À MADAME RÉCAMIER.

«Rome, 16 mai 1829.

«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera

quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance

qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre

vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis

vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome;

maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si

profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir.

Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché: je

suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et

j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en

France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de

la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le

système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait

peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter.

Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme

j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table

rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre

tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on

prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'après

avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on

croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur.

Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est à Rome que je voudrais

mourir. En échange d'une petite vie, j'aurais du moins une grande

sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir mon cénotaphe dans le sable

qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait plusieurs lieues vers vous.»

* * * * *

J'eus un grand plaisir à revoir mes amis[179]: je ne rêvais qu'au

bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis

pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais

de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à

Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour

les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie

avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa

jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est

accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce,

il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les

promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.

[Note 179: Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.--Les

pages qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été

écrites à Paris, rue d'Enfer, en août et septembre 1830.]

J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je

retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon coeur et une

mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que

Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le

coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.

Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son

ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou

plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander

s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non,

continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles

X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de

Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance

dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage:

c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à

Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde des

sceaux, en faisant semblant de tenir _par intérim_ le ministère des

affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut

pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de

cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires

étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas

mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M.

de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans

l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M.

Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.

Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop

sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât

l'_intérim_ à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne

me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être

investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et

impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au

fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il

avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement

récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de

Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition

de M. de Villèle.

De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté

l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en

eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée

de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait

une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont

donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! Pythagore se

souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée[180].

L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi une

suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823,

envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante[181], mais il

aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas reçu un

emploi qu'il croyait dû à son mérite.

[Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p.

59) trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait

plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il

ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres

françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait

dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de

diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos!

L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté

admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec

une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître

sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre satisfait.

Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, _il

modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son

éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _à

tant de séductions_, si, à la puissance gracieuse de sa

parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la

précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût été le

premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»--Un

des membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont

de l'Eure cédant un jour à son admiration sympathique pour

l'éloquence de M. de Martignac, lui avait crié de sa place:

«Tais-toi, Sirène.» Ce mot résumait l'impression que

ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de

l'Intérieur prenait la parole.]

[Note 181: Avant l'entrée en campagne et le départ du duc

d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il

devait suivre et lui former un conseil politique. M. de

Martignac avait été choisi pour être le chef de ce conseil et

avait reçu, à cette occasion, le titre de commissaire civil

près l'armée d'Espagne.]

Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une

faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver à tout

prix[182]. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; il

était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était

ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour

leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent maintenus

et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En

France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a

l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de

Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage

le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac[183]. Les pieds me

brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la

France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma

_matrie_, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer

ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti

posuere_[185]. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin

et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements

nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette

maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je

destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de

quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui

disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous

ne nous quitterons plus.»

[Note 182: Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux

projets de loi destinés à réorganiser l'administration

municipale et départementale. La loi départementale fut

discutée la première. Dans la séance du 8 avril, malgré les

efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de

Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement qui

supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance

royale, en date du même jour, retira les deux projets. Le

ministère Martignac avait vécu. Il tint cependant a faire

voter le budget et à rester à son poste jusqu'à la fin de la

session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il faisait

place au ministère Polignac.]

[Note 183: «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de

M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore

beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac.

Les méditations de son plaidoyer et les émotions si

dramatiques de ce procès, achevèrent de ruiner sa santé

chancelante.» (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p.

59.)]

[Note 184:

_Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit

Fluctibus_, (Ovide, _Métamorphoses_, livre XI.)]

[Note 185:

_Quum venti posuere, omnisque repende resedit

flatus...._ (_Énéide_, livre VII, v. 27.)]

Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi,

je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de

Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me

rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions

ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous

traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples,

au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le

seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus

rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma

dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y

entrais à pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186].

[Note 186:

_Vix primos inopina quies laxaverat artus._

(_Énéide_, livre V, t. 857.)]

Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je m'arrêtais

quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge

que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes

bocagères que l'auteur de _Valentine_ nomme des traînes[187], et qui me

rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait été tué à Chalus,

au pied de cette tour: «_Enfant musulman, paix là! voici le roi

Richard!_» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect pour Molière; à

Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus

de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai là mon

vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des

pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans

être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans

sa poussière avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait

l'homme_.

[Note 187: George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages

descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du

Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand,

publié en 1832, deux mois à peine après _Indiana_, est resté

l'un de ses chefs-d'oeuvre.]

À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à

la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du

saint-père, était né près d'Auch[188]. Le soleil ressemblait déjà à

celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de

l'_Étoile_, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon,

«vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de «bon

foin, de bonnes avoines et de belles rivières».

[Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et

d'Henri IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le

diocèse d'Auch, le 23 août 1536. Il mourut le 13 mars 1604.

C'est lui qui obtint du Saint Siège l'absolution d'Henri IV

et fit accepter l'Édit de Nantes.]

Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de

vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains

du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de

l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes

montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est

dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le

passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées;

chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une

église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme

ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus

personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.

Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était

fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave;

au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux

défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et

aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues

courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais

tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai

quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:

[Illustration: 30 Juillet 1830.]

