Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on à Chartres? Là, on

eût été hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux à

Tours, en s'appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré

en France, la majeure partie de l'armée serait demeurée fidèle. Les

camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son

secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e

chasseurs, qui ne se débanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.

M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un _pony_ le monarque

jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l'abri

d'un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres,

plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi Casimir Périer, le général

Sébastiani et cent autres avaient attendu, s'étaient débattus contre la

cocarde tricolore; ils redoutaient les périls d'une révolution

populaire: que dis-je? le lieutenant général du royaume, mandé par le

roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses

partisans et conformé à l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui

ne fit pas son devoir, l'eût fait alors en se rangeant autour du

monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les

désordres, n'aurait pas duré un mois en face d'un gouvernement régulier

constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si

beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:

allez donc parler de liberté aux citoyens et d'honneur aux soldats après

les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!

Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la

place de l'ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse

absurdité, que le principe même n'en sera plus compris; mais nous n'en

sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui

distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de

_guerre civile_: «Des compatriotes qui se tuent! des frères, des pères,

des fils en face les uns des autres!» Tout cela est fort triste, sans

doute; cependant un peuple s'est souvent retrempé et régénéré dans les

discordes intestines. Il n'a jamais péri par une guerre civile, et il a

souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu'était l'Italie

au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est

déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir

ses foyers ensanglantés par ce voisin; mais, franchement, est-il

beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que

vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune

nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez

en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta

guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes,

moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand

celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indépendance nationale.

Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels,

sur des aversions avouées et reconnues; ce sont des duels avec des

seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l'épée à la main. Si

les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles

l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre

étrangère, comment est-elle justifiée? Des nations s'égorgent

ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut

élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de

faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus

convenables aux poètes qu'aux historiens: Thucydide, César, Tite-Live se

contentent d'un mot de douleur et passent.

La guerre civile, malgré ses calamités, n'a qu'un danger réel: si les

factions ont recours à l'étranger ou si l'étranger, profitant des

divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conquête pourrait être le

résultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibérie, la Grèce

constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples

qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis

appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des

Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point

l'équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.

Charles X eut tort d'employer les baïonnettes au soutien des

ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par

obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans

qu'aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie

reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu'il n'y a plus

de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre

lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il

n'avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son

petit-fils, de dire à ce nouveau Joas: «Je t'ai fait monter au trône

pour te traîner dans l'exil, pour qu'infortuné, banni, tu portes le

poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre.» Il ne fallait

pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la France.

En le faisant roi, on l'avait condamné à mourir sur le sol où s'est

mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.

Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison,

et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de

l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés

publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour; mais elle eût

retardé le développement de la société pendant quelques années; tout ce

qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par

la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi

la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à

ses desseins secrets: il leur donne les défauts qui les perdent quand

ils doivent être perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualités mal

appliquées par une fausse intelligence s'opposent aux décrets de sa

providence.

* * * * *

La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne

songeais plus qu'à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des

pairs. Écrire était impossible: si l'attaque fût venue des ennemis de la

couronne; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors,

j'aurais pris la plume; et, m'eût-on laissé l'indépendance de la pensée,

je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du

trône; mais l'attaque était descendue de la couronne; les ministres

avaient violé les deux principales libertés; ils avaient rendu la

royauté parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela

même ils m'avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur

des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, la

candeur, la chevalerie de la monarchie légitime? Comment aurais-je pu

dire qu'elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois

et de notre indépendance? Champion de la vieille royauté, cette royauté

m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.

Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis

recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes

services; Philippe fit un effort pour m'attacher à lui. D'abord M. Arago

me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde;

ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame

Récamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orléans et

M. le duc d'Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au

Palais-Royal. On s'occupait alors de la déclaration qui devait

transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être,

avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d'essayer

d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me

regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.

Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les

repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succès, je pensai

que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au

Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit

par l'entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la

duchesse d'Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements.

J'avais eu l'honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse

d'Orléans me fit asseoir auprès d'elle, et sur-le-champ elle me dit:

«Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les

partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver! Que

pensez-vous de tout cela?

[Note 308: «Durant le court intervalle du 3 au 7 août, dit M.

Villemain, j'ai vu, chez Mme Récamier, M. de Chateaubriand

sollicité par les prévenances d'un homme de grand nom et d'un

esprit lettré, alors chevalier d'honneur de la duchesse

d'Orléans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de

Chateaubriand accepta.» (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses

écrits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse

d'Orléans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant

sans doute ces menus détails indignes de la majesté de

l'histoire, était M. Anatole de Montesquiou, deux fois nommé

par Chateaubriand, qui n'avait pas les mêmes scrupules.

L'auteur des _Mémoires_ avait déjà eu occasion de parler de

M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note

1 de la page 338.]

