À M. LE COMTE PORTALIS.

«Rome, ce 16 avril 1829.

«Monsieur le comte,

«MM. les cardinaux français sont fort empressés de connaître quelle

somme leur sera accordée pour leurs dépenses et leur séjour à Rome: ils

m'ont prié plusieurs fois de vous écrire à ce sujet; je vous serai donc

infiniment obligé de m'instruire le plus tôt possible de la décision du

roi.

«Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu

m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez supposé qu'aucun

cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est

établi avec sa suite, composée de deux conclavistes, d'un secrétaire

ecclésiastique, d'un secrétaire laïque, d'un valet de chambre, de deux

domestiques et d'un cuisinier français, enfin d'un maître de chambre

romain, d'un maître de cérémonies, de trois valets de pied, d'un cocher,

et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est obligé d'avoir

ici. M. l'archevêque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dîne

point à ma table; il faut deux ou trois services à différentes heures,

des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon

respectable hôte ne payera certainement pas sa dépense ici: il partira,

et les mémoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux

du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc.,

mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de

Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et

du tailleur qui a _confectionné_ les manteaux, les soutanes, les rabats,

l'ajustement complet du cardinal et de ses abbés.

[Note 163: «Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de

Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de

Toulouse trop tard pour arriver à l'ouverture du conclave,

vint me voir à Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour

se rendre à Rome par la voie la plus courte, en évitant

Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui

longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hésiter. Tout

alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais là, en mettant

pied à terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet

accident le retint plusieurs jours à Sienne et ne lui permit

d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux français.»]

«Si vous joignez à cela, monsieur le comte, mes dépenses extraordinaires

pour frais de représentation avant, pendant et après le conclave,

dépenses augmentées par la présence de la grande-duchesse Hélène[164],

du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavière, vous trouverez

sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accordés seront

de beaucoup dépassés. La première année de l'établissement d'un

ambassadeur est ruineuse, les secours accordés pour cet établissement

étant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de séjour

pour qu'un agent diplomatique ait trouvé le moyen d'acquitter les dettes

qu'il a contractées d'abord et de mettre ses dépenses au niveau de ses

recettes. Je connais toute la pénurie du budget des affaires étrangères;

si j'avais par moi-même quelque fortune, je ne vous importunerais pas:

rien ne m'est plus désagréable, je vous assure, que ces détails d'argent

dans lesquels une rigoureuse nécessité me force d'entrer, bien malgré

moi.

[Note 164: _Hélène-Paulouwna_ (Frédérique-Charlotte-Marie)

était la fille du prince Paul de Wurtemberg. Née le 9 janvier

1807, elle avait épousé, le 19 février 1824, le grand-duc

Michel Paulowitch, frère du tzar Alexandre et du grand-duc

Nicolas, qui allait devenir, l'année suivante, empereur de

Russie.]

[Note 165: _Paul_-Charles-Frédéric-Auguste, frère du roi de

Wurtemberg. Né le 19 janvier 1785, il avait épousé, le 28

septembre 1805,

Catherine-Charlotte-Georgine-Frédérique-Louise-Sophie-Thérèse,

fille du duc de Saxe-Hildburhausen.]

«Agréez, monsieur le comte, etc.»

J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien

qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces

nouvelles solitudes; mais je ne m'étais pas douté de ce que pouvaient

être des fêtes à Rome: elles ont quelque chose de la poésie antique qui

place la mort à côté des plaisirs. À la villa Médicis, dont les jardins

sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène,

l'encadrement du tableau est magnifique: d'un côté, la villa Borghèse

avec la maison de Raphaël; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les

coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entière

comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se

pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés

venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hélène semblait

leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la

tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de

guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a

balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne

sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or

d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a été promptement réparé. Au

lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais:

l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent, avait

quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se

jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés

battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait

dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon

qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout

cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les

tempêtes accoutumées de ma vie[166].

[Note 166: La fête donnée par Chateaubriand à la Villa

Médicis, en l'honneur de la princesse Hélène, eut lieu le 29

avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en

publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de

Paris reproduisit dans son numéro du 15 mai.]

Quel prestige pour tout homme qui n'eût pas compté son monceau d'années,

et qui eût demandé des illusions au monde et à l'orage! J'ai bien de la

peine à me souvenir de mon automne, quand, dans mes soirées, je vois

passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les

fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on

dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux. À quel désennui

vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont déjà aimé, les autres ce

qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans

ces sépulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui

serrent de bassins à des fontaines suspendues à des portiques; elles

iront augmenter tant de poussières légères et charmantes. Ces flots de

beautés, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la

musique de Rossini, qui se répète et s'affaiblit d'orchestre en

orchestre. Cette mélodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais

dans les savanes des Florides, le gémissement que j'ai ouï dans le

temple d'Érechtée à Athènes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons

qui me berçaient sur l'Océan? Ma sylphide serait-elle cachée sous la

forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est

restée unie au saule des prairies où je causais avec elle de l'autre

côté de la futaie de Combourg. Je suis bien étranger à ces ébats de la

société attachée à mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a

dans cette féerie une sorte d'enivrement qui me monte à la tête: je ne

m'en débarrasse qu'en allant rafraîchir mon front à la place solitaire

de Saint-Pierre ou au Colisée désert. Alors les petits spectacles de la

terre s'abîment, et je ne trouve d'égal au brusque, changement de la

scène que les anciennes tristesses de mes premiers jours.

