Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés
s'assembleraient, à midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvèrent
réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M.
Bérard[268] annonça qu'il avait rencontré MM. d'Argout, de
Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
croyant y trouver les députés; qu'il avait invité ces messieurs à le
suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de
fatigue, s'était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de
Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
le roi consentait à tout.
[Note 268: Auguste-Simon-Louis _Bérard_ (1783-1859), banquier
à Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les
journées de juillet fut des plus considérables. Il ne laissa
pas du reste de tirer assez bien son épingle du jeu. Dès le
mois d'août 1830, il fut nommé directeur général des ponts et
chaussées et des mines; peu de temps après il devint
conseiller d'État. Un peu plus tard, le ministère Molé lui
donna la recette générale du Cher: Ce fut sa dernière
situation officielle.--M. Bérard a publié, en 1834, des
_Souvenirs historiques sur la Révolution de 1830_.]
[Note 269: M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de
Mortemart.]
En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les
communiquer d'abord aux députés, sa lassitude l'obligea de rétrograder
jusqu'au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo[270];
celui-ci répondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans
l'autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale.
[Note 270: François _Sauvo_ (1772-1859). Il était attaché,
depuis 1795, à la rédaction du _Moniteur universel_,
lorsqu'il fut chargé, en 1800, de la direction de ce journal,
par Maret, secrétaire général des Consuls; il devait la
conserver jusqu'en 1840.--Dans la soirée du 25 juillet 1830,
il avait été averti qu'il recevrait des articles fort étendus
qui ne seraient terminés qu'au milieu de la nuit et devraient
être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du
soir, il fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le
rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces
«Qu'en pensez-vous?» lui demanda M. de Montbel qui était
présent.--«Dieu sauve le Roi et la France!» répondit le
rédacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant:
«Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les
journées de la Révolution et je me retire avec une profonde
terreur.»]
M. Bérard s'étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une
discussion s'éleva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l'affirmative;
M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait
qu'il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l'on ne
pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.
On nomma cinq commissaires chargés d'aller conférer avec les pairs: ces
cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[271], Sébastiani, Guizot,
Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de
Sussy[273] fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart
l'avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S'adressant à
l'assemblée, il lui dit: «En l'absence de M. le chancelier, quelques
pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi; M. le duc de Mortemart
nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à
M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la
communiquer.» Voici la lettre: «Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la
nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je
pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances
dont je suis porteur depuis hier.»
[Note 271: Augustin-Charles _Périer_ (1773-1833), frère de
Casimir Périer. Il était député de l'Isère depuis 1827 et
siégeait au centre gauche. Non réélu aux élections du 5
juillet 1831, il fut nommé pair de France le 16 mai 1832.]
[Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand
industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de
coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre,
et une raffinerie de sucre, où il obtint le premier sucre de
betterave bien cristallisé. En 1818, il importa d'Angleterre
l'idée des Caisses d'épargne et popularisa en France cette
institution, qu'à sa mort il dota généreusement. Il fut
vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et
il sut toujours allier à une noble indépendance un amour
éclairé de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laissé une
mémoire plus honorée.--Il était le frère de M. Gabriel
Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a su, dans
l'exercice de ces délicates fonctions, forcer l'estime de ses
adversaires eux-mêmes.]
[Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_
(1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l'Empire, puis,
sous la Restauration, administrateur des contributions
indirectes. Admis à siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre
des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père
décédé, il prit place parmi les modérés. M. de Sussy siégea à
la Chambre haute jusqu'à sa mort, ayant prêté serment au
gouvernement de Juillet.]
M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud; il
avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures,
_depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le
général Gérard, ni M. Casimir Périer: M. de Mortemart était bien
malheureux! M. Bérard fit l'observation suivante sur la lettre
communiquée:
«Je ne puis, dit-il, m'empêcher de signaler ici un manque de franchise:
M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
l'ai rencontré, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.»
Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances
du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la
troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et
président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au
ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des
finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
référendaire, il m'assura qu'il avait été obligé de rester chez M. de
Sémonville, parce qu'étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s'était vu
forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une
brèche: sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à
regretter qu'avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n'ait
pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause
royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus,
personne n'osa se déclarer. On s'attira cette terrible réponse de
Benjamin Constant: «Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
nous dira: elle acceptera purement et simplement la révocation des
ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la
question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour
un roi de faire mitrailler son peuple et d'en être quitte pour dire
ensuite: _Il n'y a rien de fait._»
Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas _positivement sur la
question de dynastie_, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si
on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses
talents et à sa juste ambition? Je plains sincèrement un homme de
courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que
la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre
chargé des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux députés, et
que, fatigué d'avoir fait trois lieues à pied, il s'est écorché le
talon. L'ordonnance de nomination à l'ambassade de Saint-Pétersbourg a
remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah!
comment ai-je refusé à Louis-Philippe d'être son ministre des affaires
étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome? Mais, hélas!
de _ma bien-aimée_, qu'en eussé-je fait au bord du Tibre? J'aurais
toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.
* * * * *
Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui
m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'émotion
autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand
mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du
silence: le changement des moeurs était visible.
Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait à la main, comme un guidon de
la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
regardant le roi de bronze: «Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon
vieux.» Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l'École:
j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également
à cheval. Je m'avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux
se portaient sur le général: ceinture tricolore par dessus son habit,
chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son
tour et s'écrie: «Tiens, le vicomte!» Et moi, surpris, je reconnais le
colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la
moitié d'un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[274]. C'est
cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat
républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui
acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux.
