DAMIS

De l'Empyrée;

Et j'en oserais bien garantir la durée.]

Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littéraire, bien

évidemment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre faculté,

sera toujours dans ce pays un obstacle au succès politique: à quoi bon

en effet une haute intelligence? cela ne sert à quoi que ce soit. Les

sots de France, espèce particulière et toute nationale, n'accordent rien

aux Grotius, aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux

Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de

France.

Jamais notre vanité ne reconnaîtra à un homme, même de génie, des

aptitudes, et la faculté de faire aussi bien qu'un esprit commun des

choses communes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires,

mille imbéciles s'écrient: «Vous vous perdez dans les nues», ravis

qu'ils se sentent d'habiter en bas, où ils s'entêtent à penser. Ces

pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre

le mérite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine à

leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous renvoyer? à

l'oubli: il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que vingt

vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité.

La première invasion des Français, à Rome, sous le Directoire, fut

infâme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une

fois accomplie, l'ordre régna.

La République demanda à Rome, pour un armistice, vingt-deux millions,

l'occupation de la citadelle d'Ancône, cent tableaux et statues, cent

manuscrits au choix des commissaires français. On voulait surtout avoir

le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurèle_: tant de gens en France

s'appelaient alors _Brutus_! il était tout simple qu'ils désirassent

posséder la pieuse image de leur père putatif; mais Marc-Aurèle, de qui

était-il parent? Attila, pour s'éloigner de Rome, ne demanda qu'un

certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle

s'est un moment rachetée avec des tableaux. De grands artistes, souvent

négligés et malheureux, ont laissé leurs chefs-d'oeuvre pour servir de

rançon aux ingrates cités qui les avaient méconnus.

Les Français de l'Empire eurent à réparer les ravages qu'avaient faits à

Rome les Français de la République; ils devaient aussi une expiation à

ce sac de Rome accompli par une armée que conduisait un prince

français[175]: c'était à Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre

dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu croître et dont il a

décrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration

française pour le déblaiement du Forum fut celui que Raphaël avait

proposé à Léon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple

de Jupiter tonnant; elle mit à nu le portique du temple de la Concorde;

elle découvrit le pavé de la voie sacrée; elle fit disparaître les

constructions nouvelles dont le temple de la Paix était encombré; elle

enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colisée, vida

l'intérieur de l'arène, et fit reparaître sept ou huit salles des bains

de Titus.

[Note 175: Le connétable de Bourbon, en 1527.]

[Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il

soit fait mention dans l'histoire--a laissé un récit du _sac

de Rome en 1527_, dont il avait été témoin oculaire. Ce

document a été traduit en français par Napoléon-Louis

Bonaparte, frère aîné de Napoléon III.]

Ailleurs, le Forum de Trajan fut exploré; on répara le Panthéon, les

Thermes de Dioclétien, le temple de la Pudicité patricienne. Des fonds

furent assignés pour entretenir, hors de Rome, les murs de Faléries et

le tombeau de Cecilia Metella.

Les travaux d'entretien pour les édifices modernes furent également

suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa

toiture; Sainte-Agnès, San-Martino-ai-Monti, furent défendus contre le

temps. On refit une partie des combles et des pavés de Saint-Pierre; des

paratonnerres mirent à l'abri de la foudre le dôme de Michel-Ange. On

marqua l'emplacement de deux cimetières à l'est et à l'ouest de la

ville, et celui de l'est, près du couvent de Saint-Laurent, fut terminé.

Le Quirinal revêtit son indigence extérieure du luxe des porphyres et

des marbres romains: désigné pour le palais impérial, Bonaparte, avant

de l'habiter, voulut y faire disparaître les traces de l'enlèvement du

pontife, captif à Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de

la ville située entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le

triomphateur montât par une immense avenue à sa demeure césarienne: les

événements firent évanouir ces songes gigantesques en détruisant

d'énormes réalités.

Dans les projets arrêtés était celui de construire une suite de quais

depuis _Ripetta_ jusqu'à _Ripa grande_: ces quais auraient été plantés;

les quatre flots de maisons entre le château Saint-Ange et la place

Rusticucci étaient achetés en partie et auraient été démolis. Une large

allée eût été ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on eût aperçue

du pied du château Saint-Ange.

Les Français font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand

carré qu'ils avaient planté de palmiers et environné de cafés, lesquels

portaient des noms empruntés aux cafés de Paris: à Rome, mes

compatriotes ont créé le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant

cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle

était une femme encore de quelque jeunesse: à ses cheveux blonds, au

galbe mal ébauché de sa taille, à l'inélégance de sa beauté, je l'ai

prise pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie; c'était

madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord

Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le poète était las

lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la

Muse, se placer dans l'Élysée en augmentant les divinités de la tombe.

