DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.

«Rome, ce 17 février 1829

«Monsieur le comte,

«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon

avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche nº 15, les difficultés

que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers du 10 de ce

mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et des

Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou une

heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.

«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave

ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du

Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.

«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour

d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M.

le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a

peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui.

On peut voir le nº 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a

aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre

voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne

prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de

femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est

pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils sortent, mais de

l'intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans

l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.

«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège:

la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société

européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui

se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la

papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles

têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se

transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur

les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de

la puissance de la mort.

«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après

l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il

allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté

cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les

couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les

cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant les

moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on ne

lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrêtait,

les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue afin

d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux

dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du

saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait

perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du

carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne des plus

vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux

hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.

«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés:

le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal

Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal

Giustiniani[118].

[Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entré très jeune

chez les Camaldules de Murano, près de Venise, il devint

successivement abbé de ce monastère, procureur, vicaire

général de la Congrégation. Léon XII le nomma visiteur

apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de la

congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort

de Pie VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de _Grégoire

XVI_.]

[Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidèle ministre de Pie

VII, voyez, au tome III des _Mémoires_, la note 2 de la page

230.]

[Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, né à Naples le 18 décembre

1758, mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé

cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.]

[Note 118: Jacques _Giustiniani_, né à Rome le 29 décembre

1769, mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé

cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826.]

«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé,

dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme

étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné

et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui,

consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût

autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a rédigé

le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d'avis de

donner l'institution canonique aux évêques des républiques espagnoles:

tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens

ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des

conversations que je vous ai annoncées dans ma dépêche nº 15.

«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France,

que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et

habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre

qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous

avec les _zelanti_ et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit

repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre

cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a

répondu: «Avec Capellari.»

«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle

dans l'annexe du nº 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal

Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du

cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement à lui manquer.

[Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, né à Plaisance le 29

juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1er juin 1795 et

avait assisté au conclave de Venise (décembre 1799--janvier,

février, mars 1800). Sous l'Empire, exilé en France en même

temps que Pie VII, il se montra l'un des plus énergiques

parmi les cardinaux qui refusèrent d'assister au mariage de

Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à Mézières, puis à

Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de

Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre

1818, préfet du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21

mai 1820, il fut transféré aux sièges d'Ostie et Velletri.

Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le conclave d'où

sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86

ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus

d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens

à la Propagande.]

«Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au

nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modération; il repousse les

jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des

ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est

rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120],

l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal

est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il

y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.

[Note 120: Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par

Pie VII le 23 février 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit

ans passés, lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal

secrétaire d'État et bibliothécaire; le pape le nomma en

outre secrétaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani

est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, dans sa 85e année.]

«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine;

il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura

vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre côté,

il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins

de cette indigence.

[Note 121: Charles _Odescalchi_, né à Rome le 5 mars 1786,

mort à Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par

Pie VII le 10 mars 1823.]

«Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a

fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il

m'a causés après la délivrance du roi Ferdinand. Dans l'évêché d'Imola,

que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas été plus modéré; il a

fait revivre les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs: ce

n'est pas le pape de notre époque. Au surplus, c'est un homme assez

savant, hébraïsant, helléniste, mathématicien, mais plus propre aux

travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas poussé par

l'Autriche.

«Après tout, la prévoyance humaine est souvent trompée; souvent un homme

change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a été

le pape conciliant Léon XII. Peut-être surgira-t-il, au milieu des

quatre compétiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le

cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal

Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au

vieux et vénérable doyen du Sacré Collège, La Somaglia, malgré sa

demi-enfance ou plutôt à cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le

dernier a même quelque espoir, parce qu'étant évêque et prince d'Ostie,

son exaltation amènerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places

libres.

[Note 122: François-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il

était, en février 1829, évêque de Frascati. C'est lui que le

Conclave élira pape le 31 mars 1829. Il prit à son avènement

le nom de Pie VIII et régna vingt mois seulement. Il mourut

le 30 novembre 1830.]

[Note 123: Pierre-François _Galleffi_, né à Césène le 27

octobre 1770, mort à Rome le 18 juin 1837. Il était cardinal

depuis le 12 juillet 1803.]

«On suppose que le conclave sera très long ou très court: il n'y aura

pas de combat de système, comme à l'époque du décès de Pie VII: les

_conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui

peut rendre l'élection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura

des luttes personnelles entre les prétendants qui réunissent un certain

nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave,

plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le

droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra

prolonger.

[Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux

puissances le droit d'intervenir dans les opérations d'un

conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche

ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce qu'on appelait

l'_exclusion_; c'est-à-dire que chacune d'elles a pu désigner

au conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu.

