«Rome, 4 mai 1829.
«J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous
accusant réception de votre dépêche nº 25, que le pape m'avait reçu en
audience particulière le 29 avril à midi. Sa Sainteté m'a paru jouir
d'une très bonne santé. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gardé à
peu près cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant
moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de
créance.
«En quittant le cabinet de Sa Sainteté au Vatican, je suis descendu chez
le secrétaire d'État, et, abordant franchement la question avec lui, je
lui ai dit: «Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous
êtes _Autrichien_, _vous détestez la France_, vous voulez lui jouer de
mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?»
«Il a haussé les épaules et m'a répondu: «Vos journaux me font rire; je
ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'êtes pas
convaincu; mais mettez-moi à l'épreuve et vous verrez si je n'aime pas
la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre
roi!» Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincère. Il est
d'une indifférence profonde en matière religieuse; il n'est pas prêtre;
il a même songé à quitter la pourpre et à se marier; il n'aime pas les
jésuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux,
gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui
causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrêmement peu
favorable à la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce
vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.
«J'ai l'honneur, etc.»
«10 mai 1829.
Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accroît de
la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus
Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes
amis; des allées mènent à la Paneterie; pauvre laiterie, volière ou
ménagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les
papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte
quirinale, on aperçoit dans une rue étroite des femmes qui travaillent
aux différents étages de leurs fenêtres: les unes brodent, les autres
peignent dans le silence de ce quartier retiré. Les cellules des
cardinaux du dernier conclave ne m'intéressent pas du tout. Lorsqu'on
bâtissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre à
Raphaël, qu'en même temps les rois venaient baiser la mule du pontife,
il y avait quelque chose digne d'attention dans la papauté temporelle.
Je verrais volontiers la loge d'un Grégoire VII, d'un Sixte-Quint, comme
je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs,
délaissés d'une obscure compagnie de septuagénaires, ne me représentent
que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur
poussière et d'où s'est envolée une famille de morts.
Je passe donc rapidement ces cellules déjà à moitié abattues pour me
promener dans les salles du palais: là, tout me parle d'un
événement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'à
Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.
[Note 168: L'enlèvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au
6 juillet 1809.]
Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les
souvenirs de Pie VII, dont j'ai raconté l'histoire en parlant de madame
de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs
esquissés sous la voûte de mon monument. Ma fidélité à la mémoire de
mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne
descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de
moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous
détruit pas; elle nous rend seulement invisibles.