«--Madame, répondis-je, rien n'est si aisé: Charles X et monsieur le

dauphin ont abdiqué: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc

d'Orléans est lieutenant général du royaume: qu'il soit régent pendant

la minorité de Henri V, et tout est fini.

«--Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité; nous

tomberons dans l'anarchie.

«--Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur

le duc d'Orléans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?»

Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d'Orléans

répartit après un moment de silence:

«Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il

faut que tous les honnêtes gens s'entendent pour nous sauver de la

République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de

si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus quitter la

France!

«--Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère?

«--Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité!

«--Votre altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.

«--Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce: elle est

si légère!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc

d'Orléans, il vous persuadera mieux que moi.»

La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un

demi-quart d'heure. Il était mal vêtu et avait l'air extrêmement

fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m'abordant:

«--Madame la Duchesse d'Orléans a dû vous dire combien nous sommes

malheureux.»

Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la

campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu'il passait au

milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux

strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour

répéter à peu près ce que j'avais dit aux princesses.

«--Ah! s'écria-t-il, c'est là mon désir! Combien je serais satisfait

d'être le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,

monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait

certainement ce qu'il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que

les événements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous,

monseigneur? N'êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons

rejoindre Henri V; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres

et l'armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence

tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et

protecteur.»

Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal

à l'aise; je lus sur son front le désir d'être roi. «Monsieur de

Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile

que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans

quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les

Chambres aux derniers excès, et nous n'avons rien pour nous défendre.»

Cette phrase échappée à M. le duc d'Orléans me fit plaisir parce qu'elle

me fournissait une réplique péremptoire. «Je conçois cet embarras,

monseigneur; mais il y a un moyen sûr de l'écarter. Si vous ne croyez

pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l'heure,

vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que

soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez

que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la

vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut

que la France soit consultée, et qu'une nouvelle assemblée soit élue

avec des pouvoirs _ad hoc_ pour décider une aussi grande question.

Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus

populaire; le parti républicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous

portera aux nues. Dans les deux mois qui s'écouleront jusqu'à l'arrivée

de la nouvelle législature, vous organiserez la garde nationale; tous

vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les

provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider

publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause,

favorisée en secret par vous, obtiendra l'immense majorité des

suffrages. Le moment d'anarchie étant passé, vous n'aurez plus rien à

craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu'il soit

très difficile d'attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte.

Quel rôle pour vous, monseigneur! vous pouvez régner quinze ans sous le

nom de votre pupille; dans quinze ans, l'âge du repos sera arrivé pour

nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu

monter au trône et de l'avoir laissé à l'héritier légitime; en même

temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous

l'aurez rendu capable de régner sur la France: une de vos filles

pourrait un jour porter le sceptre avec lui.»

Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête: «Pardon,

me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitté, pour m'entretenir

avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne.

Madame la duchesse d'Orléans vous aura dit combien je serais heureux de

faire ce que vous pourriez désirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui

retiens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n'est pas

massacré, il ne doit sa vie qu'à mes efforts.

«--Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin

du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont

passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se

laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.»

S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:

«Eh bien? s'écrièrent-ils.

«--Eh bien, il veut être roi.

«--Et madame la duchesse d'Orléans?

«--Elle veut être reine.

«--Ils vous l'ont dit?

«--L'un m'a parlé de bergeries, l'autre des périls qui menaçaient la

France et de la légèreté de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien

voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l'un ni

l'autre ne m'a regardé en face.»

Madame la duchesse d'Orléans désira me voir encore une fois[309]. M. le

duc d'Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la

duchesse d'Orléans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont

monseigneur le duc d'Orléans se proposait de m'honorer. Elle eut la

bonté de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les

sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille

m'avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit que si je

voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. Et. se

ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place; mais que

j'aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu'elle (madame la

duchesse d'Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême

plaisir, dans l'intérêt de notre sainte religion.

[Note 309: «Dans ces jours si pressés, dit M. Villemain, page

496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appelé près de

la duchesse d'Orléans, seule avec Mme Adélaïde, et il reçut

d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu

le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intérêt de la

religion.»]

«Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois

que le parti de monsieur le duc d'Orléans est pris, qu'il en a pesé les

conséquences, qu'il a vu les années de misères et de périls divers qu'il

aura à traverser; je n'ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici

pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,

que de la reconnaissance aux bontés de _madame_. Laissant donc de côté

les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les

événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m'entendre en

ce qui me touche.

«Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur

l'opinion. Eh bien! si cette puissance est réelle, elle n'est fondée que

sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je

changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orléans aurait cru acquérir un

appui, et il n'aurait à son service qu'un misérable faiseur de phrases,

qu'un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu'un renégat à qui

chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux

paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on

lui opposerait les volumes entiers qu'il a publiés en faveur de la

famille tombée. N'est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure _De

Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrivée de Louis XVIII à

Compiègne_, le _Rapport dans le conseil du roi à Gand_, l'_Histoire de

la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une

seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se trouve pour

quelque chose, et où il ne soit environné de mes protestations d'amour

et de fidélité; chose qui porte un caractère d'attachement individuel

d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux

rois. À la seule pensée d'une désertion, le rouge me monte au visage;

j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_

d'excuser la vivacité de mes paroles; je suis pénétré de ses bontés;

j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne

voudrait pas me déshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi!»

