Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le
_Moniteur_ du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni
le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M.
Mangin[224], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
préfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_,
de même que le sous-secrétaire d'État de la guerre[226]; et néanmoins
c'étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces
armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M.
de Bourmont, était si loin de s'occuper de cette minime affaire des
ordonnances, qu'il passa la journée du 26 à présider une adjudication au
ministère de la guerre.
[Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme
procureur général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites
contre le général Berton et ses complices (1822). Il avait
été nommé conseiller à la Cour de cassation en 1827, et
préfet de police en 1829. Magistrat éminent, orateur et
écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font
encore aujourd'hui autorité en la matière: _Traité de
l'action publique et de l'action civile_;--_Traité des
procès-verbaux_;--_Traité de l'instruction publique._]
[Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la
Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait
été ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au
19 mai 1830, était son frère.]
[Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procès des
ministres (audience du 16 décembre 1830), il fit la
déclaration suivante: «J'ai eu connaissance des ordonnances
du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me
faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre n'avait
été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement
extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai même
qu'au moment où les ordonnances parurent, il y avait autour
de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux
régiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie,
avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la recherche
des incendiaires.»]
Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ fût arrivé à
Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu'à minuit.
Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac:
«Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jugé
nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte
sur votre zèle pour assurer l'ordre et la tranquillité dans toute
l'étendue de votre commandement.»
Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
d'hallucination, résultat des conseils d'une misérable coterie que l'on
ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après
avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se
résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
saisir et de plaider l'illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au
bureau du _National_: M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée
de quarante-quatre rédacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans
_le National_ et _le Temps_.
[Note 227: La protestation des journalistes fut rédigée par
MM. Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires
étaient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs
noms: Gauja, gérant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle,
Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rédacteurs du
_National_;--Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de
Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant
du _Courrier français_;--Guizard, Dejean, Charles de Rémusat,
rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du _Globe_;--Année,
Cauchois-Lemaire et Évariste Dumoulin, rédacteurs du
_Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A.
Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et
Coste, gérant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan,
rédacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de
la _Tribune des départements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy,
rédacteurs de la _Révolution_;--F. Larreguy, rédacteur, et
Bert, gérant du _Journal du Commerce_;--Léon Pillet, gérant
du _Journal de Paris_;--Vaillant, gérant du
_Sylphe_;--Sarrans jeune, gérant du _Courrier des
Électeurs_.]
À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de
Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui
allaient occuper la scène: la monarchie était à la Chambre des députés,
l'usurpation au Palais-Royal, la République à l'Hôtel de Ville. Dans la
soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
nouvelles de Paris: «La rente est tombée.--De combien? dit le
Dauphin.--De trois francs, répondit le maréchal.--Elle remontera,»
répartit le Dauphin; et chacun s'en alla.
[Note 228: Au nombre de quatorze. C'étaient MM. Bavoux,
Bérard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques
Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Périer, Persil, de
Schonen, Vassal et Villemain.]