«Rome, 17 mars 1829.
«Le roi de Bavière[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parlé de
vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce
qu'il a sur la tête, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au passé.
Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.
[Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavière, né
à Strasbourg en 1786. Monté sur le trône le 12 octobre 1825,
il se montra un ardent _philhellène_, ce dont Chateaubriand
lui savait très grand gré. Un voyage qu'il fit en Italie, de
1804 à 1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le
quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands
artistes de l'Allemagne et il ne négligea rien pour faire de
Munich l'Athènes moderne. Malheureusement, il y introduisit
un jour Aspasie sous les traits de Lola Montès, une danseuse
dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment
la souveraine absolue de la Bavière. Louis Ier, obligé de
quitter ses États, au mois de février 1848, abdiqua, le 20
mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vécut
depuis dans la retraite et mourut à Nice le 29 février 1868.]
«Au reste, nous voilà au milieu de grands événements: un pape à faire;
que sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une
nouvelle campagne en Orient; de quel côté sera la victoire?
Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il
une tête capable d'apercevoir tout ce qui se trouve là-dedans pour la
France et d'en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on
n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres,
les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes
ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a
que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder
autour de moi. Hier, je suis allé me promener par une espèce de tempête
sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si
bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait
pourtant foulé les pierres que je foulais: où est Horace?»
* * * * *
Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de
recommandation de ses amies de Paris. Je répondis à l'une de ces lettres
le 21 mars 1829:
«J'ai reçu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien,
mais je suis tout à vos ordres. Je n'en étais pas à savoir ce que
c'était que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau;
il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point répondu à votre première
lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la
barbarie _disciplinée_, pour ces esclaves _bâtonnés_ en soldats[149].
Que les femmes soient transportées d'admiration pour les hommes qui en
épousent à la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrès
des lumières et de la civilisation, je le conçois; mais moi je tiens à
mes pauvres Grecs; je veux leur liberté comme celle de la France; je
veux aussi des frontières qui couvrent Paris, qui assurent notre
indépendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de
Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de
Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse
d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des
croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son sérail;
j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se
serait bien gardé de lui mettre une robe de chambre turque.»
[Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_,
né à Florence le 14 septembre 1792. Élevé par le célèbre
antiquaire l'abbé Zannoni, il apprit un grand nombre de
langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en
Allemagne. Il a joué en Toscane un rôle politique important,
particulièrement de 1847 à 1849. Bien qu'il fût devenu
presque aveugle dès 1839, il se voua avec passion aux études
historiques et fut le principal rédacteur des _Archives
historiques_ publiées à Florence par Vieusseux. Le plus
remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di
Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le
3 février 1876.]
[Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donné le nom de la
correspondante à laquelle était adressée cette lettre du 21
mars. C'est évidemment la dame dont il a parlé plus haut,
dans sa lettre à Mme Récamier, du 15 janvier 1829, et dont il
disait: «J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui
venait quelquefois me voir au ministère; jugez comme elle me
fait bien la cour: elle est turque enragée; Mahmoud est un
grand homme qui a devancé sa nation!»]