JOURNÉE MILITAIRE DU 28 JUILLET.

Les groupes s'étaient reformés le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la

charte!_ qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de _Vive

la liberté!_ _à bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_

_vive le prince Noir!_ mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à

l'imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et

les passions étaient descendus; on abattait et l'on brûlait les armes de

France; on les attachait à la corde des lanternes cassées; on arrachait

les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des facteurs

de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers

leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la

cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles

napoléoniennes peintes à l'huile de lis bourboniens détrempés à la colle

n'eurent besoin que d'une éponge pour nettoyer leur loyauté: avec un peu

d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires.

Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu'il était urgent de prendre des

moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un

envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s'il était

vrai que Paris fût déclaré en état de siège: le maréchal, qui n'en

savait rien, parut étonné; il courut chez le président du conseil; il y

trouva les ministres assemblés[238], et M. de Polignac lui remit

l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foulé le monde aux pieds avait

mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru

pouvoir l'imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu'ils allaient

venir s'établir à l'état-major de la garde.

[Note 238: Le président du Conseil occupait l'hôtel du

ministère des Affaires étrangères, alors situé à l'angle de

la rue des Capucines et des boulevards.]

Aucun ordre n'étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le

28, lorsqu'il n'était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,

le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s'étaient déjà en

partie montrées la veille. On n'avait pris aucune précaution pour faire

arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La manutention,

qu'on avait oublié de faire suffisamment garder, fut enlevée. M. le duc

de Raguse, homme d'esprit et de mérite, brave soldat, savant, mais

malheureux général, prouva pour la millième fois qu'un génie militaire

est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police eût

mieux su ce qu'il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son

intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs; il resta comme

étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.

Le maréchal qui n'avait qu'une poignée d'hommes, conçut un plan pour

l'exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des

colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu'une

autre s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé

leur mouvement pour faire régner l'ordre de toutes parts, devaient

converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier

général: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.

Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était

chargé d'entretenir la communication entre les forces du centre et

celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne

Popincourt s'apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les

points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[239]

était logé aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engagée, il

proposa de recevoir les régiments dans l'édifice de Louis XIV; il

assurait qu'il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le

forcer. Il n'avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de

bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait

parole. Mais qu'importaient l'expérience et le courage d'un vétéran

mutilé? On n'écouta point ses conseils.

[Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de

_Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec éclat

sous l'Empire. À la bataille de la Moskowa, commandant une

des divisions de la réserve de cavalerie, il prit part à la

célèbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut

blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À

Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À

son valet de chambre, qui était accouru et se livrait au

désespoir: «Qu'as-tu donc à pleurer? dit Latour-Maubourg, tu

n'auras plus qu'une botte à cirer.» Pair de France (4 juin

1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 décembre

1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822,

après la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de

Juillet, il donna sa démission de pair, se retira à Melun,

puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc

de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.]

[Illustration: Un Salon.]

Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la première colonne

de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu'à la

Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]

fut attaqué; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque. À mesure

qu'on avançait, les postes de communication laissés sur la route, trop

faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés par le

peuple et séparés les uns des autres par des abatis d'arbres et des

barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et

Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits

futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes

nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita à se disperser, en leur

distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des

maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l'Hôtel de

Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont

d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.

Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux

pour la mère de Louis XIV enfant.

[Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_

(1781-1848). Engagé comme cavalier au 9e régiment de dragons,

le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp

et colonel du régiment des dragons de la garde royale le 8

septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822,

commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de

la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, admis au

traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses

_Mémoires_ ont été publiés en 1896.]

[Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e régiment

d'infanterie de la garde. Il a publié sous ce titre: _Dix

jours de 1830_, une relation des événements auxquels il avait

assisté. En 1832, il était avec la duchesse de Berry sur le

_Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises

de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il fonda, avec

Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion

publique_, dont il fut, jusqu'à la suppression de cette

feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rédacteurs.]

