«Rome, ce 16 avril 1829.
«Monsieur le comte,
«Les choses se développent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le
faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain
pontife sont parfaitement d'accord avec le système pacificateur suivi
par Léon XII: Pie VIII va même plus loin que son prédécesseur; il
s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de
prononcer le mot et de conseiller aux Français de suivre l'esprit. Le
nonce, ayant encore écrit sur nos affaires, a reçu sèchement l'ordre de
se mêler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et
M. le comte de Celles mettra fin à sa mission le mois prochain.
«Le cardinal Albani, dans une position difficile, est obligé de
l'expier: les protestations qu'il me fait de son dévouement à la France
blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous
les rapports religieux, nous n'avons rien à craindre du cardinal Albani;
fort peu religieux lui-même, il ne sera poussé à nous troubler ni par
son propre fanatisme, ni par l'opinion modérée de son souverain.
«Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police
et une correspondance chiffrée que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie:
laisser occuper les légations, ou mettre garnison autrichienne à Ancône
sous un prétexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et déclarer la
guerre à la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817;
on ne satisfait pas impunément sous nos yeux une ambition avide et
injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de
Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modène, auquel il prétend
laisser son énorme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot
contre l'héritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout
cela aurait été dangereux à l'époque où des gouvernements secrets et
absolus faisaient marcher obscurément des soldats derrière une obscure
dépêche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la
liberté de la presse et de la parole, avec le télégraphe et la rapidité
de toutes les communications, avec la connaissance des affaires répandue
dans les diverses classes de la société, on est à l'abri des tours de
gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut
pas se dissimuler qu'un _chargé d'affaires d'Autriche_, secrétaire
d'État à Rome, a des inconvénients; il y a même certaines notes (par
exemple celles qui seraient relatives à la puissance impériale en
Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani.
Personne n'a encore pu pénétrer le secret d'une nomination qui déplaît à
tout le monde, même au cabinet de Vienne. Cela tient-il à des intérêts
étrangers à la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce
moment au saint-père de lui avancer 200,000 piastres dont le
gouvernement de Rome a besoin; d'autres prétendent que cette somme
serait prêtée par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait
samedi dernier que Sa Sainteté, ne voulant pas reprendre le cardinal
Bernetti et désirant néanmoins lui donner une grande place, n'avait
trouvé d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la
légation de Bologne. De misérables embarras deviennent souvent les
motifs des plus importantes résolutions. Si la version du cardinal
Macchi est la véritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la
_satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une
raison apparente, à l'aide de laquelle il chercherait à masquer à ses
propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point à la
durée du ministère d'Albani. Aussitôt qu'il entrera en relation avec les
ambassadeurs, les difficultés naîtront de toutes parts.
«Quant à la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec
précaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est
malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tombé
au dernier degré du mépris. La manière dont la cour vit au milieu de ses
gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantômes de la
peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des
gibets, contribue de plus en plus dans ce pays à avilir la royauté. Mais
on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous,
le produit du siècle, la lutte de l'ancienne société avec la nouvelle,
le combat de la décrépitude des vieilles institutions contre l'énergie
des jeunes générations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui
est à ce qui pourrait être. Ne nous le dissimulons pas: le grand
spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle
qui frappe les yeux des nations restées ou retombées sous le joug,
excite des regrets ou nourrit des espérances. Le mélange des
gouvernements représentatifs et des monarchies absolues ne saurait
durer; il faut que les unes ou les autres périssent, que la politique
reprenne un égal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La
douane d'une frontière ne peut désormais séparer la liberté de
l'esclavage; un homme ne peut plus être pendu de ce côté-ci d'un
ruisseau pour des principes réputés sacrés de l'autre côté de ce même
ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce
sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que
l'Italie est _française_. Le jour où elle entrera en jouissance des
droits que son intelligence aperçoit et que la marche progressive du
temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne
sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excités par des
manoeuvres de police et pendus sans miséricorde, qui soulèveront ce
pays. On donne aux gouvernements les idées les plus fausses du véritable
état des choses; on les empêche de faire ce qu'ils devraient faire pour
leur sûreté, en leur montrant toujours comme les conspirations
particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause
permanente et générale.
«Telle est, monsieur le comte, la position réelle de l'Italie: chacun de
ses États, outre le travail commun des esprits, est tourmenté de quelque
maladie locale: le Piémont est livré à une faction fanatique; le
Milanais est dévoré par les Autrichiens; les domaines du saint-père sont
ruinés par la mauvaise administration des finances; l'impôt s'élève à
près de cinquante millions et ne laisse pas au propriétaire un pour cent
de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande
est générale; le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de
franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises
prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit dans la légation de
Bologne[162].
[Note 162: Le duc de Modène se défendait de cette accusation.
Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les
explications que donne à ce sujet M. de Marcellus.]
«Je vous ai déjà, monsieur le comte, parlé de Naples, où la faiblesse du
gouvernement n'est sauvée que par la lâcheté des populations.
«C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de
l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu
dans la patrie de Marius et de César. Les habitudes d'une vie oisive et
le charme du climat contribuent encore à ôter aux Italiens du midi le
désir de s'agiter pour être mieux. Les antipathies nées des divisions
territoriales ajoutent aux difficultés d'un mouvement intérieur; mais si
quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en deçà des
Alpes accordait une charte à ses sujets, une révolution aurait lieu,
parce que tout est mûr pour cette révolution. Plus heureux que nous et
instruits par notre expérience, les peuples économiseraient les crimes
et les malheurs dont nous avons été prodigues.
«Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientôt le congé que je
vous ai demandé: peut-être en ferai-je usage. Au moment donc de quitter
l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperçus
généraux, pour fixer les idées du conseil du roi et afin de le tenir en
garde contre les rapports des esprits bornés ou des passions aveugles.
«J'ai l'honneur, etc., etc.»