La partie occidentale de la place du Peuple devait être plantée dans

l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on eût aperçu, de

l'extrémité du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au delà

des quais du Tibre, c'est-à-dire Rome antique et Rome moderne.

Enfin, un bois, création des Français, s'élève aujourd'hui à l'orient du

Colisée; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a

l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine.

Pline le jeune écrivait à Maxime:

«On vous envoie dans la Grèce, où la politesse, les lettres,

l'agriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs

fondateurs, la présence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de

cette nation, et la vieillesse, sacrée dans les villes comme elle est

vénérable dans les hommes; faites honneur à leurs antiquités, à leurs

exploits fameux, à leurs fables même. N'entreprenez rien sur la dignité,

sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement

devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous

n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il

nous a donné les siennes après l'en avoir prié. C'est à Athènes, c'est à

Lacédémone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanité, de la

cruauté, de la barbarie, à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui

leur restent.»

Lorsque Pline écrivait ces nobles et touchantes paroles à Maxime,

savait-il qu'il rédigeait des instructions pour des peuples alors

barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?

* * * * *

Je vais bientôt quitter Rome, et j'espère y revenir. Je l'aime de

nouveau passionnément, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un

panorama au Capitole, où le ministre de Prusse me cédera le petit palais

Caffarelli[177]; à Saint-Onuphre je me suis ménagé une autre retraite.

En attendant mon départ et mon retour, je ne cesse d'errer dans la

campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne

connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et

des collines environnantes, je découvre l'horizon de la mer vers Ostie;

je me repose sous les légers et croulants portiques de la villa Madama.

Dans ces architectures changées en fermes je ne trouve souvent qu'une

jeune fille sauvage, effarouchée et grimpante comme ses chèvres. Quand

je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone;

j'admire, en passant à Sainte-Agnès, une tête de Christ par Michel-Ange,

qui garde le couvent presque abandonné. Les chefs-d'oeuvre des grands

maîtres ainsi semés dans le désert remplissent l'âme d'une mélancolie

profonde. Je me désole qu'on ait réuni les tableaux de Rome dans un

musée; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la

chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_,

à chercher _la Transfiguration_ dans le monastère des Récollets de

Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur

le maître-autel de l'église, l'ornement des funérailles de Raphaël, on a

le coeur saisi et attristé.

[Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand écrivait, de Rome,

à M. de Marcellus:

«Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour

Vérone. Aujourd'hui, à la veille de partir pour la France, je

regrette Rome. J'ai le congé que j'avais demandé, et me sens

peu disposé à m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller

à Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon été. Je

traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la

cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez

nous? Le tumulte des antichambres, peut-être des rues; des

luttes de vanité. Après mon conclave et son tapage, j'ai

repris goût aux ruines et à la solitude.

«CHATEAUBRIAND.»]

Au delà du pont _Lamentano_, des pâturages jaunis s'étendent à gauche

jusqu'au Tibre; la rivière qui baignait les jardins d'Horace y coule

inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pavé de l'ancienne

voie Tiburtine. J'y ai vu cette année arriver la première hirondelle.

J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le réséda ondé et

l'anémone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine

et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends à Saint-Paul,

dernièrement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque

porphyre calciné, et je regarde les ouvriers qui rebâtissent en

silence une nouvelle église; on m'en avait montré quelque colonne

déjà ébauchée à la descente du Simplon: toute l'histoire du

christianisme dans l'Occident commence à _Saint-Paul-hors-des-Murs_.

En France, lorsque nous élevons quelque bicoque, nous faisons un tapage

effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on

entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans

ce moment même refaire la partie tombée du Colisée; une demi-douzaine de

goujats sans échafaudage redressent le colosse sur les épaules duquel

mourut une nation changée en ouvriers esclaves. Près de Vérone, je me

suis souvent arrêté pour regarder un curé qui construisait seul un

énorme clocher; sous lui le fermier de la cure était le maçon.

J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied; en parcourant ce

chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers païen et

chrétien écrite dans les constructions, les architectures et les âges

divers de ces murs.

Je vais encore à la découverte de quelque villa délabrée en dedans des

murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec

son obélisque, Sainte-Croix-de-Jérusalem avec ses fleurs; j'y entends

chanter; je prie: j'aime à prier à genoux; mon coeur est ainsi plus près

de la poussière et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.

Mes fouilles ne sont qu'une variété des mêmes plaisirs. Du plateau de

quelque colline on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au

propriétaire du lieu où sont enfouis des trésors? La valeur de l'herbe

détruite par la fouille. Peut-être rendrai-je mon argile à la terre en

échange de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une

image de l'homme contre une image de l'homme.

