

Bourbons! Vive La Fayette!_ ébranla les voûtes de la salle. Le prince en

parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la

déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le

duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourg dit

rudement à Philippe: «Vous venez de prendre de grands engagements. S'il

vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler.»

Et le roi futur de répondre tout ému: «Monsieur, je suis honnête homme.»

M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit

tout à coup en tête d'abdiquer la présidence: il donne au duc d'Orléans

un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et

embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci

agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un

roi. Singulier résultat de toute la vie _du héros des Deux Mondes!_

Et puis, _plan! plan!_ la litière de Benjamin Constant et le cheval

blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la

fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. «Ce jour-là même, dit

encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Hôtel de Ville, un

bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir,

recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces

cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemblée le long des

parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].»

[Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p.

350.]

À propos des États de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet

s'écrie: «Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire

ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de

Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit

qu'ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur

fantaisie?... Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme

d'élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble.»

* * * * *

Philippe n'était pas au bout de ses épreuves; il avait encore bien des

mains à serrer, bien des accolades à recevoir; il lui fallait encore

envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des

fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des

Tuileries.

Un certain nombre de républicains s'étaient réunis le matin du 31 au

bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nommé le duc

d'Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les

opinions de l'homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent

conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'étaient MM. Bastide[290],

Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],

Degousée[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles

choses sur la liberté: «Vous n'êtes pas encore roi, répliqua Bastide,

écoutez la vérité; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs.» «Votre

père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien; cela vous sépare un

peu des autres.» Congratulations mutuelles sur le régicide, néanmoins

avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il

faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.

[Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arboré le

premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au faîte des

Tuileries. Après la Révolution de février, il fut ministre

des affaires étrangères, du 28 février au 20 décembre 1848.

Lors de sa nomination, on prêta à Marrast, son ancien

collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois

servi depuis: «Bastide est étranger aux affaires plaçons-le

aux affaires étrangères.»]

[Note 291: Jacques-Léonard-Clément _Thomas_ (1809-1871). Le

15 mai 1848, il fut nommé commandant en chef de la garde

nationale de la Seine; mais peu de semaines après, ayant, à

la tribune de l'Assemblée nationale, appelé la croix de la

Légion d'honneur un «hochet de la vanité», il fut interrompu,

insulté, et dut donner sa démission de commandant. Lors du

coup d'État de 1851, il tenta vainement de soulever la

Gironde, qui l'avait élu représentant en 1848. Il fut exilé,

refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'après le 4

septembre 1870. Nommé pendant le siège commandant supérieur

des gardes nationales de la Seine, il adressa sa démission au

général Trochu le 14 février 1871 et rentra dans la vie

privée. Le 18 mars, dès le début de l'insurrection, reconnu

et arrêté sur la place Pigalle par plusieurs gardes

nationaux, il fut conduit au comité central de Montmartre,

rue des Rosiers, et fusillé.]

[Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la

Charbonnerie_ a été introduite en France. Impliqués l'un et

l'autre dans la Conspiration du 19 août 1820, dite

_Conspiration militaire du Bazar_, ils allèrent offrir leurs

bras à la révolution de Naples et furent alors affiliés à la

Société secrète qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en

revint le premier, rapporta les règlements et ornements

charbonniques, et se réunit à Bazard, Buchez, Flotard, Cariol

aîné, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen

aîné, pour fonder, dans les derniers jours de 1820,

l'association qui devait, pendant les années qui allaient

suivre, exercer une si grande et si déplorable influence.

Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de

Belfort. Il réussit encore à s'échapper et gagna l'Espagne,

où il se battit contre les soldats français. Au combat de

Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reçu deux coups

de feu à la jambe, il fut conduit à l'hôpital de Perpignan,

d'où son ami Dugied parvint, à prix d'or, à le faire évader.

Il put gagner la Belgique, où il resta jusqu'en 1830.--Voir

la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trélat, dans _Paris

révolutionnaire_; 1848.]

[Note 293: Édouard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frère aîné du

général Eugène Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet

n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et

homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de

la _Société des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant

quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Révolution et du

communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains,

dans la rue et dans la presse, à la Cour d'Assises et à la

Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut à la peine,

en 1845, le 5 mai, comme Napoléon. N'avait-il pas été le

Napoléon de l'émeute?]

[Note 294: André-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857).