* * * * *

Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la

famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies

qu'on lui jette sans cesse à la tête.

La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la

famille impériale; elle n'a fait qu'obéir à la dure nécessité imposée

par la force des armes; ce sont les alliés qui ont provoqué ce

bannissement: des conventions diplomatiques, des traités formels

prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils

doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un ambassadeur des

cinq puissances de délivrer _seul_ un passeport aux parents de Napoléon;

le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_

autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang de Napoléon

épouvantait les alliés, lors même qu'il ne coulait pas dans ses propres

veines!

Grâce à Dieu, je ne me suis jamais soumis à ces mesures. En 1823, j'ai

délivré, sans consulter personne, en dépit des traités et sous ma propre

responsabilité comme ministre des affaires étrangères, un passeport à

madame la comtesse de Survilliers[167], alors à Bruxelles, pour venir à

Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demandé le

rappel de ces lois de persécution; vingt fois j'ai dit à Louis XVIII que

je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la

statue de Napoléon replacée au haut de la colonne de la place Vendôme.

J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que

j'ai pu à la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement

la monarchie légitime: la liberté peut regarder la gloire en face.

Ambassadeur à Rome, j'ai autorisé mes secrétaires et mes attachés à

paraître au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renversé la

séparation élevée entre des Français qui ont également connu

l'adversité. J'ai écrit à M. le cardinal Fesch pour l'inviter à se

joindre aux cardinaux qui devaient se réunir chez moi; je lui ai

témoigné ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir

prendre; je lui ai rappelé le temps où j'avais fait partie de sa mission

auprès du Saint-Siège; et j'ai prié mon ancien ambassadeur d'honorer de

sa présence le banquet de son ancien secrétaire d'ambassade. J'en ai

reçu cette réponse pleine de dignité, de discrétion et de prévoyance:

[Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de

comte de Survilliers, comme son frère Louis avait pris le nom

de comte de Saint-Leu, et son frère Jérôme celui de comte de

Montfort.]

«Du palais Falconieri, 4 avril 1829.

«Le cardinal Fesch est bien sensible à l'invitation obligeante de M. de

Chateaubriand, mais sa position à son retour à Rome lui conseilla

d'abandonner le monde et de mener une vie tout à fait séparée de toute

société étrangère à sa famille. Les circonstances qui se succédèrent lui

prouvèrent qu'un tel parti était indispensable à sa tranquillité; et les

douceurs du moment ne le garantissant point des désagréments de

l'avenir, il est obligé de ne point changer de manière de vivre. Le

cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'être convaincu que rien

n'égale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne

se rendra pas chez Son Excellence aussi fréquemment qu'il l'aurait

désiré.

«Le très humble, etc.

«Cardinal FESCH.»

La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas

des désagréments de l'avenir_, fait allusion à la menace de M. de

Blacas, qui avait donné l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en

bas de ses escaliers, s'il se présentait à l'ambassade de France: M. de

Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours été si grand seigneur.

Moi qui pour être, autant que je puis, ce que je dois être dans le

présent, me rappelle sans cesse mon passé, j'ai agi d'une autre sorte

avec M. l'archevêque de Lyon: les petites mésintelligences qui

existèrent entre lui et moi à Rome m'obligent à des convenances d'autant

plus respectueuses que je suis à mon tour dans le parti triomphant, et

lui dans le parti abattu.

De son côté, le prince Jérôme m'a fait l'honneur de réclamer mon

intervention, en m'envoyant copie d'une requête qu'il adresse au

cardinal secrétaire d'État; il me dit dans sa lettre:

«L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses conséquences,

pour que cette généreuse France qui l'a vu naître (le prince Jérôme),

cette France qui possède toutes ses affections, et qu'il a servie vingt

ans, veuille aggraver sa situation en permettant à chaque gouvernement

d'abuser de la délicatesse de sa position.

«Le prince Jérôme de Montfort, confiant dans la loyauté du gouvernement

français et dans le caractère de son noble représentant, n'hésite pas à

penser que justice lui soit rendue.

«Il saisit cette occasion, etc.

«JÉRÔME.»

J'ai adressé, en conséquence de cette requête, une note confidentielle

au secrétaire d'État, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces

mots:

«Les motifs déduits par le prince Jérôme de Montfort ayant paru au

soussigné fondés en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention

de ses bons offices au réclamant, persuadé que le gouvernement français

verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur

des lois politiques.

«Le soussigné mettrait un prix tout particulier à obtenir, dans cette

circonstance, le puissant intérêt de S. E. le cardinal secrétaire

d'État.

«CHATEAUBRIAND.»

J'ai répondu en même temps au prince Jérôme ce qui suit:

«Rome, 9 mai 1829.

«L'ambassadeur de France près le Saint-Siège a reçu copie de la note que

le prince Jérôme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il

s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui

témoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprès du secrétaire d'État

de Sa Sainteté, les justes réclamations de Son Altesse.

«Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi été banni de sa patrie, serait

trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Français qui se trouvent

encore placés sous le coup d'une loi politique. Le frère exilé de

Napoléon, s'adressant à un émigré jadis rayé de la liste des proscrits

par Napoléon lui-même, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir

pour témoins les ruines de Rome.

«Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 39 / 124 题