À SON ÉMINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.

«Rome, ce 28 mars 1829.

«Monseigneur,

«Ne pouvant plus communiquer avec vos collègues MM. les cardinaux

français renfermés au palais de Monte-Cavallo; étant obligé de tout

prévoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intérêt de notre

pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les

conclaves, je me vois à regret dans la fâcheuse nécessité de confier à

Votre Éminence une exclusion éventuelle.

«Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en

est pas moins un homme de capacité sur lequel, dans une lutte prolongée,

on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal chargé au conclave

des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son

discours, l'a déjà désigné officiellement en cette qualité. Or, il est

impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal

appartenant ouvertement à une couronne, pas plus à la couronne de France

qu'à toute autre.

«En conséquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins

pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, et prenant

sur moi seul toute la responsabilité, de donner l'exclusion à M le

cardinal Albani, si d'un côté par une rencontre fortuite, et de l'autre

par une combinaison secrète, il venait à obtenir la majorité des

suffrages.

«Je suis, etc., etc.»

Cette lettre d'exclusion, confiée à un cardinal par un ambassadeur qui

n'y est pas autorisé formellement, est une témérité en diplomatie: il y

a là de quoi faire frémir tous les hommes d'État à domicile, tous les

chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux

affaires étrangères; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point

de ne pas même songer au cas éventuel d'exclusion, force m'était d'y

songer pour lui. Supposez qu'Albani eût été nommé pape par aventure, que

serais-je devenu? J'aurais été à jamais perdu comme homme politique.

Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme

politique, mais pour la génération future des écrivains à qui on ferait

du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dépens de

leur carrière, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a

fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma

prévoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui

paraît une énormité, mesuré à la courte échelle des vieilles idées

diplomatiques, n'était au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la

société. Cette audace me venait, d'un côté, de mon insensibilité pour

toute disgrâce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon

temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de

la nomination d'un pape, des rivalités des couronnes et des intrigues de

l'intérieur d'un conclave.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 35 / 124 题