J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes,

D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes,

Carthage abandonnée et son port blanchissant:

Le vent léger du soir arrondissait ma voile,

Et de Vénus l'étoile

Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.

Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide,

Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide

Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités.

De l'antique Hespérie abordant le rivage,

Du noble Abencerage

Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.

Comme une jeune abeille aux roses engagée,

Ma Muse revenait de son butin chargée,

Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:

Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,

Je contais à sa lance

L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.

De l'âge délaissé quand survient la disgrâce,

Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,

Nous font dire du temps en mesurant le cours:

«Alors j'avais un frère, une mère, une amie;

Félicité ravie!

Combien me reste-t-il de parents et de jours?»

Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon

tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais

toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont

la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.

Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du

gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du

hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une

Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais

vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: _patuit Dea_.

J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir

qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je

fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si

honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une

véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie,

plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me

serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais

loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la

vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre

Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour

ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à

faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me

remettre aux _estudes sains et sages_ par où _je pusse me rendre plus

aimé_, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence

Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une

fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans

m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[189].

[Note 189: Voir l'_Appendice_ nº IV: _Dans les Pyrénées._]

* * * * *

Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos

sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de

Polignac; mais j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les journaux

arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l'ordonnance

officielle qui confirme les bruits répandus[190]. J'avais bien éprouvé

des changements de fortune depuis que j'étais au monde, mais je n'étais

jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois

soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait pas seulement

mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux;

j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l'instant, je

sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de

lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des personnes

même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la

retraite.

[Note 190: Le _Moniteur_ du 9 août 1829 annonça la formation

du nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de

Polignac aux Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à

l'Intérieur; M. Courvoisier à la Justice; M. de Chabrol aux

Finances; le général de Bourmont à la Guerre; l'amiral de

Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclésiastiques

et à l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du

baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé

ministre sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et

refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplacé par la baron

d'Haussez, préfet de Bordeaux.]

Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à

Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur;

ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais été commandés

par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes

me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je

contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les

payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à

travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers

obligeants, qui me prêchaient l'honneur et la liberté par la poste, et

qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai à Paris,

donnèrent leur démission de conseillers d'État; mais les uns étaient

riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu'ils

possédaient et qui leur laissèrent les moyens d'exister. Ils firent

comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et

qui en conservent d'autres tout aussi difficiles à croire. Rien de

complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincérité: on quittait

douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait

chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain

quotidien qu'on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de

façons; on était rempli pour moi d'abnégation, on ne pouvait jamais

assez se dépouiller de tout ce que je possédais: «Allons, Georges

Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit

bas! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une place

selon vos goûts, une haute et magnifique place, l'empire des arts à

Rome, le bonheur d'avoir enfin reçu la récompense de vos luttes longues

et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez notre

estime. De même que nous nous sommes dépouillés d'une casaque sous

laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez

votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite,

parité d'autel et d'holocauste.»

Et, chose étrange! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les

hommes qui me signifiaient leur volonté n'étaient ni mes amis réels, ni

les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler

sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m'avait continuellement

attaqué; je devais courir le risque d'ébranler le trône légitime, pour

mériter l'éloge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le

courage entier de mourir de faim.

J'allais me trouver noyé dans une longue ambassade; les fêtes que

j'avais données m'avaient ruiné, je n'avais pas payé les frais de mon

premier établissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'était la perte

de ce que je m'étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.

Je n'ai point à me reprocher d'avoir octroyé à personne ces conseils

catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les

donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l'homme qui n'en

a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l'ai dit, ma

résolution fut arrêtée; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut

douloureuse à exécuter. Lorsqu'à Lourdes, au lieu de tourner au midi et

de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se

remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai

pas moins accepté et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne

revins pas vite, afin de laisser les jours s'écouler. Je dépelotonnai

lentement le fil de cette route que j'avais remontée avec tant

d'allégresse, il y avait à peine quelques semaines.

[Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 août 1829: «On

écrit de Pau le 20 août:--«M. le vicomte de Chateaubriand est

arrivé hier à Pau. L'illustre auteur du _Génie du

Christianisme_ a visité une partie de la ville et longtemps

contemplé le château de Henri IV. Vers neuf heures, une

sérénade a été donnée au noble pair par les musiciens de la

ville. Une foule considérable couvrait la cour de l'hôtel de

France et les allées attenantes de la place Royale. Un grand

nombre de citoyens ont été admis dans les appartements du

noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont été exécutés dans

cette sérénade improvisée, on a surtout remarqué la

délicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai

douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu à

l'empressement dont il était l'objet, et s'est montré à l'une

des fenêtres. Des acclamations l'ont aussitôt accueilli et il

y a répondu par ces paroles: «Messieurs, je suis extrêmement

sensible à l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne

reconnais le mériter que par mon amour pour mon pays. Il

était tout naturel que la ville qui a vu naître Henri IV ait

bien voulu se souvenir de mon dévouement aux descendants de

cet illustre roi.» De nouvelles acclamations se sont fait

entendre et la foule s'est ensuite paisiblement

dispersée.--M. de Chateaubriand est parti ce matin à neuf

heures pour Paris.» (_Mémorial des Pyrénées._)»]

Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu'en me

retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je

mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de

m'envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre

immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui

venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais été fort embarrassé

si j'avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d'y obéir,

quitte à donner ma démission, après l'avoir rempli. Mais une fois à

Rome, que serait-il arrivé? Je me serais peut-être attardé; les fatales

journées m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi

l'indécision où j'aurais pu rester aurait-elle donné la majorité

parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix.