Encore un conspirateur émérite. Il prit part, en 1820, à la

Conspiration du 19 août, et se fit, en 1821, affilier à la

Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous

Louis-Philippe, il est l'un des accusés du procès d'avril

1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires

de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est

arrêté comme membre de la Société secrète _la Marianne_ et

condamné à trois ans de prison. Rendu quelque temps après à

la liberté, il quitte la France et va mourir à

Constantinople.]

[Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dégousée_ (1795-1862). Après

avoir conspiré sous la Restauration et concouru activement

aux journées de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe

et se battit sur les barricades de février 1848. Député de la

Sarthe à l'Assemblée constituante, il soutint le gouvernement

du général Cavaignac. Non réélu à la législative, il reprit

ses fonctions d'ingénieur civil et s'occupa principalement du

forage des puits artésiens.]

[Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme

Degousée, il conspira contre le gouvernement de la

Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui,

représentant du peuple à la Constituante, il appuya le

général Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas réélu à la

Législative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie

privée, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les

députés de la Montagne et fut arrêté au Conservatoire des

Arts-et-Métiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles

et condamné à la déportation perpétuelle, il fut détenu

successivement à Doullens et à Belle Isle. Il fut rendu à la

liberté en 1854, et vécut depuis lors dans la retraite.]

Des républicains qui n'étaient pas de la réunion du _National_

entrèrent. M. Trélat dit à Philippe: «Le peuple est le maître; vos

fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volonté: le

consultez-vous, oui ou non?»

M. Thiers, frappant sur l'épaule de M. Thomas et interrompant ces

discours dangereux: «Monseigneur, n'est-ce pas que voilà un beau

colonel?--C'est vrai, répond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc?

s'écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre?» Et

l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: «C'est la tour de

Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la République? Gouvernez

donc avec des républicains!» Et M. Thiers de s'écrier: «J'ai fait là une

belle ambassade!»

Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit être

étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.

Les vestes étaient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons,

les blouses à table avec les princes et les princesses; dans le conseil,

des chaises, point de fauteuils; la parole à qui la voulait;

Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras

passés sur l'épaule de l'un et de l'autre, s'épanouissait d'égalité et

de bonheur.

J'aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes

qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus

correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation

du monde; mais je les ai vues; des députés qui en étaient les acteurs ne

pouvaient s'empêcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle

manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger--un roi.

On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le

ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône: on lui

remontrait «que saint Louis n'avoit pas été canonisé à Genève, mais à

Rome: que si le roi n'étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier

rang des rois en la chrétienté; qu'il n'étoit pas beau que le roi priât

d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait être sacré

à Reims et qu'il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s'il n'étoit

catholique.»

Qu'objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de

scrutin? On lui objectait qu'il n'était pas assez _patriote_.

Aujourd'hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé

lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de départ; on craint de

diminuer la solidité de la position qu'on a prise, et quiconque ne

trouve pas dans l'origine du fait commençant la gravité du fait

accompli, est un détracteur.

Lorsqu'une colombe descendait pour apporter à Clovis l'huile sainte,

lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint

Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le

serment de n'employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien

de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se

prosterner à Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir, à sa

droite, un bel enfant qui le défendait et que l'on prit pour son ange

gardien, je conçois que le diadème était sacré; l'oriflamme reposait

dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,

un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a

abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre

souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son

_élection_, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui

conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette

royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde? Quel homme,

sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce

calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d'un seul trait sans

vomir? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l'on eût

conservé en France la monarchie mère, fille d'un saint et d'un grand

homme; mais on en a dispersé les semences: rien n'en renaîtra.

* * * * *

Vous venez de voir la royauté de la Grève s'avancer poudreuse et

haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis;

voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas mesurés, au

milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute

l'exactitude de l'étiquette, n'entendant pas un mot qui ne fût un mot de

respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui

l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, placé sur

son cercueil avant d'être reployé pour jamais, disait au vent:

Saluez-moi: j'étais à Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me

connurent à Fontenoy; j'ai fait triompher la liberté sous Washington;

j'ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!

Le 31, à l'aube du jour, à l'heure même où le duc d'Orléans, arrivé à

Paris, se préparait à l'acceptation de la lieutenance générale, les gens

du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres,

annonçant qu'ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois

heures et demie du matin. Les soldats s'émurent, puis ils se calmèrent à

l'apparition du Dauphin: il s'avançait à cheval, comme pour les enlever

par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire;

il s'arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne

court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la

parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée,

depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,

de s'exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.

Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se

couronnaient d'hommes du peuple: on échangea quelques coups de fusil.

