JOURNÉE DU 27 JUILLET.

La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris

le duc de Raguse: c'était s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal

se vint installer à une heure à l'état-major de la garde, place du

Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel

résista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent

pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la vallée de

Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.

Béquet[230], dont l'un a travaillé au _National_, et l'autre au _Journal

des Débats_.

[Note 229: «M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des

_têtes_ à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher

une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, chez Mme

de Courchamp, la soeur d'Étienne Béquet.» _Notes inédites sur

M. Thiers_, par Joseph d'Arçay (le Dr Bonnet de Malherbe), p.

52.]

[Note 230: Des deux frères _Béquet_, le seul qui ait laissé

un nom était le rédacteur des _Débats_, Étienne Béquet

(1800-1838). C'est lui qui avait écrit, au mois d'août 1829,

à l'avènement du ministère Polignac, le fameux article se

terminant par ces mots: «Malheureuse France! malheureux roi!»

Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il

rédigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre

_R_. «Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans

offenser personne.» En 1829, presque en même temps que son

célèbre article des _Débats_, il avait publié dans la _Revue

de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui

avait eu un succès prodigieux.]

Au _Temps_, la chose prit un caractère plus sérieux: le véritable héros

des journalistes est incontestablement M. Coste.

En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accusé par

ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un

coup d'épée. M. Coste[232] me fut présenté au ministère des affaires

étrangères; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis:

«Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette liberté; mais

comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous

attaquez tous les jours la royauté et la religion! Je vous supplie, dans

votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des

remparts aux trois quarts démolis, et qu'en vérité un homme de courage

devrait rougir d'attaquer. Faisons un marché: ne vous en prenez plus à

quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à

peine; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin;

dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je

vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le

ministre, en mettant à l'écart le roi.»

[Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste

en 1823 était celui-ci: _Tablettes universelles_, ou

_Répertoire de documents historiques, politiques,

scientifiques et littéraires, avec une Bibliographie

raisonnée_. Le bulletin politique était fait par M. Thiers,

qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM.

Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe,

Charles de Rémusat, Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois

de janvier 1824, M. Coste, obéré par les frais de son

journal, écrasé par les amendes, et d'ailleurs récemment

condamné à un an de prison, vendit les _Tablettes_ à M.

Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les

fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres

fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des

rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. Coste une lettre fort

dure, qui fut insérée dans le _Courrier français_ et amena un

duel entre les deux écrivains.]

[Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son

journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait

pas moins l'adversaire résolu et déclaré du gouvernement de

la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_,

«journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires

et industriels», qui ne contribua pas moins que le _National_

à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista

jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a été repris, le 1er mars

1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer.

Le _Temps_ de M. Durrieu ne vécut que dix mois, mais celui de

M. Nefftzer aura bientôt atteint la quarantaine.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 49 / 124 题