«Rome, ce 12 janvier 1829.
«Monsieur le comte,
«J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tête à tête
pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
conversation que j'ai eue avec sa Sainteté.
«Il a d'abord été question de la France. Le pape a commencé par l'éloge
le plus sincère du roi. «Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualités et de
vertus. Voilà le calme rétabli parmi le clergé: les évêques ont fait
leur soumission.»
«--Cette soumission, ai-je répondu, est due en partie aux lumières et à
la modération de Votre Sainteté.»
«--J'ai conseillé, a répliqué le pape, de faire ce qui me semblait
raisonnable. Le spirituel n'était point compromis par les
ordonnances[99]; les évêques auraient peut-être mieux fait de ne pas
écrire leur première lettre; mais après avoir dit _non possumus_, il
leur était difficile de reculer. Ils ont tâché de montrer le moins de
contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
leur adhésion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, très
attachés au roi et à la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
hommes.»
[Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La première
décidait qu'à partir du 1er octobre 1828, les établissements
connus sous le nom d'écoles secondaires ecclésiastiques,
dirigés par des personnes appartenant a une congrégation
religieuse non autorisée, et existant à Aire, Belley,
Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au régime de
l'Université. À l'avenir, pour demeurer ou devenir chargés,
soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des
maisons d'éducation qui dépendaient de l'Université ou dans
une école secondaire ecclésiastique, les candidats devraient
affirmer par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune
congrégation religieuse illégalement établie en France.
La seconde ordonnance limitait à vingt mille le nombre des
élèves qui pourraient être placés dans les séminaires; la
fondation de ces établissements était réservée au Roi, sur la
demande des évêques, et d'après la proposition du ministre
des affaires ecclésiastiques. Il était défendu d'y recevoir
des externes, et les élèves, après deux années d'études dans
la maison, seraient tenus de porter le vêtement
ecclésiastique; à l'avenir, le diplôme de bachelier
ès-lettres ne serait plus conféré dans les séminaires qu'aux
élèves irrévocablement engagés dans les ordres.]
«Tout cela, monsieur le comte, était dit en français très clairement et
très bien.
«Après avoir remercié le saint-père de la confiance qu'il me témoignait,
je lui ai parlé avec considération du cardinal secrétaire d'État:
«Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyagé, qu'il connaît les
affaires générales de l'Europe et qu'il m'a semblé avoir la sorte de
capacité que demande sa place. Il n'a écrit, relativement à vos deux
ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommandé
d'écrire.
«--Oserais-je communiquer à Sa Sainteté, ai-je repris, mon opinion sur
la situation religieuse de la France?»
«--Vous me ferez grand plaisir,» m'a répondu le pape.
«Je supprime quelques compliments que Sa Sainteté a bien voulu
m'adresser.
«Je pense donc, très saint-père, que le mal est venu dans l'origine
d'une méprise du clergé: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laissé échapper des
paroles de blâme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
des discours. L'impiété, qui ne savait que reprocher à de saints
ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est écriée
que le catholicisme était incompatible avec l'établissement des libertés
publiques, qu'il y avait guerre à mort entre la charte et les prêtres.
Par une conduite opposée, nos ecclésiastiques auraient obtenu tout ce
qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
France, et un penchant visible à oublier nos anciens malheurs au pied
des autels; mais aussi il y a un véritable attachement aux institutions
apportées par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degré
de puissance auquel serait parvenu le clergé, s'il s'était montré à la
fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cessé de prêcher cette
politique dans mes écrits et dans mes discours; mais les passions du
moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.»
«Le pape m'avait écouté avec la plus grande attention.
«--J'entre dans vos idées, m'a-t-il dit après un moment de silence.
Jésus-Christ ne s'est point prononcé sur la forme des gouvernements.
_Rendez à César ce qui appartient à César_ veut seulement dire: obéissez
aux autorités établies. La religion catholique a prospéré au milieu des
républiques comme au sein des monarchies; elle fait des progrès immenses
aux États-Unis; elle règne seule dans les Amériques espagnoles.»
«Ces mots sont très remarquables, monsieur le comte, au moment même où
la cour de Rome incline fortement à donner l'institution aux évêques
nommés par Bolivar[100].
[Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le libérateur de
l'Amérique espagnole. Il réunit en une seule république, sous
le nom de Colombie, le Vénézuéla et la Nouvelle-Grenade
(1819), proclama l'indépendance du Pérou (1822), et fonda au
sud de ce pays un nouvel état qui prit le nom de Bolivie et
auquel il donna une constitution (1826). Il fut à différentes
reprises président des États qu'il avait affranchis.]