[Note 242: On lit dans les _Mémoires du général de

Saint-Chamans_: «J'occupai la grande rue du faubourg

Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude était

paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et

enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans

nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je parlais

avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter

à rester tranquille et à reprendre ses occupations

ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit

avec vivacité et en gesticulant qu'il était impossible de

rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour acheter du

pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux

occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la

veille, tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une

pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à

tue-tête: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement

répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me

tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le même

succès tout ce que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et

monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux

le même enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien

dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné de secourir

les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trésor

fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à

ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux

à chaque instant), je m'aperçus que les cris de: _Vive le

Roi!_ s'épuisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient

les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient

tout comme si, après la réception qu'ils m'avaient faite, je

leur devais une gratification. Je le répète, si j'avais eu un

fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je me

serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et

des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais

pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui,

le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris

de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient démolies avec

joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin

de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite

sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations

royalistes le palais de nos rois.» (_Mémoires_, p. 496.)]

La colonne chargée d'occuper l'Hôtel de Ville[243] suivit les quais des

Tuileries, du Louvre et de l'École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit

le quai de l'Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de

Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une

diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e

léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le

Marché-aux-Fleurs.

[Note 243: Cette colonne, placée sous les ordres du général

Talon, était composée d'un bataillon du 3e régiment de la

garde, renforcé de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de

deux pièces de canon.]

On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,

tambour en tête, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait

l'artillerie royale fit observer à la masse populaire qu'elle s'exposait

inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroyée sans

aucune chance de succès. La plèbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les

soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où débouchèrent par

le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient été

obligés de forcer des rassemblements d'étudiants du faubourg

Saint-Jacques. L'Hôtel de Ville fut occupé.

Une barricade s'élevait à l'entrée de la rue du Mouton: une brigade de

Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues

adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade

resta finalement à la garde.

Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit

instantanément, sans arrière-pensée: l'étourderie française, moqueuse,

insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous; la gloire a,

pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux

croisées, encourageaient les hommes dans la rue; des billets

promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au

peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'étaient des scènes

tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe: on

entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de

fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée.

Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés

conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de

blessés parmi les combattants qui se séparaient.

Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux,

ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se

rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er arrondissement pour

maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le

peuple, parce qu'elle était exposée au feu des ennemis invisibles qui

étaient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons

qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient à les abattre,

en sûreté qu'ils étaient derrière un volet ou une cheminée. Dans la rue,

l'animosité de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au delà du

coup porté: blessé, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva

plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, après une

défense héroïque, durent la vie à la générosité des vainqueurs. Un

capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un coup de barre de fer sur la

tête: étourdi et les yeux sanglants, il relève avec son épée les

baïonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier.

La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers

perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure

extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion

d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes

de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte

Saint-Martin, avait été aux guerres de l'Empire, en Hollande, en

Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de

Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien

Merfeld. Porté par ses soldats à l'hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut

être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey, qui

l'avait rencontré sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;

il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui

avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s'ils ne succombèrent

pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés que la justice

a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces

galériens n'ont pu polluer le triomphe national républicain; ils n'ont

été nuisibles qu'à la royauté de Louis-Philippe. Ainsi s'abîmèrent

obscurément dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux,

échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous

massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirés

sous Napoléon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu

à Sainte-Hélène.

Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l'ordre aux

troupes de l'Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite

était rendue hasardeuse à cause des blessés que l'on ne voulait pas

abandonner, et de l'artillerie difficile à passer à travers les

barricades. Elle s'opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes

revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et

le dauphin arrivés de leur côté comme elles: cherchant en vain des yeux

le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le

langage énergique des camps.

Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Hôtel de Ville ait été pris

par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand

la garde y entra, elle n'éprouva aucune résistance, car il n'y avait

personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et

font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des

rues tortueuses; la ligne, par son espèce de neutralité d'abord, et

ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions belles en

théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. Le 50e de

ligne était arrivé pendant le combat à l'Hôtel de Ville; harassé de

fatigue, on se hâta de le retirer dans l'enceinte de l'hôtel, et il

prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.

Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un

autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de

l'École, et stationnèrent dans le Louvre.

Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au

génie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V

jusqu'à nos jours.

«Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L'Estoile,

commença à s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manière que

tous sçavent: plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une

fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les

rues, c'estoit à qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant

son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est

trop; criez vive le roi!_»

Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant,

gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de

1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire?

Cela tient à la différence des siècles et des personnages: le XVIe

siècle menait tout devant lui; le XIXe a laissé tout derrière: M. de

Puyravault n'est pas encore le Balafré.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 51 / 124 题