J'étais resté debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle

d'Orléans n'avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s'en allant,

elle me dit: «Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne

vous plains pas!» Je fus étonné de ce peu de mots et de l'accent avec

lequel ils furent prononcés.

Voilà ma dernière tentation politique; j'aurais pu me croire un juste

selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux

entreprises du diable en raison de leur sainteté: _Victoria ei est

magis, exacta de sanctis_: «sa victoire est plus grande remportée sur

des saints.» Mes refus étaient d'une dupe; où est le public pour les

juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils

vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement

je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux point capituler

avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicéron; mais sa

fragilité n'est pas une excuse: la postérité n'a pu pardonner un moment

de faiblesse à un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce

que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intégrité, pour

Louis-Philippe d'Orléans?

Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je

rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne

m'amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il

débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu'il avait

lus: «Ah! s'écria-t-il, que je suis aise de vous voir! voilà de belle

besogne! J'espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre

devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de

Henri IV! J'en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul à la

tribune.»

[Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_

(1778-1854). Beau-frère de M. Decazes et député de 1815 à

1829, il combattit le ministère Villèle et accueillit avec

faveur le ministère Martignac. À la mort de son père (19

février 1829), il entra à la Chambre des pairs. Absent au

moment de la Révolution de Juillet, il revint en hâte à

Paris; après quelques hésitations, il adhéra au gouvernement

nouveau et reçut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne

(1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847.

Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il

fut élu, le 7 janvier 1841, membre de l'Académie française.

Il a laissé sur ses diverses ambassades des _Mémoires_,

encore inédits; il en avait fait quelques lectures à

l'Académie, et un bon juge, M. Désiré Nisard, les a

caractérisés en ces termes: «Le style de ces Mémoires, précis

comme le veut la langue des affaires, pesé et non compassé,

comme doit l'être une conversation qui sera répétée; grave et

élevé par moments comme l'histoire; familier et gracieux,

comme les entretiens de politesse qui précèdent les

discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M.

de Sainte-Aulaire comme écrivain.» (_Réponse de M. Nisard au

discours de réception de M. le duc Victor de Broglie._)]

Comme mon parti était pris, j'étais fort calme; ma réponse parut froide

à l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me

laissa seul à la tribune: vivent les gens d'esprit à coeur léger et à

tête frivole!

* * * * *

Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui

l'avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par

le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la

Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général

Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotèrent à la bénévole

députation. Il était dit dans cette adresse: «que la nation ne pouvait

reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre élective

nommée durant l'existence et sous l'influence de la royauté qu'elle a

renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en

opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la

nation) les armes à la main; que le comité central des douze

arrondissements n'accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu'un

pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels,

pour aviser à toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux

l'élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement

les besoins du peuple; que les assemblées primaires seules peuvent

amener ce résultat. S'il en était autrement, la nation frapperait de

nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l'exercice de ses droits.»

[Note 311: Auxonne-Marie-Théodose, comte de _Thiard de Bissy_

(1772-1852). Il était fils de Claude VIII de Thiard, comte de

Bissy, lieutenant-général des armées du Roi, gouverneur des

ville et château d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des

Tuileries à Paris, l'un des quarante de l'Académie française.

Il était neveu du comte de Thiard, commandant du roi en

Bretagne en 1789, guillotiné le 26 juillet 1794. (Voir au

tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Théodose

émigra en 1791 et servit à l'armée de Condé jusqu'en 1799.

Sous l'Empire, après avoir été employé par Napoléon dans ses

armées et sa diplomatie, il fut disgracié en 1807 et vécut

dans la retraite jusqu'en 1814. Après avoir été représentant

aux Cent-Jours, il fut député de 1820 à 1834 et de 1837 à

1848. Quoique ancien émigré, quoique né au château des

Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la

monarchie de Juillet, de siéger à l'extrême-gauche.]

[Note 312: François _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'était,

lui aussi, un ancien officier. Après avoir fait partie du

Corps législatif, de l'an XII à 1809, il entra, en 1827, à la

Chambre des députés et vota avec le côté gauche. Il adhéra à

la Révolution de Juillet et à l'avènement de Louis-Philippe;

mais les événements le rejetèrent bientôt dans l'opposition

dynastique. Réélu le 5 juillet 1831, il siégea cette fois à

l'extrême-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de

ceux qui se récusèrent (1833) dans l'affaire du journal _la

Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.]

Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume

aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la

lui donner. Les plébéiens d'aujourd'hui voulaient une révolution et ne

savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modèles,

auraient jeté à l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux

Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs impuissants:

heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer

comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice;

il s'engourdit dans cette félicité. Le vieux général n'était plus que la

liberté endormie, comme la République de 1793 n'était plus qu'une tête

de mort.

La vérité est qu'une Chambre sans mandat et tronquée n'avait aucun droit

de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprès réunie, formée

de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement élue,

qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce

_croupion_ de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X

des traditions de la monarchie héréditaire, n'apportaient aucune

disposition propre à la monarchie élective; ils l'arrêtent dès son

début, et la forcent de rétrograder vers des principes de

quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l'épée de la nouvelle royauté ont

introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.

* * * * *

Le 7 d'août est un jour mémorable pour moi; c'est celui où j'ai eu le

bonheur de terminer ma carrière politique comme je l'avais commencée;

bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en réjouir. On avait

apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés

concernant la vacance du trône. J'allai m'asseoir à ma place dans le

plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me

semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques-uns portaient sur

leur front l'orgueil de leur prochaine infidélité, d'autres y portaient

la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'écouter. Je me

disais, en regardant cette triste assemblée: «Quoi! ceux qui ont reçu

les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son

infortune! Ceux dont la mission spéciale était de défendre le trône

héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimité du roi, le

trahiront-ils? Ils veillaient à sa porte à Saint-Cloud; ils l'ont

embrassé à Rambouillet; il leur a pressé la main dans un dernier adieu;

vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette

dernière étreinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze années de

leurs protestations de dévouement, va-t-elle entendre leur parjure?

C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le

poussaient aux ordonnances; ils trépignaient de joie lorsqu'elles

parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette

qui précède la chute du tonnerre.»

Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La

pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille

Monarchie, de la République et de l'Empire. Quant aux républicains de

1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je

n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils déposèrent

l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le

roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les

avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront

l'usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.

Je montai à la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent

embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et regarda

la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, personne

n'osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve mon

discours parce qu'il résume ma vie, et que c'est mon premier titre à

l'estime de l'avenir.

«Messieurs,

«La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée

pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion

différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes

yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un

ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les

changements qu'on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces

changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on

ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les

pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse

pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu même la menace;

mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des

pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela

ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? Soit:

mieux vaut perdre la vie que de la demander.

«Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important

qu'il est, disparaît dans la grandeur de l'événement. La France est sans

direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher

aux mâts d'un navire dont le gouvernail est arraché! J'écarte donc de la

déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d'un intérêt

secondaire, et, m'en tenant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou

prétendue du trône, je marche droit au but.

«Une question préalable doit être traitée: si le trône est vacant, nous

sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.

«Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de

savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre

social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?

«Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des

garanties suffisantes de durée, de force et de repos?

«Une république aurait d'abord contre elle les souvenirs de la

république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas

oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait

appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle

anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul

capable d'étouffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postérité

pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l'attendez pas.

«Ensuite, dans l'état de nos moeurs et dans nos rapports avec les

gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me

paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté serait

d'amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population de

Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle

autre ville de se constituer en république? Y aurait-il une seule

république ou vingt ou trente républiques? Seraient-elles fédératives ou

indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une

république unique: avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un

président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il

puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se

retirer? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié,

avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de

trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et à la

propriété; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les

cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre

intérieur. S'il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra

odieuse; l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera,

interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes

effroyables. La république représentative est sans doute l'état futur du

monde, mais son temps n'est pas encore arrivé.

«Je passe à la monarchie.

* * * * *

«Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi

qu'on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté,

surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple

vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien! toute monarchie

nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette

liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs

et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté

qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une

monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien à redouter

de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la

république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d'être

bientôt obligés de recourir à des lois d'exception, malgré l'anathème

contre la censure ajouté à l'article 8 de la charte?

«Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au changement

qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république, ou dans

la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le

torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des

factions.

«Dans le premier enivrement d'un succès, on se figure que tout est aisé;

on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les

intérêts; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles

et ses vanités; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse

du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre; mais, au bout

de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.

«Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients

attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si

l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce

parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.

«D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la

violation de la loi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits

au ciel, des lois jurées à la terre.

«Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la

vraie cause de vos succès: vous vous présentiez au nom du pouvoir légal.

Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que

les portes de la capitale du monde civilisé s'ouvriraient aussi

facilement devant vous? La nation française a grandi, depuis votre

départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de

quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à

Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de

Marengo et d'Iéna; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté

ajoute à la gloire.

«Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du

peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi; tant qu'on a

respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible; il a supporté

sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait

son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l'un et

l'autre.

«Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à

coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de

l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château

organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la

République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de

son intelligence et de son courage; il s'est trouvé que ces

_boutiquiers_ respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et

qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les réduire.

Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple que les

trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand

crime a eu lieu; il a produit l'énergique explosion d'un principe:

devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en

a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons:

«Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira

de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant: après eux venait un

enfant; devait-on condamner son innocence?

«Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est

celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans

l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle,

aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est

au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur

laquelle vous aller voter; arrivé à sa majorité, le jeune monarque

aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M.

le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple,

et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie

de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé

un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France

ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d'un

État.

«Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n'aurait pas le temps

d'oublier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il

demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue

éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois

en deux nuits, est-ce bien raisonnable?

«Ce n'est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de

nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV

jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se

tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au

roman, ni à la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin

de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits.

Je n'invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut; je les

tire de la sphère philosophique de l'époque où ma vie expire: je propose

le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi

que celle dont on argumente.

«Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la

souveraineté du peuple: niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que,

sous le rapport politique, nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de

progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue

nulle part; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le

supposait au XVIIIe siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait

qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une

monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république; mais

ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.

«Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des

trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que

le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été

reconnu, par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective.

Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les

développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empêchera d'en

choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui

la faites!

«Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c'est de

dire: Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi

n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons

triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double

conquête.

«Très-bien: vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez

soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous échappe,

vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les

esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours

au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer

le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la

supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu'ils

disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par

le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme

qu'ils ont brisée! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main sans les

servir.

«J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis

point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts,

drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le

porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je

remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un

argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est

abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique

préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer

l'ordre dans la liberté.

«Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes

avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris

d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur

toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes

serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: après tout

ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier

des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et

dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil.

«Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié

une obole ou une place à leur loyauté; à ces champions de l'autel et du

trône, qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de

révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc

balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous

combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups

d'État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous? Vous vous

cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête

pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui

est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits

projetés ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourche,

tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout

naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur

personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.

«Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois

pas du tout faire un acte d'héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps

où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois

plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se

montrer découverte à l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons à craindre

ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse

jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les

facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur,

gloire et liberté.

«Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la

France, et c'est pour quoi j'ai refusé à mon discours l'accent des

passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé

dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de

trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute

parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette

conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la

mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans. Mais je ne vois de

vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.

«Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général

du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma

patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le

droit d'aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.

«Je vote contre le projet de déclaration[313].»

[Note 313: Cormenin n'a point donné place à Chateaubriand

dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque

aussi bien tous les discours de l'auteur du _Génie du

Christianisme_ sont des discours écrits. Il n'en reste pas

moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en

particulier, celui du 7 août 1830, à la Chambre des pairs, ou

encore celui sur la guerre d'Espagne, prononcé par

Chateaubriand à la Chambre des députés le 25 février 1823.]

* * * * *

J'avais été assez calme en commençant ce discours; mais peu à peu

l'émotion me gagna; quand j'arrivai à ce passage: _Inutile Cassandre,

j'ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements

dédaignés_, ma voix s'embarrassa, et je fus obligé de porter mon

mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et

d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui

suit: _Pieux libellistes, le renégat vous appelle! Venez donc balbutier

un mot, un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de

ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les

rangs à qui j'adressais ces paroles.

Plusieurs pairs semblaient anéantis; ils s'enfonçaient dans leur

fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs collègues

assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous

les partis y étaient blessés, mais tous se taisaient, parce que j'avais

placé auprès des grandes vérités un grand sacrifice. Je descendis de la

tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas

mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet; j'en détachai la

cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du côté gauche de la

redingote noire que je revêtis et que je croisai sur mon coeur. Mon

domestique emporta la défroque de la pairie, et j'abandonnai, en

secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons, où je ne

rentrerai de ma vie.

Le 10 et le 12 août, j'achevai de me dépouiller et j'envoyai ces

diverses démissions:

«Paris, ce 10 août 1830

«Monsieur le président de la Chambre des pairs[314],

[Note 314: Le président de la Chambre des pairs était alors,

et depuis le 4 août, le baron Pasquier. On lit dans ses

_Mémoires_, t. VI, p. 331: «M. Pastoret ayant donné sa

démission de chancelier et de président de la Chambre des

pairs, il fallut pourvoir à son remplacement; le choix était

tombé sur moi. Je pourrais dire que ce n'était pas une

affaire de préférence, tous les membres de la Chambre en état

de la présider se trouvant ou absents ou dans des positions

qui ne permettaient pas de penser à eux. J'hésitai beaucoup

avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des

pairs était pour le pays de la plus haute importance. Je la

savais menacée; cette considération me décida. Je pris

possession du fauteuil à la séance du 4 août....»]

«Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d'Orléans comme

roi des Français, je me trouve frappé d'une incapacité légale qui

m'empêche d'assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une seule

marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale me

reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut

donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec l'indépendance

des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j'avais été appelé. Il

ne serait pas juste que je conservasse une faveur attachée à l'exercice

de fonctions que je ne puis remplir. En conséquence, j'ai l'honneur de

résigner entre vos mains ma pension de pair.»