«Le pape a repris: «Vous voyez quelle est l'affluence des étrangers
protestants à Rome: leur présence fait du bien au pays; mais elle est
bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les
plus étranges notions sur le pape et la papauté, sur le fanatisme du
clergé, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas séjourné
deux mois qu'ils sont tout changés. Ils voient que je ne suis qu'un
évêque comme un autre évêque, que le clergé romain n'est ni ignorant ni
persécuteur, et que mes sujets ne sont pas des bêtes de somme.»
«Encouragé par cette espèce d'effusion du coeur et cherchant à élargir
le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: «Votre
Sainteté ne penserait-elle pas que le moment est favorable à la
recomposition de l'unité catholique, à la réconciliation des sectes
dissidentes, par de légères concessions sur la discipline? Les préjugés
contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un siècle
encore ardent, l'oeuvre de la réunion avait déjà été tentée par Leibnitz
et Bossuet.»
«--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
moment fixé par la Providence. Je conviens que les préjugés s'effacent;
la division des sectes en Allemagne a amené la lassitude de ces sectes.
En Saxe, où j'ai résidé trois ans, j'ai le premier fait établir un
hôpital des enfants trouvés et obtenu que cet hôpital serait desservi
par des catholiques. Il s'éleva alors un cri général contre moi parmi
les protestants; aujourd'hui ces mêmes protestants sont les premiers à
applaudir à l'établissement et à le doter. Le nombre des catholiques
augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mêle beaucoup
d'étrangers.»
«Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profité pour
introduire la question des catholiques d'Irlande.
«--Si l'émancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
s'accroîtra encore dans la Grande-Bretagne.»
«--C'est vrai d'un côté, a répliqué Sa Sainteté, mais de l'autre il y a
des inconvénients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
inconsidérés. O'Connell, d'ailleurs homme de mérite, n'a-t-il pas été
dire dans un discours qu'il y avait un concordat proposé entre le
Saint-Siège et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
peine. Ainsi pour la réunion des dissidents, il faut que les choses
soient mûres, et que Dieu achève lui-même son ouvrage. Les papes ne
peuvent qu'attendre.»
«Ce n'était pas là, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
m'importait de faire connaître au roi celle du saint-père sur un sujet
aussi grave, je n'étais pas appelé à la combattre.
«--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaieté.
Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
mande qu'une heure après avoir lu leurs articles, personne n'y pense
plus dans votre pays.»
«--C'est la pure vérité, très saint-père: vous voyez comme _la Gazette
de France_ m'arrange (car je sais que Sa Sainteté lit tous nos journaux,
sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite
pourtant avec une extrême bonté; j'ai donc lieu de croire que _la
Gazette_ ne lui fait pas un grand effet.» Le pape a ri en secouant la
tête. «Eh bien! très saint-père, il en est des autres comme de Votre
Sainteté; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
s'attendre à des discours pendant la session: l'extrême droite
soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prêtre, et que ses
lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrême
gauche déclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
La majorité applaudira à la déférence du conseil du roi, et louera
hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Sainteté.»
[Note 101: _Le Courrier français_, un des journaux les plus
avancés de l'opposition de gauche. Il avait commencé de
paraître, le 21 juin 1819, sous le simple titre de
_Courrier_; le 1er février 1820, il avait pris le titre de
_Courrier français_. Ses principaux rédacteurs étaient
Châtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.]
«Cette petite explication a paru charmer le saint-père, content de
trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
conseil seraient bien aises de connaître la pensée du pape sur les
affaires actuelles de l'Orient, j'ai répété quelques nouvelles de
journaux, n'étant point autorisé à communiquer au saint-siège ce que
vous m'avez mandé de positif dans votre dépêche du 18 décembre sur le
rappel de notre expédition de Morée.
«Le pape n'a point hésité à me répondre; il m'a paru alarmé de la
discipline militaire imprudemment enseignée aux Turcs. Voici ses propres
paroles:
«Si les Turcs sont déjà capables de résister à la Russie, quelle sera
leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
empêchera, après quatre ou cinq années de repos et de perfectionnement
dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?»
«Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces idées et ces
inquiétudes dans la tête du souverain le plus exposé à ressentir le
contre-coup de l'énorme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
de vous avoir montré avec plus de détails, dans ma _Note sur les
affaires d'Orient_, les mêmes idées et les mêmes inquiétudes.
«--Il n'y a, a ajouté le pape, qu'une résolution ferme de la part des
puissances alliées qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
est menacé. La France et l'Angleterre sont encore à temps pour tout
arrêter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
feu à l'Europe, et il sera trop tard pour l'éteindre.»
