À MADAME RÉCAMIER.

«Rome, le 21 mars 1829

«Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis allé hier, entre deux

scrutins et en attendant un pape, à Saint-Onufre: ce sont bien deux

_orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un chêne _vert_. Je suis

tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux

fermés, à la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que

le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle

admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du

Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être, je n'ai

jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissée entrer dans l'intérieur du

couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante,

quoique à moitié effacée, d'une madone de Léonard de Vinci? Avez-vous vu

dans la bibliothèque le masque du Tasse, sa couronne de laurier flétrie,

un miroir dont il se servait, son écritoire, sa plume et la lettre

écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste?

Dans cette lettre d'une petite écriture raturée, mais facile à lire, il

parle d'_amitié_ et du _vent de la fortune_; celui-là n'avait guère

soufflé pour lui et l'amitié lui avait souvent manqué.

«Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le

choix a été retardé, si des obstacles se sont élevés de toutes parts, ce

n'est pas ma faute: il aurait fallu m'écouter un peu davantage et ne pas

agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait décider. Au

reste, à présent, il me semble que tout le monde veut être en paix avec

moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il

réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela il descend

chez moi résolu à voter pour le pape le plus modéré.

«Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kératry qui[151] a

parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus

content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la _liberté_

chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le

cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez loué _en plein conclave_?

Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie.»

[Note 150: Ce second discours fut prononcé par Chateaubriand

en plein conclave. On en trouvera le texte à l'_Appendice_ nº

II: _le Conclave de 1829_.]

[Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kératry_ (1769-1859).

Député du Finistère, rédacteur du _Courrier français_, il

avait, à la tribune et dans la Presse, vivement combattu M.

de Villèle, ce qui l'avait rapproché de Chateaubriand. Député

de 1818 à 1824, puis de 1827 à 1837, M. de Kératry fut nommé

pair de France le 3 octobre 1837. Élu en 1849 à la

Législative, et appelé, comme doyen d'âge, à présider la

première séance, il profita de cette circonstance pour

laisser éclater son hostilité contre les institutions

républicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique

et rentra dans la vie privée au 2 décembre 1851. Ce vieux

parlementaire avait publié de nombreux écrits de philosophie

spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un

au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un

assez vif succès.]

«24 mars 1829.

«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais

je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un

tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur

politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de

vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les

gens qui ont une idée fixe et qui croient que le monde n'est occupé que

de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe

d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du

moment, les discussions des Chambres, les ambitions émues, ont bien

autre chose à faire. Lorsque le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis

sur son conclave, tout préoccupé de la guerre d'Espagne que j'étais, je

disais en recevant ses dépêches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_

M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est

vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce

qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées

aux idées politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la

querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme à

cette heure, troubler ou calmer les États.

«Depuis la lettre qui m'annonçait la prolongation du congé de M. de La

Ferronnays et son départ pour Rome, je n'ai rien appris: je crois

pourtant cette nouvelle vraie.

«M. Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante; il dit qu'il se

meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des inscriptions et me

demande d'écrire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue à me

donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le

monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez

croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ était fait pour un

bas-relief et convient à la sculpture[152].»

[Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le

tombeau du Poussin, d'après le tableau des _Bergers

d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand était, à bon

droit, extrêmement satisfait.]

«28 mars.

«M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre

aujourd'hui au conclave; c'est le siècle des merveilles. J'ai auprès de

moi le fils du maréchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]:

_messieurs du Constitutionnel_ dînent à ma table auprès de _messieurs de

la Quotidienne_. Voilà l'avantage d'être sincère; je laisse chacun

penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la même liberté; je tâche

seulement que mon opinion ait la majorité, parce que je la trouve, comme

de raison, meilleure que les autres. C'est à cette sincérité que

j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes à se

rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut

les saisir sous mon toit.»

[Note 153: Le troisième secrétaire de l'ambassade, le vicomte

de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, maréchal

de camp et député de la Loire-Inférieure, était, par sa mère,

petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers

secrétaires étaient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givré,

dont il sera parlé tout à l'heure.--Les attachés à

l'ambassade étaient MM. de Montebello, du Viviers, de

Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidèle

secrétaire de Chateaubriand.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 31 / 124 题