Sans pour cela leur reconnaître un droit quelconque, le

Sacré-Collège tient compte de ces indications, estimant que

ce serait préparer des difficultés au Saint-Siège que d'élire

un pape malgré l'hostilité déclarée d'une grande puissance

catholique.--L'exclusive, très différente en effet de

l'_exclusion_, appartient aux membres mêmes du congrès; elle

résulte des voix qui se refusent à donner au candidat du plus

grand nombre la majorité exigée pour la validité de

l'élection.]

«La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec

l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exercé dans le précédent

conclave contre Severoli, par l'intermédiaire du cardinal Albani. Contre

qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce

contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait à lui, ou contre

le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'être frappé de

ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indépendance de

l'élection?

«À quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de

son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse armé

du secret de son gouvernement et comme prêt à frapper l'élection du

conclave, si elle déplaisait à Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il

un choix de prédilection? Est-ce à tel ou tel cardinal qu'il veut prêter

son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est-à-dire les

cardinaux espagnols, napolitains et même piémontais, voulaient réunir

leurs voix à celles des cardinaux français, si l'on pouvait former un

parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces réunions

sont des chimères et nous avons dans les cardinaux des diverses cours

des ennemis plutôt que des amis.

«On assure que le primat de Hongrie et l'archevêque de Milan viendront

au conclave. L'ambassadeur d'Autriche à Rome, le comte Lutzow, tient de

très bons propos sur le caractère de conciliation que doit avoir le pape

futur. Attendons les instructions de Vienne.

«Au surplus, je suis persuadé que tous les ambassadeurs de la terre ne

font rien aujourd'hui à l'élection du souverain pontife et que nous

sommes tous d'une parfaite inutilité à Rome. Je ne vois au reste aucun

intérêt pressant à accélérer ou à retarder (ce qui n'est d'ailleurs au

pouvoir personne) les opérations du conclave. Que les cardinaux

étrangers à l'Italie assistent ou n'assistent pas à ce conclave, cela

est du plus mince intérêt pour le résultat de l'élection. Si l'on avait

des millions à distribuer, il serait encore possible de faire un pape:

je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas à l'usage de la France.

«Dans mes instructions confidentielles à M. le duc de Laval (13

septembre 1823) je lui disais: «Nous demandons que l'on mette sur le

trône pontifical un prélat distingué par sa piété et ses vertus. Nous

désirons seulement qu'il soit assez éclairé et d'un esprit assez

conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des

gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des

difficultés inextricables, aussi fâcheuses pour l'Église que pour le

trône.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modéré,

capable d'être agréé par tous les partis. Tout ce que nous leur

demandons dans notre intérêt, c'est de ne pas chercher à profiter des

divisions qui peuvent se former dans notre clergé pour troubler nos

affaires ecclésiastiques.»

«Dans une autre lettre confidentielle, écrite à propos de la maladie du

nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore à M le

duc de Laval: «Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau

conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indépendant des

autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modérés et

qu'il soit ami de la France.»

«Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur

l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?

«Cette dépêche renferme tout. Je n'aurai plus qu'à instruire le roi

succinctement des opérations du conclave et des incidents qui pourraient

survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation

des suffrages.

«Les cardinaux favorables aux jésuites sont: Giustiniani, Odescalchi,

Pedicini[125], et Bertazzoli[126].

[Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, né à Bénévent le 2

novembre 1760, mort à Rome le 19 novembre 1843. Cardinal

depuis le 10 mars 1823.]

[Note 126: François _Bertazzoli_, né à Lugo le 1er mai 1754,

mort à Rome le 7 avril 1830. Créé cardinal, comme Pedicini,

le 10 mars 1823.]

«Les cardinaux opposés aux jésuites par diverses causes et diverses

circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari,

Micara[128].

[Note 127: Placide _Zurla_, né à Legnago le 2 avril 1769,

mort à Palerme le 29 octobre 1834, créé cardinal le 10 mars

1823.]

[Note 128: Louis _Micara_, né à Frascati le 12 octobre 1775,

mort à Rome le 24 mai 1847. Nommé cardinal par Léon XII le 20

décembre 1824.]

«On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou

quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas,

trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'élection.

«Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et caché, que je

soupçonne léger sous l'apparence de la gravité, est fort embarrassé de

son rôle. Les instructions de sa cour n'ont rien prévu; il en écrit dans

ce sens au chargé d'affaires de Sa Majesté Catholique à Lucques.

«J'ai l'honneur, etc.