«--Réflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
divisait, ce qu'à Dieu ne plaise, cinquante mille Français remettraient
tout en question.»
«Le pape n'a point répondu; il m'a paru seulement que l'idée de voir les
Français en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
empiétements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une
confédération contre la France, des peuples qui détestent le joug
autrichien.
«Tel est, monsieur le comte, le résumé de ma longue conversation avec Sa
Sainteté. Je ne sais si l'on a jamais été à même de connaître plus à
fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un
prince qui gouverne le monde chrétien s'exprimer avec tant de netteté
sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle étroit des lieux
communs diplomatiques. Ici point d'intermédiaire entre le souverain
pontife et moi, et il était aisé de voir que Léon XII, par son caractère
de candeur, par l'entraînement d'une conversation familière, ne
dissimulait rien et ne cherchait point à tromper.
«Les penchants et les voeux du pape sont évidemment pour la France:
lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait à la faction
des _zelanti_; aujourd'hui il a cherché sa force dans la modération:
c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il
n'est point aimé de la faction cardinaliste qu'il a quittée. N'ayant
trouvé aucun homme de talent dans le clergé séculier, il a choisi ses
principaux conseils dans le clergé régulier; d'où il arrive que les
moines sont pour lui, tandis que les prélats et les simples prêtres lui
font une espèce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arrivé à Rome,
avaient tous l'esprit plus ou moins infecté des mensonges de notre
congrégation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous,
en général, blâment la levée de boucliers de notre clergé. Il est
curieux de remarquer que les jésuites ont autant d'ennemis ici qu'en
France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les
chefs d'ordre. Ils avaient formé un plan au moyen duquel ils se seraient
emparés exclusivement de l'instruction publique à Rome: les dominicains
ont déjoué ce plan. Le pape n'est pas très populaire, parce qu'il
administre bien. Sa petite armée est composée de vieux soldats de
Bonaparte qui ont une tenue très militaire, et font bonne police sur les
grands chemins. Si Rome matérielle a perdu sous le rapport pittoresque,
elle a gagné en propreté et en salubrité. Sa Sainteté fait planter des
arbres, arrêter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte
pour la populace. Léon XII est grand travailleur; il dort peu et ne
mange presque point. Il ne lui est resté de sa jeunesse qu'un seul goût,
celui de la chasse, exercice nécessaire à sa santé qui, d'ailleurs,
semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste
enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine à
lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la
faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.
«Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile à
saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard
comme eux. Ce vieillard, devenu maître, nomme à son tour cardinaux des
vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprême pouvoir énervé
est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez
longtemps le trône pour exécuter les plans d'amélioration qu'il peut
avoir conçus. Il faudrait qu'un pape eût assez de résolution pour faire
tout à coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manière à
assurer la majorité à l'élection future d'un jeune pontife. Mais les
règlements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau à des charges du
palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intérêts du peuple qui
reçoit des gratifications à chaque mutation de la tiare, l'ambition
individuelle des cardinaux qui veulent des règnes courts, afin de
multiplier les chances de la papauté, mille autres obstacles trop longs
à déduire, s'opposent au rajeunissement du Sacré Collège.
«La conclusion de cette dépêche, monsieur le comte, est que, dans l'état
actuel des choses, le roi peut compter entièrement sur la cour de Rome.
«En garde contre ma manière de voir et de sentir, si j'ai quelque
reproche à me faire dans le récit que j'ai l'honneur de vous
transmettre, c'est d'avoir plutôt affaibli qu'exagéré l'expression des
paroles de Sa Sainteté. Ma mémoire est très sûre; j'ai écrit la
conversation en sortant du Vatican, et mon secrétaire intime n'a fait
que la copier mot à mot sur ma minute. Celle-ci, tracée rapidement,
était à peine lisible pour moi-même. Vous n'auriez jamais pu la
déchiffrer[102].
[Note 102: Peu de temps après la date de cette lettre, M. de
la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par
intérim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des
affaires étrangères. Ch.--Depuis longtemps, la santé de M. de
la Ferronnays était ébranlée. Déjà il avait demandé et obtenu
un congé. Il était revenu à son poste; mais, le 2 janvier
1829, étant dans le cabinet du roi, il éprouva une faiblesse,
à la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjurée
reprit le dessus. Il donna sa démission. Une ordonnance
rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia
l'intérim du ministère des Affaires étrangères à M. Portalis,
garde des sceaux. M. de Rayneval, qui déjà avait remplacé M.
de la Ferronnays pendant son congé, restait chargé de la
direction du ministère.]
«J'ai l'honneur d'être, etc.»