Et moi de m'écrier: «Eh! c'est vous! comment....» Il me tend les bras,
me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: «Mon cher, me
dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me
montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents: nous leur en
avons flanqué des pruneaux dans le derrière! et de courir, et de
courir!...» Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et
la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui
caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes
glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de
leurs cavaliers.
[Note 274: Sur cet épisode d'Arnouville et sur la première
rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au
tome IV, pages 55-56.]
Ainsi, superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville,
brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu'il
déjouait un peu leur héroïque crédulité. J'étais moi-même honteux en
voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle
manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.
M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de
dix ans_[275], publiée après ce que je viens d'écrire ici, confirme mon
récit: «Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure énergique,
traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d'hommes
armés, le marché des Innocents. C'était de M. Évariste Dumoulin,
rédacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reçu son uniforme,
pris chez un fripier; et les épaulettes qu'il portait lui avaient été
données par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
l'Opéra-Comique. Quel est ce général? demandait-on de toutes parts. Et
quand ceux qui l'entouraient avaient répondu: «C'est le général
Dubourg.» Vive le général Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom
n'avait jamais retenti.[276]»
[Note 275: Tome I, p. 244.]
[Note 276: J'ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une
lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: «Combien j'ai
désiré vous voir depuis notre rencontre sur le quai du
Louvre! Combien de fois j'ai désiré verser dans votre sein
les chagrins qui déchiraient mon âme! Qu'on est malheureux
d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand
l'on vit à une telle époque!...
«Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce
que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que
l'on préparait à la France, j'expliquais comment le mal seul
pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux;
mais personne ne me comprenait».
Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m'écrivait
encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait
en 1828 à MM. de Martignac et de Caux pour les engager à me
faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avancé sur M.
Dubourg qui ne soit de la plus exacte vérité. (Paris, note de
1841). CH.]
Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là: une fosse était
creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en
étole, disait des prières au bord de cette fosse: on y déposait les
morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la
religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions
s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à
coup je me sens pressé; un cri part: «Vive le défenseur de la liberté de
la presse!» Mes cheveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes
gens me saisissent et me disent: «Où allez-vous? nous allons vous
porter.» Je ne savais que répondre; je remerciais; je me débattais; je
suppliais de me laisser aller. L'heure de la réunion à la Chambre des
pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
«Où allez-vous? où allez-vous?» Je répondis au hasard: «Eh bien, au
Palais-Royal!» Aussitôt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte!
vive la liberté de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des
Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
m'embrasser.
Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la
galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma
demande en rémission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches
retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel
que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution: il essayait
continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.
Il fallut me résoudre à dire enfin que j'allais à la Chambre des pairs.
Nous quittâmes le café; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du
Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre: on disait: «Aux
Tuileries! aux Tuileries!» les autres: «Vive le premier consul!» et
semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain.
Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et
des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue
de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je
souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes
jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait
aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres: «À bas les chapeaux! vive
la charte!» et moi je répliquais: «Oui, messieurs, vive la charte! mais
vive le roi!» On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune
colère. Et voilà comme la partie était perdue! Tout pouvait encore
s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes
populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une armée.
Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la
rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse
escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de _Vive la
charte! vive Chateaubriand!_ J'étais touché des sentiments de cette
noble jeunesse: j'avais crié _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi
en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison; elle
connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-même à la Chambre des
pairs où elle savait que j'allais parler et rester fidèle à mon roi; et
pourtant c'était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la
fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles
des soldats de Charles X!
* * * * *
Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma
présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
rassemblés: j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre
consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M.
de Mortemart. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais prêt à
m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, qu'en
revenant il s'était écorché le talon: il rentra dans le flot de
l'assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie
déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan;
que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à
tous, et qu'on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la
Bastille: «C'est vrai! c'est vrai!» murmuraient d'une voix sourde les
prudents, en secouant la tête[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait
avec chaleur qu'on ne pouvait reconnaître les ordonnances: «Pourquoi
donc, lui dis-je, monsieur?» Cette froide question glaça sa verve.
[Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il
convient de placer celle du duc Victor de Broglie: «Je ne
sais en vérité, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai placé
quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous
étions animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but;
mais ce dont je suis parfaitement sûr, c'est de n'avoir
jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous
étions sur un volcan; que les maîtres ne pouvaient plus
contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi était
désormais prononcé, on couperait la gorge à qui le
prononcerait; que nous serions tous massacrés; qu'on
prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789;
et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait
foudroyé ce langage, c'est ma faute peut-être, mais je
regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.]
Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute
par sa phrase accoutumée: «Messieurs, c'est une grosse affaire.» Ensuite
il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart; il
parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A.
R. monseigneur le duc d'Orléans, et conclut à l'impossibilité de
s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les
seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: «M. le duc de Broglie
nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans les rues, et qu'il a vu
partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris,
trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la cour de ce palais; vous
avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont
ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié: _Vive la charte!_ j'ai
répondu: _Vive le roi!_ ils n'ont témoigné aucune colère et sont venus
me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si
menaçants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu,
que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de
considérer s'il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous
avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs
d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en
changeant son ministère, a fait tout ce qu'elle a dû; faisons à notre
tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se
présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ
de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons à la France
l'exemple de l'honneur et de la loyauté; empêchons-la de tomber dans
des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses
libertés iraient se perdre: le péril s'évanouit quand on ose le
regarder.»
On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une
impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur
intrépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
n'allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
bien avisé n'aurait pas donné une obole.