«Rome, ce 8 janvier 1829.
«J'ai été bien touché, monsieur, de recevoir la nouvelle édition de vos
_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pensé à moi. Si ce
mot était de votre main, j'espérerais pour mon pays que vos yeux se
rouvriraient aux études dont votre talent tire un si merveilleux parti.
Je lis, ou plutôt relis avec avidité cet ouvrage trop court. Je fais des
cornes à toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
je prépare depuis tant d'années sur les deux premières races. Je mettrai
à l'abri mes idées et mes recherches derrière votre haute autorité;
j'adopterai souvent votre réforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
d'être presque toujours de votre avis, en m'écartant, bien malgré moi
sans doute, du système proposé par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
ingénieux écrivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les
Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi
ripuaire ont une foule d'articles fondés sur la différence des
conditions entre les Francs: «Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium
extra solum vendiderit, etc., etc.»
[Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir
d'Introduction à l'étude de cette histoire_, par Augustin
Thierry.]
«Vous savez, monsieur, que je vous désirais vivement à Rome. Nous nous
serions assis sur des ruines: là vous m'auriez enseigné l'histoire;
vieux disciple, j'aurais écouté mon jeune maître avec le seul regret de
n'avoir plus devant moi assez d'années pour profiter de ses leçons:
Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'âge.
Mais que sert d'être sage,
Quand le terme est si près?
«Ces vers sont d'une ode inédite faite par un homme qui n'est plus, par
mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
les débris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
et de la brièveté de ces espérances qui me semblaient si longues
autrefois: _spem longam_.
«Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
dévoué que votre serviteur.»