«_P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, déjà douze voix d'assurées. Ce

choix, s'il réussissait, serait très bon. Benvenuti connaît l'Europe,

et a montré de la capacité et de la modération dans divers emplois.»

* * * * *

Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de

cette grande loi d'élection, qui compte déjà plus de dix-huit cents ans

de durée. D'où viennent les papes? Comment de siècle en siècle ont-ils

été élus?

Au moment où la liberté, l'égalité et la république achevaient

d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait à Bethléem le tribun

universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l'égalité,

de la liberté et de la république, le Christ, qui, après avoir planté la

croix pour servir de limite à deux mondes, après s'être fait attacher à

cette croix, y être mort, symbole, victime et rédempteur des souffrances

humaines, transmit son pouvoir à son premier apôtre. Depuis Adam jusqu'à

Jésus-Christ, c'est la société avec des esclaves, avec l'inégalité des

hommes entre eux; depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, c'est la société

avec l'égalité des hommes entre eux, l'égalité sociale de l'homme et de

la femme, c'est la société sans esclaves, ou du moins sans le principe

de l'esclavage. L'histoire de la société moderne commence au pied et de

ce côté-ci de la croix.

Pierre, évêque de Rome, initia la papauté: tribuns-dictateurs

successivement élus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi

les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur

puissance temporelle de l'ordre démocratique, de cette nouvelle société

de frères qu'était venu fonder Jésus de Nazareth, ouvrier, fabricant de

jougs et de charrues, né d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu

et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent.

Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de

l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils

étaient, la force de détrôner les rois avec une parole et une idée: ils

n'avaient pour soldat qu'un plébéien, la tête couverte d'un froc et la

main armée d'une croix. La papauté, marchant à la tête de la

civilisation, s'avança vers le but de la société. Les hommes chrétiens,

dans toutes les régions du globe, obéirent à un prêtre dont le nom leur

était à peine connu, parce que ce prêtre était la personnification d'une

vérité fondamentale; il représentait en Europe l'indépendance politique

détruite presque partout; il fut dans le monde gothique le défenseur des

franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le

restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrôla

dans ses milices sous l'habit d'un frère mendiant.

La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes

sociaux au moyen âge, le pouvoir et la liberté. Les papes, favorisant

les Guelfes, se déclaraient pour les gouvernements des peuples: les

empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles:

c'étaient précisément le rôle qu'avaient joué les Athéniens et les

Spartiates dans la Grèce. Aussi, lorsque les papes se rangèrent du côté

des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir,

parce qu'ils se détachèrent de leur principe naturel; et, par une raison

opposée, et cependant analogue, les moines ont vu décroître leur

autorité, lorsque la liberté politique est revenue directement aux

peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'être remplacés par

les moines, leurs représentants.

Ces trônes déclarés vacants et livrés au premier occupant dans le moyen

âge; ces empereurs qui venaient à genoux implorer le pardon d'un

pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entière privée de

culte par un mot magique; ces souverains frappés d'anathème, abandonnés

non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de

leurs proches; ces princes évités comme des lépreux, séparés de la race

mortelle, en attendant leur retranchement de l'éternelle race; les

aliments dont ils avaient goûté, les objets qu'ils avaient touchés

passés à travers les flammes ainsi que choses souillées: tout cela

n'était que les effets énergiques de la souveraineté populaire déléguée

à la religion et par elle exercée.

La plus vieille loi d'élection du monde est la loi en vertu de laquelle

le pouvoir pontifical a été transmis de saint Pierre au prêtre qui porte

aujourd'hui la tiare: de ce prêtre vous remontez de pape en pape jusqu'à

des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chaîne

pontificale se trouve un Dieu. Les évêques étaient élus par l'Assemblée

générale des fidèles; dès le temps de Tertullien, l'évêque de Rome est

nommé l'évêque des évêques. Le clergé, faisant partie du peuple,

concourait à l'élection. Comme les passions se retrouvent partout, comme

elles détériorent les plus belles institutions et les plus vertueux

caractères, à mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta

davantage, et des rivalités humaines produisirent de grands désordres. À

Rome païenne, de pareils troubles avaient éclaté pour l'élection des

tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jeté dans le Tibre, l'autre

poignardé par un esclave dans un bois consacré aux Furies. La nomination

du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept

personnes succombèrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui

Sainte-Marie-Majeure.

On voit saint Grégoire élu pape par le _clergé_, le _sénat_ et le

_peuple romain_. Tout chrétien pouvait parvenir à la tiare: Léon IV fut

promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour défendre Rome contre

les Sarrasins, et son ordination différée jusqu'à ce qu'il eût donné des

preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres évêques:

Simplicius monta au siège de Bourges, tout laïque qu'il était. Même

aujourd'hui (ce qu'en général on ignore) le choix du conclave pourrait

tomber sur un laïque, fût-il marié: sa femme entrerait en religion, et

lui recevrait, avec la papauté, tous les ordres.

Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la liberté de

l'élection papale populaire; ils l'usurpèrent quelquefois, et ils

exigèrent souvent que cette élection fût au moins confirmée par eux: un

capitulaire de Louis le Débonnaire rend à l'élection des évêques sa

liberté primitive, qui s'accomplit selon un traité du même temps par le

_consentement unanime du clergé et du peuple_.

Ces dangers d'une élection proclamée par les masses populaires ou dictée

par les empereurs obligèrent à faire des changements à la loi. Il

existait à Rome des prêtres et des diacres appelés _cardinaux_, soit que

leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel,

_ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ dérivât du latin

_cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu à Rome

en 1059, fit décider que les cardinaux seuls éliraient les papes et que

le clergé et le peuple ratifieraient l'élection. Cent vingt ans après,

le concile de Latran[129] enleva la ratification au clergé et au peuple,

et rendit l'élection valide à une majorité des deux tiers des voix dans

l'assemblée des cardinaux.

[Note 129: Le troisième concile de Latran sous Alexandre III,

en 1179.]

Mais ce canon du concile ne fixant ni la durée ni la forme de ce collège

électoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les électeurs,

et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de

faire cesser cette discorde. En 1268, après la mort de Clément IV, les

cardinaux réunis à Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Siège resta

vacant pendant deux années. Le podestat et le peuple de la ville furent

obligés d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et même, dit-on, de

découvrir ce palais pour forcer les électeurs à en venir à un choix.

Grégoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remédier à l'avenir à un

tel abus, établit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une

clef_; il régla les dispositions intérieures de ce conclave à peu près

de la manière qu'elles existent aujourd'hui: cellules séparées, chambre

commune pour le scrutin, fenêtres extérieures murées, à l'une desquelles

on vient proclamer l'élection, en démolissant les plâtres dont elle est

close, etc. Le concile tenu à Lyon en 1274 confirme et améliore ces

dispositions. Un article de ce règlement est pourtant tombé en

désuétude: il y était dit que, si après trois jours de clôture le choix

du pape n'était pas fait, pendant cinq jours après ces trois jours les

cardinaux n'auront plus qu'un seul plat à leur repas, et qu'ensuite ils

n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu'à l'élection du

souverain pontife.

Aujourd'hui la durée d'un conclave n'est plus limitée et les cardinaux

ne sont plus punis par la diète, comme des enfants mis en pénitence.

Leur dîner, placé dans des corbeilles portées sur des brancards, leur

arrive du dehors, accompagné de laquais en livrée; un dapifère suit le

convoi l'épée au côté et traîné par des chevaux caparaçonnés, dans le

carrosse armorié du cardinal reclus. Arrivés au tour du conclave, les

poulets sont éventrés, les pâtés sondés, les oranges mises en quartiers,

les bouchons des bouteilles dépecés, dans la crainte que quelque pape ne

s'y trouve caché. Ces anciennes coutumes, les unes puériles, les autres

ridicules, ont des inconvénients. Le dîner est-il somptueux? le pauvre

qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dîner

est-il chétif? par une autre infirmité de la nature, l'indigent s'en

moque et méprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage,

qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remonté

vers sa source; il est revenu au temps de la Cène et des Agapes, et le

Christ doit seul aujourd'hui présider à ces festins.

Les intrigues des conclaves sont célèbres; quelques-unes eurent des

suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, différents papes

et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de

Rome. Ce schisme parut prêt à s'éteindre, lorsque Pierre de Lune[130]

le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave à Avignon. Alexandre VI

acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui

prostituèrent la tiare, laissant après lui les souvenirs de Lucrèce.

Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses béquilles, et

quand il fut pape son génie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu

dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du

peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plébéien, se plut à

faire peindre. «Les premières armes de notre maison, disait-il à cette

soeur, sont des lambeaux (_lambels_).»

[Note 130: L'antipape Benoît XIII, élu par les cardinaux

résidant à Avignon, après la mort de l'antipape Clément VII.]