«Paris, ce 12 août 1830

«Monsieur le ministre des finances[315],

[Note 315: Le baron Louis.]

«Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale

une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes

viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles

seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant

prêter serment à monseigneur le duc d'Orléans comme roi des Français, il

ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à

des fonctions que je n'exerce plus. En conséquence, je viens la résigner

entre vos mains: elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où

j'ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu'il m'était

impossible de prêter le serment exigé.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»

«Paris, ce 12 août 1830.

«Monsieur le grand référendaire[316],

[Note 316: C'était toujours M. de Sémonville. Chateaubriand,

qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui à M. de

Marcellus: «Souple à tous les régimes, il a passé du Sénat à

la pairie héréditaire, puis déshéritée; peu lui importent les

hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me

sibilat, at mihi plaudo...._» _Chateaubriand et son temps_,

p. 387.]

«J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai

adressées, l'une à M. le président de la Chambre des pairs, l'autre à M.

le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de

pair, et qu'en conséquence mon fondé de pouvoirs n'aura à toucher de

cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j'ai annoncé que

j'ai refusé le serment.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute, etc.»

«Paris, ce 12 août 1830.

«Monsieur le ministre de la justice[317],

[Note 317: M. Dupont de l'Eure.]

«J'ai l'honneur de vous envoyer ma démission de ministre d'État.

«Je suis avec une haute considération,

«Monsieur le ministre de la justice,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.»

Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'étais

accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la

fille d'Hérodiade eût envie de ma tête grise.

Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à

un juif, et par lui fondues, m'ont rapporté sept cents francs, produit

net de toutes mes grandeurs.

* * * * *

Maintenant, qu'était devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,

accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires,

traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui

labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou

trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent; dans

quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de

pitié[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit

en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s'émut pas

davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré

à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus

que des drames joués pour notre divertissement: ils occupent le

spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils

ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille

s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un

repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant

lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et

les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et

l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.

[Note 318: Dans son itinéraire de Rambouillet à Cherbourg, le

cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin

de la maison de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand. Le

généreux poète était sur la route, entouré de tous les siens,

tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au

vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, les

rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux

de la Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil! Traduction

vraiment française du vers de Virgile: _Manibus date lilia

plenis!_]

Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti

vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entière_ avait été

indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la

province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci _sur les

mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_.

Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui

cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:

«Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain

absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,

etc....» On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre

fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles

sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses

États, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale.

Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de

la lassitude: il y faut reconnaître le progrès de l'idée démocratique et

de l'assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d'un roi

de France eût été un événement énorme; le temps a descendu le monarque

de la hauteur où il était placé, il l'a rapproché de nous, il a diminué

l'espace qui le séparait des classes populaires. Si l'on était peu

surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme

tout le monde, ce n'était point par un esprit de haine ou de système,

c'était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pénétré

les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent.

Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres! C'est auprès de

Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre

pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie

brisa la flotte de Tourville; c'est à Cherbourg que le vent d'une

prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud; c'est à

Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers

princes[319]. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le

Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans

lance; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,

appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles

gravures jaunies par le temps.

[Note 319: Ce fut le 16 août que Charles X s'embarqua à

Cherbourg. Voir, à l'_Appendice_, le nº V: _Le Départ de

Cherbourg._]

* * * * *

J'ai peint les trois journées à mesure qu'elles se sont déroulées devant

moi; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui

s'écoule, fausse après le moment écoulé, s'étend donc sur le tableau. Il

n'est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se

trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du

sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés

des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont soeurs

jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont

vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les grandeurs

seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit rester,

il faut donc se placer au point de vue d'où la postérité contemplera le

fait accompli.

Me dégageant des mesquineries de caractère et d'action dont j'avais été

le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera,

j'ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs: «Ce

peuple s'étant armé de son intelligence et de son courage, il s'est

trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la

poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les

réduire. Un siècle n'aurait pas autant mûri les destinées d'un peuple

que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.»

En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la

journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou

blessés; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se

battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes

impurs, mais qui n'ont pu les déshonorer. Les élèves de l'École

polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part

aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une

simplicité et une naïveté admirables.

Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se

réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé; d'autres,

également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.

Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n'y eut guère

que les soldats et les officiers d'engagés; l'état-major, qui avait déjà

déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de

Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la

poudre. On faisait queue au lever de Charles X; à son coucher il ne

trouva personne.

La modération des classes plébéiennes égala leur courage; l'ordre

résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers

demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher

selon leur consigne d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se

faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était emparée des

hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur

sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10

août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions

furent respectées; jamais à quelques exceptions près, on n'abusa moins

de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à

travers la foule, s'écriaient: «Respect aux braves!» Le soldat venait-il

à expirer, ils disaient: «Paix aux morts!» Les quinze années de la

Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi

nous cet esprit d'humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq

années de l'esprit révolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le

droit de la force introduit dans nos moeurs semblait être devenu le

droit commun.

Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette

révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes; les rois ne

pourront régner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assuré

pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'époque des janissaires

successifs est finie.

Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des

trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements

dans l'ordre de la Providence; génie qui voyait tout, mais sans franchir

les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui

roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent

l'_esclave_ de Dieu.

Ne cherchons pas si près de nous le moteur d'un mouvement placé plus

loin: la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries

inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le

préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures

bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage; toutes ces

choses sont les accidents, non les causes de l'événement. Lorsqu'on dit

que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils étaient devenus odieux

parce qu'on les supposait imposés par l'étranger à la France, ce dégoût

superbe n'explique rien d'une manière suffisante.

Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite;

il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchaînement

de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite

forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées

délibérantes avait été suspendu, il n'avait pas été terminé. Dans le

cours de vingt années, les Français s'étaient accoutumés, de même que

les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d'autres maîtres que par

leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la

décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II est la

conséquence de l'assassinat de Charles Ier. La Révolution parut

s'éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis

XVIII, mais son germe n'était pas détruit: déposé au fond de nos moeurs,

il s'est développé quand les fautes de la Restauration l'ont réchauffé,

et bientôt il a éclaté.

Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement

antimonarchique qui s'opère. Que des esprits superficiels ne voient dans

la révolution des trois jours qu'une échauffourée, c'est tout simple;

mais les hommes réfléchis savent qu'un pas énorme a été fait: le

principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la

souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie

élective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tête d'un

roi; le 29 juillet a montré qu'on peut disposer d'une couronne. Or,

toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la

foule. Un changement cesse d'être inouï, extraordinaire; il ne se

présente plus comme impie à l'esprit et à la conscience, quand il

résulte d'une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent

collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques

chefs; puis ces chefs la confièrent à un seul; puis ce chef unique

l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté

héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera

dans la république. Telle est l'histoire de la société; voilà par quels

degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.

Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superfétation d'un

jour; ne nous figurons pas que la légitimité va venir rétablir

incontinent la succession par droit de primogéniture; n'allons pas non

plus nous persuader que juillet mourra tout à coup de sa belle mort.

Sans doute, la branche d'Orléans ne prendra pas racine; ce ne sera pas

pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été

dépensé depuis un demi-siècle! Mais Juillet, s'il n'amène pas la

destruction finale de la France avec l'anéantissement de toutes les

libertés, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la démocratie.

Ce fruit sera, peut-être amer et sanglant; mais la monarchie est une

greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.

Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est

né par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en

contradiction avec ses principes; elle ne semble pas née viable, parce

qu'elle est muletée d'un trône; mais qu'elle se traîne seulement

quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera

allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits

meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les

adolescents atteignent l'âge de raison; les générations nouvelles

rafraîchissent des générations corrompues; les langes trempés des plaies

d'un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot

qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou

reprend sa limpidité.

Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchaînée;

mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces

transformations qui sont la loi des êtres; alors, il vivra dans une

atmosphère appropriée à sa nature.

L'erreur du parti républicain, l'illusion du parti légitimiste sont

l'une et l'autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté:

le premier croit que la violence est le seul moyen de succès; le second

croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale

qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité

particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la

jouissance des droits naturels de l'homme, réglés par les devoirs; car

c'est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir;

les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La

légitimité générale n'aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait

gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.

Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la

prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens

souverains: je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes

les royautés mourront avec la royauté française.

En effet, l'idée monarchique manque au moment même où manque le

monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'idée démocratique. Mon

jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien

finir.

* * * * *

Lorsque j'écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de

1830 dans l'avenir, j'avais de la peine à me défendre d'un instinct qui

me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour

le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830; je me défiais de

moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, exagérai-je

les provenances futures des trois journées. Or, dix années se sont

écoulées depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous

sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel abaissement

la France est-elle descendue! Si je pouvais goûter quelque plaisir dans

l'humiliation d'un gouvernement d'origine française, j'éprouverais une

sorte d'orgueil à relire, dans le _Congrès de Vérone_, ma correspondance

avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner

connaissance à la Chambre des députés. D'où vient la faute? est-elle du

prince élu? est-elle de l'impéritie de ses ministres? est-elle de la

nation même, dont le caractère et le génie paraissent usés? Nos idées

sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait

pas étonnant qu'un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette

longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme.

Si vous allez jusqu'à la fin de ces _Mémoires_, vous verrez qu'en

rendant justice à tout ce qui m'a paru beau aux diverses époques de

notre histoire, je pense qu'en dernier résultat la vieille société

finit[320].

