[Note 193: Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre
1830.]
Flagorneries des journaux. -- Les premiers collègues de M. de
Polignac. -- Expédition d'Alger. -- Ouverture de la session de
1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. --
Je reviens à Paris. -- Réflexions pendant ma route. -- Lettre à
madame Récamier. -- Révolution de juillet. -- M. Baude, M. de
Choiseul, M. de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
Thiers. -- J'écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. --
Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires,
rue d'Enfer. -- Chambre des Députés. -- M. de Mortemart. --
Course dans Paris. -- Le général Dubourg. -- Cérémonie funèbre.
-- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent
à la Chambre des Pairs. -- Réunion des pairs.
Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une
qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres:
j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité.
Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
m'assurant que j'étais au moment de devenir premier ministre; que ce
coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir: ils me
supposaient de l'ambition dont je n'avais pas même le germe. Je ne
comprends pas qu'un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne
se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort
légitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrière
politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'étais
tant passionné pour l'ambassade de Rome, c'est précisément parce qu'elle
ne menait à rien, et qu'elle était une retraite dans une impasse.
Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
déjà poussé trop loin l'opposition; j'en allais forcément devenir le
lien, le centre et le point de mire: j'en étais effrayé, et cette
frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.
Quoi qu'il en soit, on brûlait force encens devant l'idole de bois
descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
illustration de la France, m'écrivait au sujet de sa candidature à
l'Académie[194], et terminait ainsi sa lettre:
[Note 194: Lamartine, qui s'était déjà présenté une première
fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Méditations_, et
qui s'était vu alors préférer l'honnête M. Droz, se
présentait de nouveau pour remplacer le comte Daru.
L'élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de
Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l'historien
de _Napoléon et la Grande-Armée pendant l'année 1812_; M.
Azaïs, auteur des _Compensations dans les destinées
humaines_, et M. David, ancien consul général à Smyrne,
auteur de l'_Alexandréide_. Lamartine fut élu au premier tour
de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.]
«M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
qu'il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument
à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses
apportera ainsi son tribut d'estime à votre nom, et de gloire à votre
pays.»
Cette noble lettre de l'auteur des _Méditations poétiques_ fut suivie
de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'écrivait à son tour:
[Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le
Jeune_ (1766-1855), membre de l'Académie française, auteur
d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur
est son _Histoire de la Révolution française_ (1821-1826, 8
vol. in-8{o}). Il a laissé, sous ce titre: _Dix années
d'épreuves pendant la Révolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de
très intéressants Mémoires qui mériteraient d'être
réimprimés.]
«Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les
beaux ouvrages! Votre démission et la formation du nouveau ministère
m'avaient paru d'avance deux événements liés. Vous nous avez
familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait
avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
comptez pas beaucoup d'imitateurs.»
Deux hommes fort lettrés et écrivains d'un grand mérite, M. Abel
Rémusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse
de s'élever contre moi; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je
conçois qu'on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les
places; ce sont là de ces insolences qu'on ne doit pas tolérer.
[Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rémusat_ (1788-1832). Membre de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au
Collège de France, rédacteur du _Journal des Savants_,
conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque
royale, l'un des fondateurs de la Société asiatique, dont il
fut président en 1829, il a publié sur les langues et les
littératures de l'Orient de nombreuses et savantes études, où
il a su allier à l'érudition la plus sûre un rare talent
d'écrivain. Ces travaux le placèrent au premier rang des
orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper
aussi des choses d'Occident et de prendre une part active à
la politique. Par ses opinions, il appartenait à l'extrême
droite.]
[Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme
Abel Rémusat, son confrère à l'Académie des inscriptions, un
de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'Égypte
sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de
Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des
Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mémoires historiques et
géographiques sur l'Arménie_ (1818) sont des travaux de
premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de
Rémusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_,
feuille ultra-royaliste.]
