«Rome, mercredi 8 avril 1829
«J'ai donné aujourd'hui même à dîner à tout le conclave. Demain je
reçois la grande-duchesse Hélène. Le mardi de Pâques, j'ai un bal pour
la clôture de la session; et puis je me prépare à aller vous voir; jugez
de mon anxiété: au moment où je vous écris, je n'ai point encore de
nouvelles de mon courrier à cheval annonçant la mort du pape, et
pourtant le pape est déjà couronné; Léon XII est oublié; j'ai repris les
affaires avec le nouveau secrétaire d'État Albani; tout marche comme
s'il n'était rien arrivé, et j'ignore si vous savez même à Paris qu'il y
a un nouveau pontife! Que cette cérémonie de la bénédiction papale est
belle! La Sabine à l'horizon, puis la campagne déserte de Rome, puis
Rome elle-même, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant à
genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui
bénisse ses sujets.
«J'en étais là de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gènes
m'apporte une dépêche télégraphique de Paris à Toulon, laquelle dépêche,
qui répond à celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, à
onze heures du matin, on a reçu à Paris ma dépêche télégraphique de Rome
à Toulon, dépêche qui annonçait la nomination du cardinal Castiglioni,
et que le roi est fort content.
«La rapidité de ces communications est prodigieuse; mon courrier est
parti le 31 mars, à huit heures du soir, et le 8 avril, à huit heures du
soir, j'ai reçu la réponse de Paris[160].»
[Note 160: En même temps que cette lettre, Chateaubriand
envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune
Canaris:
«Rome, 9 avril 1829.
«Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse.
Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires.
Voici mes recommandations:
«Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né
en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour
la liberté de la vôtre, soyez surtout bon chrétien,
c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu.
Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom
sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé
votre illustre père.
«Je vous embrasse.
«CHATEAUBRIAND.»]
«11 avril 1829.
«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pâques, dans quinze
jours mon congé et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance;
je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni à la
politique. Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout
ce que vous m'avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les
beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les déserts de
la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs.
Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'année: je suis du nombre.»
«Mercredi saint, 15 avril.
«Je sors de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et
entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de
cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché.
«Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les
fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands
traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints,
laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche,
image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à _une petite
vapeur_[161]. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné
au même autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur;
l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux
Lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et
la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant
pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept
collines était là avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes
puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques,
un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des
princes de l'Église sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui
civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient
avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican,
palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l'unité de
l'Église, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la
communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome
chrétienne, en commémorant l'agonie de Jésus-Christ, avait l'air de
célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que
Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout
oublier, mépriser tout et mourir.»
[Note 161: _Umbræ enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre
de la Sagesse._)]