L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, résultat de cette

adresse, n'auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes

auteurs: _Diis aliter visum._

[Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle

était la seconde fille des onze enfants de François Ier, roi

des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle,

infante d'Espagne. Elle épousa, le 11 décembre 1829, le roi

Ferdinand VII, déjà trois fois veuf, et elle eut sur lui

assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la

pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et

dépossédait de ses droits au trône don Carlos, frère du roi.]

* * * * *

Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait,

la tête tournée d'être ambassadrice à Rome, et certes une femme l'aurait

à moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais

hésité d'approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance

dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle

a plus de mérite qu'une autre. Elle aime la représentation, les titres

et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle

méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation,

qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré;

elle n'aurait jamais crié vive le Roi _quand même_, mais, quand il

s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes

disgrâces, en les maudissant.

Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui

se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s'empressaient de

m'affubler. J'étais l'âne saint, l'âne chargé des arides reliques de la

liberté; reliques qu'ils adoraient en grande dévotion pourvu qu'ils

n'eussent pas la peine de les porter.

Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je

lui avais écrit cette lettre en arrivant:

«Paris, ce 28 août 1829.

«Prince,

«J'ai cru qu'il était plus digne de notre ancienne amitié, plus

convenable à la haute mission dont j'étais honoré, et avant tout plus

respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses

pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous

demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majesté de vouloir bien

m'accorder une audience, et d'écouter les raisons qui m'obligent à

renoncer à l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en coûte, au

moment où vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrière

diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.

«Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués

et de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

prince,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«CHATEAUBRIAND.»

En réponse à cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des

affaires étrangères:

«Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments à M. le

vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain

dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.

«Samedi, 4 heures.

J'y répliquai sur-le-champ par cet autre billet:

«Paris, ce 29 août 1829, au soir.

«J'ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite à passer

demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m'est possible.

Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais

prié de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel à

me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa

Majesté.

«Mille compliments empressés,

«CHATEAUBRIAND.»

Alors M. de Polignac m'écrivit ces mots de sa propre main:

«J'ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charmé de vous

voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.

«Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincère attachement.

«LE PRINCE DE POLIGNAC.»

Ce billet me parut de mauvais augure; sa réserve diplomatique me fit

craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand

cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me

serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire

sincère, et puis, me jetant un bras sur l'épaule, nous commençâmes à

nous promener lentement d'un bout à l'autre du cabinet. Il me dit qu'il

n'acceptait point ma démission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il

fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu'il répétait cette

dernière phrase, il me crevait le coeur: «Pourquoi, me disait-il, ne

voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays

et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai à Rome tout ce

que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi,

j'écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de nouvelles

divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort

irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en supplie,

cher vicomte, ne faites par cette sottise.»

Je répondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la

pleine conviction de ma raison; que son ministère était très

impopulaire; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu'enfin

elles existaient; que la France entière était persuadée qu'il

attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces

libertés, il m'était impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient

pour en être les ennemis. J'étais assez embarrassé dans cette réplique,

car, au fond, je n'avais rien à objecter d'immédiat aux nouveaux

ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils étaient

en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant

que moi; mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près.

Malheureusement, la tendresse que l'on montre à une fille que l'on a

déshonorée lui sert peu.

La conversation se prolongea sur le même texte près d'une heure. M. de

Polignac finit par me dire que, si je consentais à reprendre ma

démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce que je

voudrais lui dire contre son ministère; mais que si je persistais à

vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu'il lui était inutile

de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait être

qu'une chose désagréable.

Je répliquai: «Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne

me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi

de voir son fidèle sujet, je n'insiste plus.» Après ces mots, je me

retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l'ambassade

de Rome, s'il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je

repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon

Infirmerie, pauvre blessé que j'étais. M. de Polignac me parut, lorsque

je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un

muet éminemment propre à étrangler un empire.

Ma démission d'ambassadeur à Rome étant donnée, j'écrivis au souverain

pontife:

«Très-saint-père,

«Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j'eus le bonheur

d'être l'interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour

l'exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre.

Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j'ai eu le

bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain

pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la

gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de

remplir auprès d'elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont je

ne cesserai d'être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu'à mettre

à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et à vous

demander votre bénédiction apostolique.

«Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,

«De Votre Sainteté

«Le très-humble et très-obéissant serviteur,

«CHATEAUBRIAND.»

J'achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon

Utique; j'écrivis des lettres pour démolir l'édifice que j'avais élevé

avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits

détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la

mort d'un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus

poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère.

Ainsi que Dante, je m'étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie.

Ces élucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces

_Mémoires_, l'intérêt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la

branche où il se réfugie; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le

courant, il n'a fait que changer de fleuve.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 45 / 124 题