M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: «Monsieur, _c'est
bien différent aujourd'hui_!» Dans cette année 1829, M. Guizot eut
besoin de moi pour son élection; j'écrivis aux électeurs de Lisieux, il
fut nommé[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:
[Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste
Vauquelin fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où
il représentait les arrondissements de Lisieux et de
Pont-l'Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement
électoral du département du Calvados. La candidature fut
offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était élu à
une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là
son âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre
des députés, y était élu par le département de la
Haute-Loire, où un siège se trouvait aussi vacant.]
«Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
reconnaissant que s'il s'agissait de moi-même, car il n'est aucun
événement auquel je sois plus identifié et qui m'inspire un plus vif
intérêt.»
Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté
que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique: la
prière de l'humble est quelquefois écoutée du ciel.
* * * * *
Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17
juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au
bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui
montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à
ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont; il
avait déserté l'armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un
officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles; mais un de ces
hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne les
peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour être conduits, non pour
conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.
[Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de
_Bourmont_ (1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799,
les Chouans du Maine et de l'Anjou, il déposa les armes le 4
février 1800. Arrêté à la suite de l'explosion de la _machine
infernale_ (21 décembre 1800) et enfermé dans la citadelle de
Besançon, il réussit à s'évader, à la fin de 1804, et à
gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'armée du général Junot,
qui avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une
situation désespérée, Bourmont offrit ses services au
général, qui les accepta, et il fit à la bataille de Vimeiro
des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut envoyé par
Napoléon à l'armée d'Italie, et fut attaché à l'état-major du
prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de
France, il se distingua par ses talents non moins que par son
courage; il se signala notamment à la défense du pont de
Nogent-sur-Seine (février 1814) et y gagna le grade de
général de division. Pendant les Cent-Jours, il se prononça
par écrit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa
révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'armée française
franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d'une
des divisions du 4e corps, commandé par le général Gérard. Le
14 juin 1815, il annonça au général Hulot, le plus ancien de
ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain;
il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux
troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, réunit
la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin,
il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui
disait: «On ne me verra pas dans les rangs des étrangers; ils
n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire à
l'armée française, composée d'hommes que j'aime et auxquels
je ne cesserai de prendre un vif intérêt.» Cet engagement fut
tenu, et il résulte des événements mêmes qui signalèrent le
début de la campagne, que Bourmont et les officiers qui
l'accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce qui
concernait l'armée française. Bourmont n'a donc pas trahi,
mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit
sévèrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans
l'armée impériale, il ne la devait point quitter à la veille
des hostilités. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a
noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition d'Alger,
et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain
de sa victoire. Au mois d'août 1830, son successeur au
Ministère de la Guerre, le général Gérard, lui écrivit que
«d'heureuses circonstances l'ayant séparé de ses collègues,
il n'avait pas à redouter leur sort; que la France lui savait
gré de ses succès, et que le Gouvernement saurait le
récompenser de ses services.» Si touché qu'il pût être de ce
témoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le maréchal
de Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à
sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres,
ses honneurs, ses traitements, la dignité de pair de France
et jusqu'à son bâton de maréchal.]
[Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835).
Il avait émigré et servi à l'armée de Condé. Député de 1816 à
1824, il se fit remarquer par la modération de ses idées,
ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des
Orateurs_, II, 6): «Courvoisier, le plus dispos et le plus
intarissable des parleurs, si Thiers n'eût pas existé.» Il
était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.]
[Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_
(1787-1861). Ami particulier de M. de Villèle, qu'il avait
remplacé comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la
Chambre des députés que depuis les élections de novembre
1827. Après les journées de Juillet, il put échapper aux
poursuites et gagner l'Autriche. Condamné comme contumace à
la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues,
par le ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France
et se tint à l'écart des affaires publiques. Il mourut à
Frohsdorff en visite auprès du comte de Chambord, le 3
février 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_
(1833) et une Relation des derniers moments de Charles X
(1836).]
Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais
coucheur qui fut oncques: il vous lâche des ruades, sitôt que vous
approchez de lui; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses
voisins à la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des
affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi: j'étais
ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant
elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée[202].
