DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

«Dimanche[139], ce 15 mars 1829.

[Note 139: Les précédentes éditions portent à tort: _Jeudi_,

ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier,

et aussi avec les deux dates données par Chateaubriand

quelques lignes plus loin, et qui, celles-là, sont exactes:

_jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.]

«Monsieur le comte,

«J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrivée successive de MM. les

cardinaux français. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et

de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier

est entré au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142],

les deux autres s'y sont renfermés vendredi soir, 13.

[Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829),

petit-neveu du cardinal de Bernis. Il était depuis deux ans

évêque de Nancy, lorsqu'il fut élu, par le bailliage de cette

ville, député de son ordre aux États-Généraux. Ce fut lui

qui, le 4 mai 1789, à l'issue de la messe qui eut lieu dans

l'église Saint-Louis, à Versailles, pour l'ouverture des

États, prononça le discours d'usage. Son attitude hostile aux

idées de la Révolution l'obligea bientôt à quitter la France;

il se réfugia d'abord à Trêves, puis en Autriche, devint l'un

des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec

lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint à l'archevêque de

Reims, M. de Talleyrand-Périgord, pour l'administration des

affaires ecclésiastiques. Archevêque de Sens en 1817, il

reçut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la

dignité de cardinal. Il assista aux deux conclaves où furent

élus Léon XII et Pie VIII et mourut à Paris le 10 décembre

1829.]

[Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_

(1773-1844). Il était en 1789 chanoine du grand chapitre de

Strasbourg. La Révolution le força de se réfugier à Vienne,

où il séjourna jusqu'en 1817, époque à laquelle il fut nommé

évêque de Strasbourg. À la mort du cardinal de Périgord

(1821), il devint grand-aumônier de France. Revêtu de la

pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transféré de

l'évêché de Strasbourg à l'archevêché de Rouen. Après la

révolution de 1830, le prince de Croy resta fidèle à ses

opinions légitimistes; il fut cependant obligé d'assister, en

1840, au baptême du comte de Paris, mais se retira aussitôt

après la cérémonie.]

[Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839).

Il fit ses études au séminaire d'Aix, où il se lia intimement

avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'éclata la Révolution, il

n'avait reçu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se

rendit à Vérone, auprès du comte de Provence; puis, il revint

en France, prit part à plusieurs complots royalistes, et dut

retourner en Italie après le 18 fructidor. La protection de

l'abbé Fesch lui permit de rentrer en France sous le

Consulat, et bientôt de remplir auprès de son ancien

condisciple, devenu archevêque de Lyon, cardinal et

ambassadeur à Rome, les fonctions de secrétaire particulier

(1803). La même année, il fut nommé auditeur de Rote. Il ne

fut ordonné prêtre qu'en 1825, à Rome. Léon XII le créa peu

après (25 juin 1827) cardinal au titre de

Saint-Pierre-ès-liens, qu'il échangea plus tard contre celui

de la Trinité-du-Mont. À son retour en France, Mgr d'Isoard

fut pourvu de l'archevêché d'Auch et appelé à la pairie avec

le titre de duc (24 janvier 1829). À la révolution de

Juillet, sa nomination à la Chambre haute fut annulée par la

nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement à son

diocèse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant déterminé

une vacance dans le corps des cardinaux français, Mgr

d'Isoard fut appelé à lui succéder (14 juin 1839), mais il

mourut presque subitement quelques mois après, le 7 octobre,

pendant qu'il attendait à Paris ses bulles d'institution.]

«Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqué

des notes importantes sur la minorité et la majorité du conclave, sur

les sentiments dont les différents partis sont animés. Nous sommes

convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai déjà parlé,

savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla,

Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les

cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et

Cristaldi[143]».

[Note 143: Bélisaire _Cristaldi_, né à Rome le 11 juillet

1764, mort à Rome le 25 février 1831. Nommé cardinal le 2

octobre 1826.]

«J'espère que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les

cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien à me

reprocher si des passions ou des intérêts venaient à tromper mes

espérances.