[Note 320: (Note. Paris, 3 décembre 1840.) CH.]

* * * * *

Ici se termine ma _carrière politique_. Cette carrière devait aussi

clore mes _Mémoires_, n'ayant plus qu'à résumer les expériences de ma

course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de

ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de

soldat; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu; Charles

X, en tombant, a fermé ma carrière politique.

J'ai fixé l'époque d'une révolution dans les lettres, et de même dans la

politique j'ai formulé les principes du gouvernement représentatif; mes

correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions

littéraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient

rien, mais il est sûr qu'elles sont équipollentes.

[Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses

correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un

juge autorisé, l'auteur de la _Politique de la Restauration

en 1822 et 1823_, n'a rien exagéré, lorsqu'il a écrit:

«Réunissez tout ce que nous font lire ici les _Mémoires

d'Outre-tombe_, aux dépêches que l'_Histoire du Congrès de

Vérone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous

vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la

Négociation écrite. On ne rend pas encore une justice

complète à la direction imprimée alors à la France par M. de

Chateaubriand, à cette correspondance intime qu'il adressait,

toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin à son

action personnelle toujours mise en avant et à la place de

l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans

doute en a été trop court, ou peut-être l'éclat de ses

oeuvres littéraires a-t-il fait pâlir cette part de sa

renommée; mais, en la signalant à nos jeunes successeurs, qui

fréquentent aujourd'hui le vestibule du métier, les archives

des Affaires étrangères, nous ne nous lasserons pas de leur

dire que nul athlète, dans les temps modernes, n'a tenu d'une

main plus ferme et porté plus avant les armes du combat

politique et le sceptre de la diplomatie.» (M. de Marcellus,

_Chateaubriand et son temps_, p. 395.)]

En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits,

j'exerçai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villèle

au ministère, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon

opposition, après s'être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce

que vous avez lu.

Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d'Espagne.

Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu'avait été le _Génie du

Christianisme_ dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour

me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu

régulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva à mes

songes, et me transforma en conducteur des faits. À la table où elle me

fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux premiers ministres du

jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la

partie. Tous les esprits sérieux que comptaient alors les cabinets

convinrent qu'ils avaient rencontré en moi un homme d'État[322].

Bonaparte l'avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je pourrais donc,

sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'écrivain; mais

je n'attache aucun prix à la renommée des affaires; c'est pour cela que

je me suis permis d'en parler.

[Note 322: Voyez les lettres et dépêches des diverses cours,

dans le _Congrès de Vérone_; consulter aussi l'_Ambassade de

Rome_. CH.]

Si, lors de l'entreprise péninsulaire, je n'avais pas été jeté à l'écart

par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait; la France

reprenait ses frontières, l'équilibre de l'Europe était rétabli; la

Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et

mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre

histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la différence du résultat.

Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce

qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dépendu que de moi. Ma

carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès,

parce qu'elle a dépendu des autres.

Néanmoins, je le reconnais, ma politique n'était applicable qu'à la

Restauration. Si une transformation s'opère dans les principes, dans les

sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et caduc

aujourd'hui. À l'égard de l'Espagne, les rapports des familles royales

ayant cessé par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de

créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables; il faut

accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront

un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point où elles sont

arrivées; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais

raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue

échéance. J'ai la conscience d'avoir servi la légitimité comme elle

devait l'être. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois à

cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins

périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement

constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée.

Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables: la Russie va se

tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Péninsule, dont

l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres pensées: je

ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,

passionnée, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus

aux relations avec les rois. Je dirais à la France: «Vous avez quitté la

voie battue pour le sentier des précipices; eh bien! explorez-en les

merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes!

venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du

nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage

et notre intelligence? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la

grande levée du genre humain; ne nous laissons pas dépasser; que le nom

français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis

au tombeau du Christ.» Oui, si j'étais admis au conseil de ma patrie, je

tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes qu'elle a

adoptés: la retenir à présent, ce serait la condamner à une mort

ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres à

la foi, je préparerais des soldats et des millions, je bâtirais des

vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l'on me demandait

pourquoi, je répondrais: «Parce que tel est le bon plaisir de la

France.» Mes dépêches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne

remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue

les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de

demander humblement à nos voisins la permission d'exister; le coeur de

la France battrait libre, sans qu'aucune main osât s'appliquer sur ce

coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de

nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de leur splendeur et

n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.

Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons

trouver une prospérité d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils

soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d'où

sortit l'ancienne société! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient

point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n'ont pas la

faculté de sortir du monde matériel.

Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes voeux sont pour

la France, quels que soient les pouvoirs à qui son imprévoyant caprice

la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus rien; je voudrais

seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à mes pieds. Mais

les années sont comme les Alpes: à peine a-t-on franchi les premières,

qu'on en voit d'autres s'élever. Hélas! ces plus hautes et dernières

montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 58 / 124 题