Le capitaine qui commandait à l'avant-garde du pont de Sèvres passa à

l'ennemi; il mena une pièce de canon et une partie de ses soldats aux

bandes réunies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et

la garde convinrent qu'aucune hostilité n'aurait lieu jusqu'à ce que

l'évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. Le mouvement

rétrograde commença; les Suisses furent enveloppés par les habitants de

Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque aussitôt par

les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les troupes

traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le service depuis

la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la

cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la

Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis

séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara

de son maître.

On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances: le seul

moyen de bien juger les choses, c'est de les considérer dans leur

essence; le plébéien sera toujours d'avis de la liberté, le prince

inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni

un mérite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré

que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que

de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès;

mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la

duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la

royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que le

gouvernement représentatif attache au pied du souverain.

On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le

corps diplomatique, lui qui n'était que trop consulté de la cour et qui

se mêlait trop de nos affaires.

Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers

troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était

porteur envoyé à l'Hôtel de Ville: c'était une dépêche de M. de

Loevenhielm[297] au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche à

la légation suédoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart

étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut

pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à

Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez

l'étranger: sa diplomatie était de la _police_, ses dépêches, des

_rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'étais ministre, parce que je le

traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte; il

entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un

voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il

payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298].

[Note 297: Ministre plénipotentiaire de Suède près la cour de

France.--Le comte Gustave de Loevenhielm était, depuis 1818 à

Paris, où il résida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une

grande fortune, il l'employait à secourir les malheureux et à

protéger les arts.]

[Note 298: «L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a

négligé de citer la source où il a puisé ces détails

biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur

britannique à Paris pendant son ministère. Je vais y

suppléer. Cette source, c'est moi-même. C'est moi, en effet,

qui osai soulever à ses yeux, mais pour son édification

privée, un coin du voile qui cachait ces mystères galants de

la diplomatie.» Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de

la page 276.]

J'avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien à cacher,

je parlais tout haut; j'aurais montré mes dépêches au premier venu,

parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne

fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.

J'ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j'étais sérieux:

«Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relève. La

France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre

position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez

pas[299].»

[Note 299: C'est à peu près ce que j'écrivais à M. Canning,

en 1823. (Voyez le _Congrès de Vérone_.) Ch.]

Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne

nature qui jubile de nos misères; mais les membres du corps

diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins

poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,

ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di

Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'État, ce ne fut ni pour le roi

ni pour le peuple.

[Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir,

au tome IV, la note 1 de la page 16.]

Deux choses sont certaines:

Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la

quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette

alliance; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans

mettre en péril le nouveau droit politique de l'Europe.

Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne sont point

accréditées auprès du _gouvernement_; elles le sont auprès du monarque.

Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à Charles X et

de le suivre tant qu'il serait sur le sol français.

N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit

venue ait été le représentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait

pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait

entraîner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di

Borgo s'opposa à une démarche qu'imposaient les lettres de créance et

que commandait l'honneur.

[Note 301: Ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris, de

1824 à 1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut

appelé, au mois d'octobre 1869, à remplacer à Paris le comte

de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et

de la Confédération de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste

jusqu'à la rupture des relations diplomatiques au mois de

juillet 1870.]

Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de

Charles X changeait: les partisans de la légitimité eussent acquis dans

la Chambre élective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte

d'une guerre possible eût alarmé la classe industrielle; l'idée de

conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de

l'enfant royal une masse considérable de populations.

M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la

Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.

Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne,

cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne

manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage,

de faire passer cette faute irréparable d'un intérêt personnel pour une

combinaison profonde.

Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps à la même cour prennent les

moeurs du pays où ils résident: charmés de vivre au milieu des honneurs,

ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser

passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un changement

dans leur position. Autre chose est, en effet, d'être Esterhazy,

Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. EE. les

ambassadeurs à la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des

rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon bleu et de

la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux

Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si à

Gand il décida la question du trône en provoquant le départ subit de

Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empêchant le corps

diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il a

contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu'il avait

aidé à replacer sur le front de son frère.

[Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette

phrase que le prince Esterhazy, au moment de la révolution de

Juillet, était ambassadeur à Paris. Ce serait une erreur.

L'ambassadeur d'Autriche à Paris, en 1830, était le comte

d'Appony.]

Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des

siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec

la société nouvelle: des gouvernements publics, des communications

faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont à même de traiter

directement ou sans autre intermédiaires que des agents consulaires,

dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort: car, à cette

heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrés, à prétentions

exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui

leur échappe, ne servent qu'à troubler les cabinets près desquels ils

sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. Charles X eut

tort, de son côté, en n'invitant pas le corps diplomatique à se rendre à

sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rêve; il marchait de

surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprès de lui M. le

duc d'Orléans; car, ne se croyant en danger que du côté de la

république, le péril d'une usurpation ne lui vint jamais en pensée.

* * * * *

Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et

M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d'Orléans fit naître

dans la tête du roi les premières idées d'abdication. Monsieur le

dauphin, toujours à l'arrière-garde, mais ne se mêlant point aux

soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de

comestibles.

À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.

Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il

revint à Paris: on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le

recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.

Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées; la cavalerie

dépassait l'infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31

juillet expirant, on s'arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha dans une

maison en arrière de ce village.

Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes

bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze heures.

Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, furent

massacrés.

Arrivée à Rambouillet, l'armée fut cantonnée autour du château.

Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie

reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le

général Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,

avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit

aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le

Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs; ils se formèrent en

bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur

chemin. Singulier mélange d'infidélité et de bienséance! Dans cette

révolution des trois journées, personne n'avait de passion; chacun

agissait selon l'idée qu'il s'était faite de son droit ou de son devoir:

le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection

ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entraînât trop loin,

l'autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n'est-il arrivé

qu'une fois, et peut-être n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit

arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu un

roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs

étendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le

peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit

le grenadier de son drapeau.

[Note 303: Étienne Tardif de Pommeroux, comte de

_Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part à toutes les guerres

de la Révolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au

gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII à Gand. En

1823, nommé général en chef du corps de réserve à l'armée

d'Espagne, il établit le blocus de Cadix et prit une grande

part à la victoire du Trocadéro. Au retour de cette campagne,

il fut élevé à la pairie. Il ne refusa pas le serment au

gouvernement de Louis-Philippe, et resta à la Chambre haute

jusqu'à sa mort.]

* * * * *

Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n'empêchait la

monarchie élue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnières et

esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau

tricolore perché sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!

ou: Vive la Révolution!

L'ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à

la Chambre des députés: je m'y rendis, car tout était encore provisoire.

Là fut représenté un autre acte de mélodrame: le trône resta vide et

l'anti-roi s'assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par

procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.

Philippe parla de la funeste nécessité où il s'était trouvé d'accepter

la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de

l'article 14 de La Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans

son coeur et qu'il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur

l'Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque

phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l'attention devint

très vive quand le prince fit cette déclaration:

Messieurs les pairs et messieurs les députés,

«Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à

votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce

même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses

droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures

du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre

des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du

_Moniteur_.»

* * * * *

Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d'Orléans supprime

ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué.

Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté

individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en

faveur de Henri V; une partie des républicains même l'aurait accepté, en

lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en

France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des

difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux

divers partis n'aurait existé[304]. L'adoption des cadets de Bourbon

était non seulement un péril, c'était un contre-sens politique: la

France nouvelle est républicaine; elle ne veut point de roi, du moins

elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques années,

nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que sera cette paix

dont le monde se doit réjouir. Si l'on peut juger de la conduite du

nouveau personnage élu, par ce que l'on connaît de son caractère, il est

présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en

opprimant au dedans et en rampant au dehors.

[Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus

illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus

tard, à son tour: «C'eût été certainement un grand bien pour

la France, a écrit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte

d'intelligence, comme de vertu politique, que sa résistance

se renfermât dans les limites du droit monarchique et qu'elle

ressaisît ses libertés sans renverser le gouvernement. On ne

garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en

respectant les droits qui les balancent; et, quand on a

besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que

de la fonder.» M. Guizot ajoute: «_La royauté de M. le duc de

Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, eût été la

solution la plus constitutionnelle et aussi la plus

politique._» (MÉLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M.

Guizot, préface, p. XXIII.)]

Le tort réel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accepté la couronne

(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque

qu'une institution politique); son véritable délit est d'avoir été

tuteur infidèle, d'avoir dépouillé _l'enfant et l'orphelin_, délit

contre lequel l'Écriture n'a pas assez de malédictions: or, jamais la

_justice morale_ (qu'on la nomme fatalité ou Providence, je l'appelle,

moi, conséquence inévitable du mal) n'a manqué de punir les infractions

à la _loi morale_.

Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et

contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas

fortuits, par des complications d'intérêts intérieurs et extérieurs, par

l'apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits,

l'indifférence et l'effacement des caractères; mais, quelle que soit la

durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la

branche d'Orléans puisse pousser de profondes racines.

Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n'ayant rien dans son

âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le

coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe

l'annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot

approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincère

attachement de son cousin le duc d'Orléans, il le nommait, de son côté,

lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait

plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protéger

jusqu'à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d'abord par la

maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la

première fois russes, la seconde fois français; mais il ne les avait pas

demandés.

Voici la lettre de Charles X:

«Rambouillet, ce 2 août 1830.

«Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou

qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de

les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en

faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.

«Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en

faveur de son neveu.

«Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à

faire proclamer l'avénement de Henri V à la couronne. Vous prendrez

d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les

formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me

borne à faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore

bien des maux.

«Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me

ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon

petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....

«Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec

lesquels je suis votre affectionné cousin.

«CHARLES.»

Si M. le duc d'Orléans eût été capable d'émotion ou de remords, cette

signature: _Votre affectionné cousin_, n'aurait-elle pas dû le frapper

au coeur? On doutait si peu à Rambouillet de l'efficacité des

abdications, que l'on préparait le jeune prince à son voyage: la cocarde

tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands

zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,

partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des

députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours

d'ouverture, il restait deux chances; chances périlleuses! mais du

moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas

traîné de misérables jours en terre étrangère.

Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en

vain Marie-Caroline: la mère de Bayard, prêt à quitter le château

paternel, «ploroit,» dit le loyal serviteur. «La bonne gentil femme

sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils auquel elle

dit ces paroles: «Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de

vous tout orgueil; _soyez humble et serviable à toutes gens; soyez loyal

en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et

Dieu le vous guerdonnera_....» Alors la bonne dame tira hors de sa

manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six écus en or

et un en monnoie qu'elle donna à son fils.»

Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d'or dans

une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des

capitaines. Henri, qui n'a peut-être pas six écus d'or, aura bien

d'autres combats à rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,

champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si

tendres et de si bonnes leçons à leur fils! Bénie donc soyez-vous, ma

mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie!

Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire,

en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de

ce qu'il a de misérable.

Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen,

Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires,

ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers

Rambouillet.

* * * * *

Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de

quitter Rambouillet jusqu'à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une

multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant: «À

Rambouillet! à Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en

réchappe.» Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, le

moment arrivé, ils laissèrent partir la _canaille_, à la tête de

laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]

pour son chef d'état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant

rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et

furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la

force des insurgés, puis, s'étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui

devait sa fortune et le bâton de maréchal[306]: «Maison, je vous demande

sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont

raconté est vrai?» Le maréchal répondit: «Ils ne vous ont dit que la

moitié de la vérité.»

[Note 305: Jean-François _Jacqueminot_, vicomte de Ham

(1787-1865). Colonel sous l'Empire, et chargé, après

Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il

brisa son épée pour ne pas assister au licenciement de

l'armée. Il se retira à Bar-le-Duc, où il fonda une filature,

dans laquelle il plaça de vieux soldats de la République et

de l'Empire. Député des Vosges au moment des journées de

Juillet, il y prit une part active, et il fut nommé, après la

retraite de La Fayette, maréchal de camp et chef d'état-major

de la garde nationale parisienne. Lieutenant-général depuis

1837, créé vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842,

commandant supérieur de la garde nationale. Il l'était encore

au 24 février 1848, et il vit alors cette même garde, dont il

avait en 1830 applaudi la révolte, méconnaître ses ordres

pour suivre les exemples qu'il avait lui-même autrefois

donnés.]

[Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.]

Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents

hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie

légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La

maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se

montait à treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes,

sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon. À

dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en

route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la

colonne funèbre qu'éclairait à peine la lune voilée.

Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,

arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de

Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé

de se mettre à la tête de cette multitude[307], laquelle, après tout, ne

s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des

Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins.

Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas,

se seraient sacrifiés; le reste se fût probablement dispersé. Dans les

champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de

la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,

eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du

roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.

[Note 307: «Le général Pajol m'a dit à moi-même, peu de temps

avant sa mort, que dans sa longue carrière militaire il ne

s'était jamais cru si près de subir une défaite.» (Marcellus,

_Chateaubriand et son temps_, p. 392.)]

Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouvé un assez résolu

pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, après tout,

Charles X et le Dauphin n'étaient plus rois!

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 57 / 124 题