[Note 202: M. de Polignac ayant été nommé président du
Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa
démission de ministre de l'Intérieur. Un de ses amis lui
demanda quel avait été le motif de sa retraite. «On voulait
me faire jouer ma tête, répondit-il, j'ai désiré tenir les
cartes.» (Papiers politiques de M. de Villèle.)]
M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaça M.
de La Bourdonnaye à l'intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de
Guernon-Ranville[203] suppléa M. de Montbel à l'instruction publique.
[Note 203: Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de
_Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux
vélites de la garde impériale; réformé pour cause de myopie,
il se fît inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint
président du tribunal civil de Bayeux. Avocat général à
Colmar en 1821, procureur-général à Limoges en 1822, à
Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au
parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui
venait d'être nommé garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut
nommé député de Maine-et-Loire. Il venait d'être réélu le 19
juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrêté à Tours le
25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la prison
perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu'à l'amnistie
de 1836. Il se retira alors au château de Ranville
(Calvados), où il est mort le 30 novembre 1866.]
Des deux côtés on se préparait à la guerre: le parti du ministère
faisait paraître des brochures ironiques contre le _Représentatif_;
l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impôt en cas de
violation de la charte. Il se forma une association publique pour
résister au pouvoir, appelée l'_Association bretonne_[204]: mes
compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernières
révolutions; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui
tourmentent les rivages de notre péninsule.
[Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numéro du 11
septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association
bretonne_, le Prospectus d'une Société dont les membres
s'engageaient à ne plus payer l'impôt dans le cas où les
formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le
_Courrier français_ reproduisit l'article du _Journal du
Commerce_. Les gérants des deux journaux furent condamnés, en
première instance, le 27 novembre 1829, à un mois de prison
et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirmé par la Cour
royale de Paris le 11 mars 1830.]
Un journal, composé dans le but avoué de renverser l'ancienne
dynastie[205], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois
l'envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d'éclat; il
était chargé du matériel de la feuille républicaine: MM. Thiers, Mignet
et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du _National_, M. le
prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la caisse; il souillait
seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent
de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet
suivant de M. Thiers:
[Note 205: _Le National_, dont le premier numéro parut le 3
janvier 1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand
Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une
année. M. Thiers commença.]
[Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de
mois après la fondation du _National_. Armand Carrel publia,
à cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous
ce titre: _Une mort volontaire_, un très bel article, dont
j'extrais ces quelques lignes: «Quand on a bien connu ce
faible et excellent jeune homme, on se le figure hésitant
jusqu'à la dernière minute, demandant grâce encore à sa
destinée, même après avoir écrit quinze fois qu'il s'est
condamné, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré
amèrement et longtemps sur le bord de ce lit où il s'est
frappé. Peut-être il s'est agenouillé pour prier Dieu, car il
y croyait; il disait que la création aurait été une absurdité
sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans
qu'il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il
appelait ses amis, sa mère, quelque objet d'affection plus
cher encore, au secours de son âme défaillante. Il était là,
s'asseyant, se levant avec anxiété, prêtant l'oreille au
moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou la
précipiter. Une fenêtre légèrement entr'ouverte près de son
lit a montré qu'après avoir éteint sa lumière et s'être
plongé dans l'obscurité, il avait fait effort pour apercevoir
un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus éclairer
que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il était seul, bien
seul, abandonné de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus
autour de lui que les fantômes créés par ses derniers
souvenirs. Il a cherché un reste de force et d'attention pour
ne pas se manquer, et sa main a été sûre....»]
Monsieur,
«Ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait,
je vous adresse le premier numéro du _National_. Tous mes
collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous
considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole.
Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai réussi à
exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain
de me trouver dans une bonne voie.
«Recevez, monsieur, mes hommages
«A. THIERS.»
Je reviendrai sur les rédacteurs du _National_; je dirai comment je les
ai connus; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel: supérieur
à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à
l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il
devançait: il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume
dégainaient.
