_Confidentielle._
«Rome, ce 2 avril 1829.
«Monsieur le comte,
«J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que
je vous ai annoncés. Ce n'est rien moins que le journal officiel et
secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien;
j'en ai fait disparaître seulement tout ce qui pouvait indiquer avec
trop de précision les sources où j'ai puisé. S'il transpirait la moindre
chose de ces révélations, dont il n'y a peut-être pas un autre exemple,
il en coûterait la fortune, la liberté et la vie peut-être à plusieurs
personnes. Cela serait d'autant plus déplorable que ces révélations ne
sont point dues à l'intérêt et à la corruption, mais à la confiance dans
l'honneur français. Cette pièce, monsieur le comte, doit donc demeurer à
jamais secrète, après avoir été lue dans le conseil du roi: car, malgré
les précautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les
choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs.
J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le
gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre où sont
notés jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses décisions,
ses gestes et ses faits; quel trésor historique si l'on pouvait y
fouiller en remontant vers les premiers siècles de la papauté! Il m'a
été entr'ouvert un moment pour l'époque actuelle. Le roi verra, par les
documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intérieur
d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui
seront connus, et les ministres de Sa Majesté ne marcheront pas dans
l'ombre.
«Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre
réflexion, il ne me reste plus qu'à vous offrir la nouvelle assurance de
la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.»
L'original italien du document précieux annoncé dans cette dépêche
confidentielle a été brûlé à Rome sous mes yeux; je n'ai point gardé
copie de la traduction de ce document que j'ai envoyée aux affaires
étrangères; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_
jointes par moi à cette traduction[159]. Mais la même discrétion qui m'a
fait recommander au ministre de garder la pièce à jamais secrète
m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit
l'obscurité dont ces remarques sont enveloppées, par l'absence du
document auquel elles se rapportent, cette obscurité serait encore de la
lumière à Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville
éternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils
allassent frapper quelque arrière-neveu des auteurs de la mystérieuse
confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperçu général_ du
contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un
rapport direct avec les affaires de France.
[Note 159: Voir l'_Appendice_ nº III: _le Journal du
Conclave_.]
On voit premièrement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou
combien elle était elle-même trompée; car, pendant qu'elle me faisait
dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se
réunissaient à la minorité ou à la faction dite de Sardaigne.
La minorité des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux français
influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela?
Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargés et par
leurs votes en faveur d'un pape exalté.
Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil
avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient à faire
croire que Charles X et son gouvernement n'étaient pas d'accord.
Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a à faire au conclave une
déclaration _purement_ de conscience; il est renvoyé devant quatre
cardinaux-évêques: les actes de cette confession secrète demeurent à la
garde du grand pénitencier. Les autres cardinaux français ignorent la
matière de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain à la
découvrir: le fait est important et curieux.
La minorité est composée de seize voix compactes. Les cardinaux de cette
minorité s'appellent les _Pères de la Croix_; ils mettent sur leur porte
une croix de Saint-André pour annoncer que, déterminés dans leur choix,
ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorité du conclave
montre des sentiments raisonnables et la ferme résolution de ne se mêler
en rien de la politique étrangère.
Le procès-verbal dressé par le notaire du conclave est digne d'être
remarqué: «Pie VIII, y est-il dit à la conclusion, s'est déterminé à
nommer le cardinal Albani secrétaire d'État, afin de satisfaire aussi le
cabinet de Vienne.» Le souverain pontife partage les lots entre les deux
couronnes; il se déclare le pape de la France et donne à l'Autriche la
secrétairerie d'État.