On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses

faubourgs mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos

plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et

des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à

des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes

Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de

l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des papes.

Pour apercevoir les moeurs dans leur naïveté, je fais semblant de

chercher un appartement à louer; je frappe à la porte d'une maison

retirée; on me répond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des

chambres nues, ou un ouvrier exerçant son métier, ou une _zitella_

fière, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant

errer à l'aventure sans se lever.

Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je

m'égare dans les musées de ce Vatican aux onze mille chambres et aux

dix-huit mille fenêtres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de

chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle

sont incrustées des épitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort

semble née à Rome.

Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que

les décédés, quand ils se sentent trop échauffés dans leur couche de

marbre, se glissent dans une autre restée vide, comme on transporte un

malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes

passer durant la nuit de cercueil en cercueil.

La première fois que j'ai vu Rome, c'était à la fin de juin: la saison

des chaleurs augmente le délaisser de la cité; l'étranger fuit, les

habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le

jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colisée,

où pendent des herbes immobiles, où rien ne remue que les lézards. La

terre est nue; le ciel sans nuages paraît encore plus désert que la

terre. Mais bientôt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et

les étoiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome

ressuscite; cette vie recommencée en silence dans les ténèbres, autour

des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui

redescendent à l'Érèbe aux approches du jour.

Hier j'ai vagué au clair de lune dans la campagne entre la porte

Angélique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un étroit

vallon balustré de cannes. Je n'ai retrouvé que là cette tristesse

mélodieuse dont parlent les poètes anciens, à propos de l'oiseau du

printemps. Le long sifflement que chacun connaît, et qui précède les

brillantes batteries du musicien ailé, n'était pas perçant comme celui

de nos rossignols; il avait quelque chose de voilé comme le sifflement

du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes étaient baissées d'un

demi-ton; sa romance à refrain était transposée du majeur au mineur; il

chantait à demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des

morts et non de les réveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie

d'Horace, la Délie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient passé; il n'y

restait que la Philomèle de Virgile. Cet hymne d'amour était puissant

dans ce lieu et à cette heure; il donnait je ne sais quelle passion

d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le désir de renaître par

l'entremise de la beauté; c'était ce désir que faisait sentir à un jeune

homme une jeune fille grecque en lui disant: «S'il ne me restait que le

fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi.»

Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir

à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux

moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je

continuerai mes _Mémoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre,

parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux,

chaque matin, en me mettant à l'ouvrage, entre le lit de mort et la

tombe du poète, j'invoquerai le génie de la gloire et du malheur.

Dans les premiers jours de mon arrivée à Rome, lorsque j'errais ainsi à

l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colisée une

pension de jeunes garçons. Un maître à chapeau rabattu, à robe traînante

et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne,

les conduisait. Passant près de lui, je le regarde, je lui trouve un

faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en

croire mes yeux. Il me regarde à son tour, et, sans montrer aucune

surprise, il me dit: «Mon oncle!» Je me précipite tout ému et je le

serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrête derrière lui son

troupeau obéissant et silencieux. Christian était à la fois pâle et

noirci, miné par la fièvre et brûlé par le soleil. Il m'apprit qu'il

était chargé de la préfecture des études au collège des Jésuites, alors

en vacances à Tivoli. Il avait presque oublié sa langue, il s'énonçait

difficilement en français, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je

contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frère devenu

étranger, vêtu d'une souquenille noire, poudreuse, maître d'école à

Rome, et couvrant d'un feutre de cénobite son noble front qui portait si

bien le casque[178].

[Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice nº III sur _Christian

de Chateaubriand_.]

J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration,

j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de

Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci

le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'église

Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi

nous reprîmes l'enfant des mains du curé.

Io piangendo ti presi, e in breve cesta

Fuor ti portai. (TASSO.)

Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et

sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie.

Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la

grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême,

j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de

mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome.

Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre

moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.

Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et

jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il

y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier:

comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi

dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune

qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi

Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.

Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian,

accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le

maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui

demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps;

maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»

Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de

Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel,

M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre,

sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs:

dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte

Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance

étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a

renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable

d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les

greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour,

en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me

mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus

pauvre.»

Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses

supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses

jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures

entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.

Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et

ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre

les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone

ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint:

je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes oeuvres,

unies à celles de ma mère et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grâce

auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître; mais, mon

heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon

patron, appelé _François_ parce qu'il parlait français, que j'irais

demander une solitude.

Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde

qu'il y eût deux têtes dans mon froc.

«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui,

comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme,

veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui

obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la

Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles

mystérieuses? FRANÇOIS et la PAUVRETÉ: _Francesco e Povertà._

(_Paradiso_, cant. xi.)

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 44 / 124 题