* * * * *
Pendant qu'on se disposait au combat, les préparatifs de l'expédition
d'Alger s'achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre,
s'était fait nommer chef de cette expédition: voulut-il se soustraire à
la responsabilité du coup d'État qu'il sentait venir? Cela serait assez
probable, d'après ses antécédents et sa finesse; mais ce fut un malheur
pour Charles X. Si le général s'était trouvé à Paris lors de la
catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait
pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à
Paris toute la garde royale; il aurait préparé l'argent et les vivres
nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.
Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de
France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui
saluaient la terre en s'éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle
découverte du génie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
d'une division à l'autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp
de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les
populations de la ville et des montagnes étaient descendues: lui, qui,
après avoir arraché son parent le roi d'Espagne aux mains des
révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être
délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[207]?
[Note 207: C'est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc
d'Angoulême passa la revue de la flotte prête à mettre à la
voile. Elle s'élevait à 675 bâtiments de guerre et du
commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24
frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le
spectacle que présentait la rade était magnifique. Les
navires de guerre et les bâtiments de transport, entre
lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le
centre du tableau dont le cadre était formé par les collines
que couvrait une innombrable population. Tous les navires
étaient pavoisés; les équipages, montés dans les vergues et
dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le
Roi! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de
deuil, dernier rayon à l'heure où les ombres du soir vont
envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison
de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie,
écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait
la laisser libre, prospère et forte, avec des finances
admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouvée
vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille
envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la
plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux
et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante.]
Ils n'étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc
l'investiture de la principauté d'Alger pour Henri III, non encore roi
de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la
permission de personne, sans que l'Angleterre osât nous empêcher de
prendre ce _château de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le
changement de sa fortune. C'était une grande joie et un grand bonheur
pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet,
les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des
esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il
annonçait le succès de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un
jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:
«Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la
mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes
vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes
murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends
déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets,
qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes
étonnés s'écrient par avance: _Qui est semblable à Tyr? Et toutefois
elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208]»
[Note 208: Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse,
prononcée le 1er septembre 1683.]
Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'écroulement du trône? Les
nations marchent à leurs destinées; à l'instar de certaines ombres du
Dante, il leur est impossible de s'arrêter, même dans le bonheur.
Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie,
emportaient la légitimité; cette flotte sous pavillon blanc, c'était la
monarchie qui appareillait, s'éloignant des ports où s'embarqua saint
Louis, lorsque la mort l'appelait à Carthage. Esclaves délivrés des
bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur
patrie; ceux qui vous ont arrachés à l'exil éternel sont exilés. Le
maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en
fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée:
«C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois
cingler avec cinq cents voiles.»
Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme
charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
Champollion[210]? Qu'est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire
d'aile? Écoutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: «Deux mois ne
s'étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter
en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante
mille hommes étaient alors impatients de l'aller déployer sur le champ
de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques
blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient
son unique cortège.... Au moment où la garde prit les armes pour saluer
comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute
conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect
que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m'agenouillai
au fond du coeur devant la majesté des grandes infortunes dont je
contemplais tristement le symbole.[212]»
[Note 209: M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix
de Parscau, beau-frère de Chateaubriand.]
[Note 210: Charles Lenormant, après avoir accompagné
Champollion en Égypte et après avoir fait partie de
l'expédition scientifique en Morée, était à la veille de
revenir en France.]
[Note 211: Auguste-Théodore-Hilaire, baron _Barchou de
Penhoen_, né à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit
part à l'expédition d'Alger comme capitaine d'état-major.
Après la révolution de 1830, il donna sa démission pour ne
pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux
lettres ainsi qu'à la philosophie. Ses principaux ouvrages
sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une
_Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6
volumes in-8{o}). Il était membre de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres. En 1849, les électeurs du
Finistère l'envoyèrent à l'Assemblée législative, où il
siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il
rentra dans la vie privée, il mourut à Saint-Germain-en-Laye
le 28 juillet 1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le
condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis
Lambert_. Dans la _Comédie humaine_, _Gobseck_ lui est
dédié.]
[Note 212: _Mémoires d'un officier d'état-major_, par le
baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.]
