JOURNÉE CIVILE DU 28 JUILLET.

Durant qu'on livrait ces combats, la révolution civile et politique

suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à

l'Abbaye furent mis en liberté; les prisonniers pour dettes, à

Sainte-Pélagie, s'échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques

furent élargis: une révolution est un jubilé; elle absout de tous les

crimes, en en permettant de plus grands.

Les ministres tinrent conseil à l'état-major: ils résolurent de faire

arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard,

Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le maréchal en donna l'ordre;

mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son

honneur de mettre son ordre à exécution.

Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait

eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et

Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres idées,

s'y rendirent. Ce fut là que le parti de l'usurpation prononça le nom du

duc d'Orléans pour la première fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,

allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général

répondit d'une manière évasive; le duc d'Orléans, assura-t-il, ne

l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autorisé à

rien.

[Note 244: Au sujet de ce passage des _Mémoires

d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de

ses _Souvenirs_, page 287: «L'auteur de cette assertion a été

mal informé; la réunion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne

s'y trouvèrent pas. Il n'y fut question de M. le duc

d'Orléans ni directement ni indirectement.»--Voici du reste

les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui

eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28: «En allant

vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la

Ville-l'Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d'agitation.

Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net

le projet de protestation dont il avait été chargé la veille

(dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer); à côté, dans

le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres

M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous

vîmes entrer au bout d'un quart d'heure un rédacteur du

_National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--«Tout

est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le

gouvernement est maître du terrain; mais, patience, il n'est

pas au bout!»]

Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des

députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,

chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef

du parti orléaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit

au Palais-Royal, où il ne trouva personne; il envoya à Neuilly: le roi

en herbe n'y était pas.

[Note 245: Rue du faubourg Poissonnière, nº 40.]

Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre

les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières

les grandes questions.

M. Casimir Périer fut d'avis de dépêcher vers le duc de Raguse; tandis

que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[246]

était chez le maréchal: il s'était décidé, sur un billet de madame de

Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la

nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse

alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de

l'hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on

tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[247]

témoin de ces conversations, s'emporta contre le général

d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la

parole: «Nous venons, dit-il vous demander d'arrêter l'effusion du sang.

Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus

cruelles calamités, mais une véritable révolution.» Le maréchal se

renferma dans une question d'honneur militaire, prétendant que le

peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta néanmoins ce

post-scriptum à une lettre qu'il écrivit au roi: «Je pense qu'il est

urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont

faites.»

[Note 246: Dominique-François-Jean _Arago_ (1786-1853), le

célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du

Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux

Assemblées constituante et législative de

1848-49.--Lorsqu'éclata la Révolution de Juillet, il était

directeur de l'Observatoire.]

[Note 247: Jacques-Jean-Marie-François _Boudin_, comte de

_Tromelin_ (1771-1842). Il servit à l'armée des princes en

1792 et prit part à l'expédition de Quiberon. Attaché ensuite

à l'armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798),

s'évada et passa en Orient, et fit, dans l'armée turque, les

campagnes de Syrie et d'Égypte. Rentré en France en 1802,

incarcéré à l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de

Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme

capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade

après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à

Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de

grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut

nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il

seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui

amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de

Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi

courageux qu'honorable; sa vie même fut un instant menacée,

et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa

personne à l'Hôtel-de-Ville.]

[Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte

_d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait

servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc

d'Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea

au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis

XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830,

il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva

la dignité de pair jusqu'à sa mort.]

L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans

le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:

«Je lirai cette lettre.» Le colonel se retira et attendit les ordres;

voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez

le roi les demander. Le duc répondit que, d'après l'étiquette, il lui

était impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M.

Komierowski fut chargé d'enjoindre au maréchal de _tenir bon_.

Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud; ayant forcé la

porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu: «Mon cher,

répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n'entendez rien

à cela.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 52 / 124 题