Le 29 vit paraître de nouveaux combattants: les élèves de l'École
polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
Charras[249], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d'entre eux,
MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à
MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, distingués par
leurs études, s'étaient déjà fait connaître aux alliés, lorsque ceux-ci
se présentèrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils
devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une parfaite
simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l'Odéon, les autres au
Palais-Royal et aux Tuileries.
[Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il
avait été expulsé de l'École polytechnique trois mois avant
les journées de Juillet pour avoir, dans un banquet
d'étudiants, porté un toast à La Fayette et chanté la
_Marseillaise_. Il n'était encore que chef de bataillon,
malgré l'éclat de ses services en Afrique, lorsqu'éclata la
Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis
sous-secrétaire d'État au Ministère de la Guerre.
Représentant du peuple de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup
d'État et conduit à Bruxelles. Il mourut à Bâle le 23 janvier
1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_
(Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les matériaux
d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.]
L'ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde: il annonçait que
le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur
accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat français
ressentit: c'était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent
pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touché leur solde.
Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en
vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
barricades élevées dans Paris.
Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux
bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue
Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de
Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes
d'infanterie.
La position militaire était meilleure: les troupes se trouvaient plus
concentrées, et il fallait traverser de grands espaces vides pour
arriver jusqu'à elles. Le général Exelmans[250], qui jugea bien ces
dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son expérience à la
disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son côté le général
Pajol[251] se présentait aux députés pour prendre le commandement de la
garde nationale.
[Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des
plus brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair
de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion
d'honneur en 1849, maréchal de France en 1851.]
[Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il
servit avec éclat sous l'Empire; Napoléon le créa baron en
1809, général de division en 1812, et grand officier de la
Légion d'honneur le 19 février 1814. Ce jour-là, l'Empereur
lui dit en l'embrassant: «Si tous les généraux m'avaient
servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France.» Louis
XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une
division de cavalerie à Orléans. Au retour de l'île d'Elbe,
il amena ses troupes à Napoléon, qui le nomma pair de France
le 2 juin 1815. Mis à la retraite le 3 juin 1816, le comte
Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet 1830, à la
nouvelle des Ordonnances, prit la direction de
l'insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe
d'insurgés qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se
montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de
la Légion d'honneur le 31 août 1830, commandant de la 1re
division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10
novembre 1831.]
Les ministres eurent l'idée de convoquer la cour royale aux Tuileries,
tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient! Le maréchal
pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
Bertier[252], fils de la première victime sacrifiée en 1789. Celui-ci,
ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause
royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit à la
vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par
nos derniers malheurs. Ces malheurs n'étaient plus des nouveautés;
depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les événements et les
rois.
[Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_,
lieutenant au 14e régiment d'infanterie. Il devait être, peu
de temps après la Révolution de Juillet, le héros d'une
étrange aventure. Le 17 février 1832, le roi Louis-Philippe,
la reine et Mlle Adélaïde, accompagnés du général Dumas, aide
de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par la grille
du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le
Carrousel, qu'ils traversèrent obliquement pour se rendre au
Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un
cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres,
traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet
du Pont-Royal. Subitement, le maître de la voiture, vêtu d'un
manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du côté de
la rue de Chartres et de l'hôtel Longueville, auprès duquel
le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui
qu'il fut forcé de se jeter vivement de côté. Quelques
instants après, le roi et ses compagnons, arrivés à l'angle
de l'hôtel de Nantes, virent revenir à eux le même cabriolet,
qui était entré un instant avant dans la rue de Chartres, et
qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le
mur et même les atteindre; mais le cheval, ramené trop
brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut
immédiatement relevé et continua rapidement sa course du côté
du Pont-Royal. Après trois jours de recherches, la police
découvrait que l'homme au manteau bleu était M. Bertier de
Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises
de la Seine; il n'était accusé de rien moins que d'avoir
«commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant
volontairement, à deux reprises différentes, et dans une
intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi;
crime prévu par l'article 86 du Code pénal». L'article 86
punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat général, M.
Partarieu-Lafosse réclama l'application de cet article; il
déclara seulement, dans sa réplique, qu'après la condamnation
interviendrait certainement une commutation de peine. Après
une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut
acquitté, aux applaudissements de l'auditoire.]
Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple.
Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
quelques points et ne fut pas exécutée sur d'autres. Le maréchal avait
envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le
Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la
colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se
rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui
conduisent du jardin de l'Infante dans l'intérieur; ils gagnèrent les
croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la
terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se
jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes
parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes était observée. Le
peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de
tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers alignés au
Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la
suspension d'armes. Précipités sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et débouchent
pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort
dans cette échauffourée[253]: son nom est inscrit au coin du café où il
est tombé; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux
Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou blessés:
ce peu de morts s'est changé en une effroyable boucherie.
[Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien élève de
l'École normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait
traduit le troisième volume des _Éléments de la Philosophie
de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29
juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
côté du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans
la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui était à l'angle de
cette rue et de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au
coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un
des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la
poitrine.--Ses amis ont publié, en 1831, sous le titre de
_Reliquiæ_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.]
Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le
pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés
de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix: vieil usage des
gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide,
dans la salle du Trône: cela serait formidable si les Français,
aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée
d'artillerie, à Saint-Thomas-d'Aquin, était pillé, et les siècles
passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
avec la lance de François 1er.
Alors le duc de Raguse quitta le quartier général, abandonnant cent
vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
retirer, d'abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu'à l'Étoile. On
crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis XV:
c'étaient les ministres s'en allant après leurs oeuvres.
Arrivé à l'Étoile, Marmont reçut une lettre: elle lui annonçait que le
roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.
Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d'un
chapelier, rue de Rohan; après une longue résistance, la maison fut
emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
la fenêtre d'un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
transporté à l'hôpital du Gros-Caillou: il a survécu. La caserne
Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l'École
polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'était gardée que par un
dépôt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
Dufay, Français d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
parmi nous; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et
de l'Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le
feu à la porte de la caserne; la porte s'écroula; aussitôt, par cette
bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
baïonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
voisin: sa mort protégea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
différents corps auxquels ils appartenaient[254].
[Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII.
p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la
caserne Babylone: «Le commandant Dufay refusa de capituler
devant l'émeute; il plaça ses soldats aux fenêtres et dans la
cour, et le siège de la caserne commença. Il dura plusieurs
heures en amenant des pertes des deux côtés; l'élève Vaneau
tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un
parlementaire: on ne le reçut pas, et le drapeau noir fat
arboré. Alors les émeutiers résolurent de recourir à
l'incendie, afin de forcer les Suisses à se rendre devant cet
ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des
fagots arrosés de térébenthine furent allumés.... La flamme
et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés; secondés par
les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent
d'opérer une sortie et s'élancèrent à travers la flamme, la
baïonnette en avant. Les insurgés se précipitèrent vers eux,
et un combat corps à corps s'engagea; les Suisses refusèrent
de se rendre; ils furent impitoyablement massacrés. Le brave
commandant Dufay périt et son corps fut traîné dans les rues
par les insurgés. Quelques Suisses seulement parvinrent à
échapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut
livrée au pillage.--La lutte héroïque de la caserne Babylone
devait être l'adieu des Suisses à la France; comme leurs
pères en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils
avaient prêté au Roi, et moururent pour lui.»]