* * * * *
La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire
au roi: «Si de coupables manoeuvres suscitent à mon gouvernement des
obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai
la force de les surmonter.» Charles X prononça ces mots du ton d'un
homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
colère, s'anime au son de sa voix: plus les paroles étaient fortes, plus
la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[213].
[Note 213: Charles X avait annoncé, dans son discours,
l'expédition d'Alger, déclarant que l'insulte faite au
pavillon français par une puissance barbaresque ne resterait
pas longtemps impunie et qu'une réparation éclatante allait
satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis,
parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon de
Chateaubriand: «Voilà, leur dit-il, de ces choses qui
appartiennent à la tradition de l'ancienne France, à
l'hérédité de Saint Louis et de Louis XIV; voilà ce que fait
la royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses
misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le
veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce
que je conseillais dès 1816, ce qu'elle aurait fait plus
tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder.
Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos
galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous
rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains,
cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'étonne
de la valeur française. Seulement, cela me ravit sans me
rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence? Elle peut
du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir
un royaume et renverser une dynastie.» Villemain, _M. de
Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire
et politique sur son temps_, p. 447.]
L'adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait:
«Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours
permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la
condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques.
Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que
ce CONCOURS N'EXISTE PAS.»
L'adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une vois contre
cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait
disparaître la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement
n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
pu prévoir le résultat de leur vote, l'adresse eût été rejetée à une
immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois
un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
pressentiment à certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
s'aventurent dans des prédictions qui s'accomplissent, on ne les croit
pas. Dieu n'écarte point la nuée du fond de laquelle il agit; quand il
permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de
la portée de notre vue et de l'atteinte de nos générations rapides.
[Note 214: Cet amendement était ainsi conçu: «Cependant notre
honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons
jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le
devoir de faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des
sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre
peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées
à la suite des changements survenus depuis la dernière
session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il
appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'elle
croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent
dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie
constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu'au
bonheur de la France.» M. Guizot et M. Berryer firent tous
deux leur début sur cet amendement, qu'avaient inspiré les
amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant
au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les
droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843)
était entré à la Chambre en 1828, comme député d'Ille et
Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé paix de
France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet
1890.]
Le roi, en réponse à l'adresse, déclara que sa résolution était
immuable, c'est-à-dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
dissolution de la Chambre fut résolue: MM. de Peyronnet et de
Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
retirèrent; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[215]. On avait
autour de soi vingt hommes capables d'être ministres; on pouvait faire
revenir M. de Villèle; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le
général Sébastiani. J'avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après
la chute de M. de Villèle, l'abbé Frayssinous fut chargé de m'offrir le
ministère de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullité, on chercha,
comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant
se trouva le plus courageux de la bande ignorée[216], et le Dauphin
avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].
[Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance
royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M.
Courvoisier, M. de Chantelauze, premier président de la Cour
royale de Grenoble. M. de Montbel remplaçait M. de Chabrol
aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intérieur, qui
était confié à M. de Peyronnet. La direction générale des
ponts et chaussées, détachée du département de l'Intérieur,
formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à la
tête duquel on plaçait M. le baron _Capelle_, alors préfet de
Versailles.--Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_
(1775-1843) avait été, sous l'Empire, préfet du département
de la Méditerranée (chef-lieu Livourne) puis préfet du Léman
(chef-lieu Genève). La Restauration l'avait fait conseiller
d'État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des
pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la
prison perpétuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25
juillet.]
[Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il était un homme de
coeur, était aussi un homme de talent. En 1814, il avait
quitté le barreau de Caen, où il avait brillamment débuté,
et, après un vote énergique contre l'Acte additionnel, il
s'était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à la tête
d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était
allé à Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui préparait un
débarquement, sur les côtes de Normandie. Comme avocat
d'abord, puis comme procureur général, il avait fait preuve
de remarquables qualités oratoires. Il a laissé sur son
ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en
1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un
ministre._]
[Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère,
il annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante:
«Paris, 18 mai 1830.
«Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque
surprise. Tu en éprouveras davantage demain, à la lecture du
_Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux.
Je le regarde comme l'événement le plus malheureux de ma vie,
et il n'est rien que je n'aie fait pour y échapper. Voilà
bientôt un an que je résiste; nommé ministre le 17 avril
dernier, j'ai été assez heureux pour faire agréer mon refus,
pendant mon dernier séjour ici; j'ai également fait échouer
de semblables tentatives à Grenoble; c'est le 30 avril que
j'ai reçu les ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage,
m'a vivement pressé; j'ai été ferme dans mon refus, et je
croyais bien la chose finie à mon avantage, mais, le 12 de ce
mois, une dépêche télégraphique m'a prescrit de me rendre à
Paris. Arrivé depuis trois jours, je n'ai pas perdu un
instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu'utile.
Mes excuses n'ont pas été goûtées, et je cède à des ordres
qui ne permettent que l'obéissance. Ainsi, regarde-moi comme
une victime à immoler et plains-moi.»]
L'ordonnance de dissolution convoqua les collèges d'arrondissement pour
le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de
juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrêt de mort de la
branche aînée.
[Note 218: La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les
départements qui n'avaient qu'un collège électoral étaient
appelés à voter le 23 juin; dans les autres départements, les
collèges d'arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et
les collèges de département le 20 juillet. L'ouverture de la
nouvelle Chambre était fixée au 3 août.]
Les partis, fort animés, poussaient tout à l'extrême: les
ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne; les
républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une
Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dépassa
_le National_. La grande majorité du pays voulait encore la royauté
légitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
de cour; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait
devenir ministre: les orages font éclore les insectes.
[Note 219: La _Tribune des départements_, fondée par Auguste
et Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l'organe
le plus violent de l'opposition républicaine.]
Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel
pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la
légitimité; ils avaient oublié la faiblesse de l'_homme_; la _royauté_
pouvait être pressée, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a
perdus, non l'institution.
* * * * *
Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris: sur les deux
cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus; l'opposition
comptait deux cent soixante-dix voix; le ministère cent quarante-cinq:
la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la
retraite du ministère: Charles X s'obstina à tout braver, et le coup
d'État fut résolu.
Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour
même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé d'aller
revoir la mer, et j'étais suivi, à quelques heures de distance, par un
effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre,
regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller
devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome.
J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans
l'hôtel où M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrétaire de
légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres
s'ouvraient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à
regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances
avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche;
il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris
le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces
officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait
du haut des tours de Notre-Dame! Je dis à Hyacinthe de demander des
chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien, depuis
un mois, murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait
fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu
des illusions du trône: il se forme autour des princes une espèce de
mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans
le ciel des paysages chimériques.
[Note 220: Hilaire-Étienne-Octave _Rouillé_, marquis de
_Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut
pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute,
harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles
interruptions et de ses saillies irrévérencieuses. De 1848 à
1853, il se vit condamné au supplice du silence. Le 4 mars
1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit preuve
d'une honorable indépendance. Il a laisse des _Mémoires_, qui
ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux
chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le
marquis de Boissy, en 1851, à cinquante-trois ans, avait
épousé la célèbre marquise Guiccioli, elle-même presque
quinquagénaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un
quart de siècle.--En 1830, date à laquelle a été écrite cette
page des _Mémoires_, M. de Boissy n'était encore que le
_comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui
donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu'à
la mort de son père (28 juin 1840).]
J'emportai le _Moniteur_. Aussitôt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes
me frappait de deux manières: les observations sur les inconvénients de
la presse étaient justes; mais, en même temps, l'auteur de ces
observations[221] montrait une ignorance complète de l'état de la
société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque
opinion qu'ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux; sans
doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et
les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la
Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux
intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger,
développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un
non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué
jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte
auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on eût révélé
ainsi d'avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de
leurs armées?
[Note 221: Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de
Chantelauze.]