C'était encore le temps où quelques souverains dictaient des ordres au

Sacré Collège. Philippe II faisait entrer au conclave des billets

portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo

tenga._ Après cette époque, les intrigues des conclaves ne sont plus

guère que des agitations sans résultats généraux. Du Perron et d'Ossat

obtinrent néanmoins la réconciliation d'Henri IV avec le Saint-Siège, ce

qui fut un grand événement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort

inférieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait été au

moment de prévenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran,

avant sa séparation de l'Église, qu'il se soumettrait au jugement du

Saint-Siège, il arriva à Rome au moment où la condamnation d'Henri VIII

allait être prononcée. Il obtint un délai pour envoyer un homme de

confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardèrent la réponse. Les

partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des

pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours après. Le retard d'un courrier

a rendu l'Angleterre protestante, et changé la face politique de

l'Europe. Les destinées du monde ne tiennent pas à des causes plus

puissantes: une coupe trop large, vidée à Babylone, fit disparaître

Alexandre.

Vient ensuite à Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui,

dans le conclave, après la mort d'Innocent X, s'enrôla dans l'_escadron

volant_, nom que l'on donnait à dix cardinaux indépendants; ils

portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'était _bon qu'à peindre_, pour

faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se

trouva n'être pas grand'chose.

[Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, née _Maldachini_

(1594-1656). Elle était la belle-soeur du cardinal J.-B.

Pamfili qui, à la mort d'Urbain VIII (1644), fut élu pape

sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier,

Olimpia exerça une grande influence et amassa d'immenses

richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653),

lui ordonna de se rendre à Orvieto, pour y attendre le

résultat d'une enquête sur les origines de sa fortune; mais,

avant la fin de cette enquête, elle périt de la peste, en

1656.]

Le président de Brosses raconte la mort de Clément XII dont il fut

témoin, et vit l'élection de Benoît XIV,--comme j'ai vu Léon XII le

pontife, mort sur son lit abandonné: le cardinal camerlingue avait

frappé deux ou trois fois Clément XII au front, selon l'usage, avec un

petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: «Il ne

répondit point, dit de Brosses, et il ajoute: «_Voilà ce qui fait que

votre fille est muette._» Et voilà comme en ce temps-là on traitait les

choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe à la tête comme à

la porte de l'entendement, en appelant l'homme décédé et muet par son

nom, pouvait, ce me semble inspirer, à un témoin autre chose qu'une

raillerie, fût-elle empruntée de Molière. Qu'aurait dit le léger

magistrat de Dijon si Clément XII lui eût répondu des profondeurs de

l'éternité: «Que me veux-tu?»

Le président de Brosses envoie à son ami l'abbé Courtois une liste des

cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:

«Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans goût, pauvre moine.

«Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu épaisse, l'esprit comme la

figure.

«Ottoboni, sans moeurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts.

«Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, méprisé, sans moeurs, sans

décence, sans considération, sans jugement: selon lui, un cardinal est

un ... habillé de rouge.»

Le reste de la liste est à l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.

Une bouffonnerie singulière eut lieu: de Brosses alla dîner avec des

Anglais à la porte Saint-Pancrace; on simula l'élection d'un pape: sir

Ashewd ôta sa perruque et représenta le cardinal doyen; on chanta des

_oremus_, et le cardinal Alberoni fut élu au scrutin de cette orgie. Les

soldats protestants de l'armée du connétable de Bourbon nommèrent pape,

dans l'église de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais,

qui sont tout à la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le

culte catholique qui leur a permis d'élever un prêche en dehors de la

porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de

pareils scandales.

Aussitôt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la première chose

qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant

l'obscurité les murs fraîchement maçonnés, jusqu'à ce qu'ils aient fait

un petit trou pour prendre par là, durant la nuit, des ficelles au moyen

desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le

cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, après avoir parlé

des misères du conclave dont il fit partie, termine son récit par ces

belles paroles:

«On y vécut (dans le conclave) toujours ensemble avec le même

respect et la même civilité que l'on observe dans les cabinets

des rois; avec la même politesse qu'on avait dans la cour de

Henri III; avec la même familiarité que l'on voit dans les

collèges; avec la même modestie qui se remarque dans les

noviciats, et avec la même charité, au moins en apparence, qui

pourrait être entre des frères parfaitement unis.»

[Illustration: La Jeune Chevrière.]

Je suis frappé, en achevant l'épitome d'une immense histoire, de la

manière grave dont elle commence et de la manière presque burlesque dont

elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scène qui, se

rétrécissant par degrés au fur et à mesure que la religion catholique

s'éloigne de sa source, se termine à la petitesse du fils d'Adam. On ne

retrouve plus guère la hauteur primitive de la croix qu'au décès du

souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre

est délaissé sur sa couche, montre que l'homme était compté pour rien

dans le chef du monde évangélique. Comme prince temporel, on rend des

honneurs au pape expiré; comme homme, son corps abandonné est jeté à la

porte de l'église, où jadis le pécheur faisait pénitence.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 24 / 124 题