Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique
suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à
l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à
Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques
furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les
crimes, en en permettant de plus grands.
Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire
arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,
Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;
mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son
honneur de mettre son ordre à exécution.
Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait
eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,
s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du
duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général
répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, ne
l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à
rien.
[Note 244: Au sujet de ce passage des _Mémoires
d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de
ses _Souvenirs_, page 287: «L'auteur de cette assertion a été
mal informé; la réunion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne
s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc
d'Orléans ni directement ni indirectement.»--Voici du reste
les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui
eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28: «En allant
vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la
Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation.
Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net
le projet de protestation dont il avait été chargé la veille
(dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans
le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres
M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous
vîmes entrer au bout d'un quart d'heure un rédacteur du
_National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--«Tout
est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le
gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est
pas au bout!»]
Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des
députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi
en herbe n'y était pas.
[Note 245: Rue du faubourg Poissonnière, nº 40.]
Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières
les grandes questions.
M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis
que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]
était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de
Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la
nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse
alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on
tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]
témoin de ces conversations, s'emporta contre le général
d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la
parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.
Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus
cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se
renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que le
peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce
post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est
urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont
faites.»
[Note 246: Dominique-François-Jean _Arago_ (1786-1853), le
célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du
Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux
Assemblées constituante et législative de
1848-49.--Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était
directeur de l'Observatoire.]
[Note 247: Jacques-Jean-Marie-François _Boudin_, comte de
_Tromelin_ (1771-1842). Il servit à l'armée des princes en
1792 et prit part à l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite
à l'armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798),
s'évada et passa en Orient, et fit, dans l'armée turque, les
campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en 1802,
incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de
Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme
capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade
après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à
Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de
grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut
nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il
seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui
amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de
Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi
courageux qu'honorable; sa vie même fut un instant menacée,
et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa
personne à l'Hôtel-de-Ville.]
[Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte
_d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait
servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc
d'Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea
au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis
XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830,
il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva
la dignité de pair jusqu'à sa mort.]
L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;
voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui
était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.
Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de _tenir bon_.
Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la
porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,
répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien
à cela.»