Tout cela est vrai et odieux; mais le remède? La presse est un élément
jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
le monde; c'est la parole à l'état de foudre; c'est l'électricité
sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prétendrez la
comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à
vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit
qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit
que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes
qui régiront désormais l'humanité. Une preuve de l'impuissance de la
presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à
l'égard de l'expédition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgré la
liberté de la presse, de même que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.
Mais ce qui n'est pas tolérable dans le rapport des ministres, c'est
cette prétention effrontée, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PRÉEXISTANT
AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré
changer l'ordre du gouvernement établi? Et toutefois les signataires du
rapport sont si persuadés de ce qu'ils disent, qu'à peine citent-ils
l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annoncé
que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement
pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n'avaient pas
besoin.
[Note 222: L'article 14 de la Charte était ainsi conçu: «Le
Roi est le chef suprême de l'État, commande les forces de
terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix,
d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois
d'administration publique, et fait les règlements et
_ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la
sûreté de l'État_.]
La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse
dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'était
élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.
La seconde ordonnance refait la loi d'élection. Ainsi, les deux
premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale,
étaient radicalement extirpées: elles l'étaient, non par un acte inique
et cependant légal, émané d'une puissance législative corrompue, mais
par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans
exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
gouffre. J'ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu'une
résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer
les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci
eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à
parler contre ces mesures inconstitutionnelles.
Si les membres du corps diplomatique n'influèrent pas directement sur
les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs voeux; l'Europe absolue
avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances
arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on
crut au succès, M. Ancillon s'écria que l'Europe était sauvée, et M. de
Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité,
ce dernier fut aussi consterné qu'il avait été ravi: il déclara qu'il
s'était trompé, que l'opinion était décidément libérale, et il
s'accoutumait déjà à l'idée d'une constitution autrichienne.
Les nominations de conseillers d'État qui suivent les ordonnances de
juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide
aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au
système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux
du monarque, qu'ont été libellés ces documents funestes? est-ce dans le
cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une réunion de ministres seuls,
ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles? est-ce
_sous les plombs_, dans quelque séance secrète des _Dix_, qu'ont été
minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a
été condamnée à être étranglée sur le _Pont des Soupirs_? L'idée
était-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
révélera peut-être jamais.
Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des
propos alarmants; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise
au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des
nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À
Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis près d'une heure. On
me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des
barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à
boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il
conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il
me dit qu'il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait
chercher, à droite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro.
De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore
flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais d'une
révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant
accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de
défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche
parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par
Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
ruine apporte à une autre ruine.
Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna, et je
remontai l'avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était
solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de
l'École militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là.
Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.
Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur
semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était
à la fois bien aise et alarmée de mon retour.
[Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, nº 84.]
Le jeudi matin, 29 juillet, j'écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette
lettre prolongée par des _post-scriptum_:
«Jeudi matin, 29 juillet 1830.
«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
ne partent plus.
«Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
coups de fusil; il paraît qu'on s'organise, et que la résistance
continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le
résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont
les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne!
«La garde nationale, l'École polytechnique, tout s'en est mêlé. Je n'ai
encore vu personne. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé madame de
Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2
septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le
5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de
Polignac est bien coupable; son incapacité est une mauvaise excuse;
l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à
Saint-Cloud, et prête à partir.
«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je
ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime
que la liberté. Je n'ai donc rien à dire et à faire; attendre et pleurer
sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces;
on parle déjà de l'insurrection de Rouen. D'un autre côté, la
congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les
empires! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu
suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
pays le plus troublé et le plus malheureux.»
«Midi.
«Le feu recommence. Il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du
roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite commence à s'insurger.
On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général
Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.
«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en
état de siège. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le
dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter.
Dieu vous protège! Nous nous retrouverons!»
«Vendredi.
«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
victoire populaire est complète: le roi cède sur tous les points; mais
j'ai peur qu'on aille maintenant bien au delà des concessions de la
couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon
avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons
quand vous serez arrivée.
«Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»