Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M.
Baude et un commissaire de police[233].
[Note 233: Lorsque le commissaire de police se présenta aux
bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine à ce
moment d'une foule curieuse et inquiète, M. Baude refusa
d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est
requis; M. Baude lui lit à haute voix l'article 384 du Code
pénal, qui punit des travaux forcés le vol par effraction.
L'ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M.
Baude de le faire arrêter; celui-ci rouvre son Code et lit
l'article 341, qui punit des travaux forcés l'arrestation
arbitraire. À un second serrurier, requis pour remplacer le
premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore,
l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps;
il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des
forçats.]
Le procureur du roi de Paris[234] décerna quarante-quatre mandats
d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.
[Note 234: M. Billot.]
Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit
chez M. Périer[235], comme on en était convenu la veille: on ne conclut
rien. Les députés s'ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
Puyravault. M. Casimir Périer, homme d'ordre et de richesse, ne voulait
pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore
l'espoir d'un arrangement avec la royauté légitime; il dit vivement à M.
de Schonen: «Vous nous perdez en sortant de la légalité; vous nous
faites quitter une position superbe.» Cet esprit de légalité était
partout; il se montra dans deux réunions opposées, l'une chez M.
Cadet-Gassicourt, l'autre chez le général Gourgaud. M. Périer
appartenait à cette classe bourgeoise qui s'était faite héritière du
peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées;
il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le
barrer; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
fortune. «Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
regarde toujours sa langue dans une glace?»
[Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, nº 27.]
La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l'officier de la
gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
de monde et qu'il craignait d'être forcé: alors le maréchal fit ses
dispositions militaires.
Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reçut
dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la
circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces
détachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une
grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu'un
coup parti de l'_Hôtel Royal_, rue des Pyramides, décida la question: il
se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet hôtel, s'était armé de son
fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre.
Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks
tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à
l'abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres; vous
les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui
ne les regardent pas: pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe
de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks
avait-il de tirer sur des soldats français? Était-ce la constitution de
la Grande-Bretagne que Charles X avait violée? Si quelque chose pouvait
flétrir les combats de juillet, ce serait d'avoir été engagés par la
balle d'un Anglais[237].
[Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du
_Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une décision ministérielle
du 19 août 1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (nº
208) et la rue Saint-Honoré (nº 213), tout près de l'église
Saint-Roch.]
[Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_,
t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une façon un peu
différente: «Il était alors six heures du soir. La garde
royale vint apporter un secours nécessaire à la gendarmerie
et à la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des
coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui tombaient
sur la troupe; ils étaient tirés par un détachement du 5e
régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honoré par la
rue de Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune
étudiant anglais nommé Folks, qui était allé se réfugier à
l'_Hôtel Royal_, situé à l'angle de la rue des Pyramides. Il
avait eu l'imprudence de se mettre à la fenêtre pour suivre
les progrès du mouvement insurrectionnel: une des premières
balles l'atteignit.]
Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n'avaient guère commencé
que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers
cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou
restèrent sans être allumés; le drapeau tricolore se hissa dans les
ténèbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de
garde, la prise de l'arsenal et des poudrières, le désarmement des
fusiliers sédentaires, tout cela s'opéra sans opposition au lever du
jour le 28, et tout était fini à huit heures.
Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou
demi-nu, était sous les armes; il ne ménageait pas sa misère et ses
lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu'il s'était choisis
dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée
chez M. Cadet-Gassicourt.
Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, caché hors
de Paris, ne savait s'il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait
à se laisser entraîner au mouvement.
M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à
cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en état de siège.