«J'ai découvert, monsieur le comte, de méprisables et dangereuses

intrigues entretenues de Paris à Rome par le canal de M. le nonce

Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en

plein conclave la copie de prétendues instructions secrètes divisées en

plusieurs articles et données (assurait-on impudemment) à M. le cardinal

de Latil. La majorité du conclave s'est prononcée fortement contre de

pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on écrivît au nonce de

rompre toute espèce de relations avec ces hommes de discorde qui, en

troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique

odieuse à tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces

révélations authentiques, et je vous l'enverrai après la nomination du

pape: cela vaudra mieux que toutes les dépêches du monde. Le roi

apprendra à connaître ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra

s'appuyer sur des faits propres à le diriger dans sa marche.

[Note 144: Mgr Lambruschini, archevêque de Gênes, nonce du

Saint-Siège à Paris.]

«Votre dépêche nº 14 me donna avis des empiétements que le nonce de Sa

Sainteté a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Léon XII.

La même chose était déjà arrivée, lorsque j'étais ministre des affaires

étrangères, à la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens

de se défendre contre ces attaques publiques; il est bien plus

difficile d'échapper aux trames ourdies dans l'ombre.

«Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes

raisonnables: le seul abbé Coudrin[145], dont vous m'avez parlé, est un

de ces esprits compactes et rétrécis dans lesquels rien ne peut entrer,

un de ces hommes qui se sont trompés de profession. Vous n'ignorez pas

qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a même des bulles d'institution:

cela ne s'accorde guère avec nos lois civiles et nos institutions

politiques.

[Note 145: L'abbé _Coudrin_ avait accompagné à Rome comme

conclaviste le cardinal-archevêque de Rouen, le prince de

Croy, dont il était, depuis 1826, le premier vicaire général.

Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est trompé

dans le jugement qu'il a porté sur lui. Bien loin d'être un

«esprit rétréci», l'abbé Coudrin possédait les hautes et

rares qualités qui font les chefs d'ordres. Son intelligence

égalait sa vertu. À l'époque où la Révolution venait

d'anéantir les anciens ordres religieux, il lui a été donné

de fonder une Congrégation, que Chateaubriand sans nul doute

a mal connue et qui est aujourd'hui répandue dans le monde

entier, la Congrégation des Sacrés-Coeurs de Jésus et de

Marie et de l'Association perpétuelle du Très Saint Sacrement

de l'Autel (dite de Picpus). L'abbé Pierre Coudrin (en

religion le P. Marie-Joseph) était né le 1er mars 1768; il

est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P.

Marie-Joseph Coudrin_, par un Père de la Congrégation des

Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie.]

«Il se pourrait faire que le pape fût élu à la fin de cette semaine.

Mais si les cardinaux français manquent le premier effet de leur

présence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De

nouvelles combinaisons amèneraient peut-être une nomination inattendue:

on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel

que Dandini[146].

[Note 146: Hercule Dandini, né à Rome le 25 juillet 1759,

mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.]

«Je me suis jadis, monsieur le comte, trouvé dans des circonstances

difficiles, soit comme ambassadeur à Londres, soit comme ministre

pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs,

soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donné autant

d'inquiétude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les

genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renfermé

dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n'ai ni

argent à donner, ni places à promettre; les passions caduques d'une

cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai à

combattre la bêtise dans les uns, l'ignorance du siècle dans les autres;

le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicité dans ceux-là; dans

presque tous l'ambition, les intérêts, les haines politiques, et je suis

séparé par des murs et par des mystères de l'assemblée où fermentent

tant d'éléments de division. À chaque instant la scène varie; tous les

quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de

nouvelles perplexités. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire

valoir, que je vous entretiens de ces difficultés, mais pour me servir

d'excuse dans le cas où l'élection produirait un pape contraire à ce

qu'elle semble promettre et à la nature de nos voeux. À la mort de Pie

VII, les questions religieuses n'avaient point encore agité l'opinion:

ces questions sont venues aujourd'hui se mêler à la politique, et

jamais l'élection du chef de l'Église ne pouvait tomber plus mal à

propos.

«J'ai l'honneur, etc.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 29 / 124 题