«Mercredi. Rome, ce 10 décembre 1828.
«Je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur d'être
membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très beaux vers.
Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en
suis consterné en vous écrivant.»
«11 décembre.
«Le grand _ricevimento_ s'est passé à merveille. Madame de Chateaubriand
est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
l'Europe, à Rome, était là avec Rome. Puisque je suis condamné pour
quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus
misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se
croient eux-mêmes sans égal. Samedi prochain je me transforme en
chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne à dîner à mes
confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu
aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons
arrêter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune élève plein de
talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand
peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains
françaises.
[Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826
le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au
chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de
ses meilleures oeuvres est précisément le bas-relief qu'il
composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.]
«Pour compléter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrivée.
C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
genoux comme Césarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est
bien changée; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappelé
son enfance à Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon
_Moïse_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.
[Note 92: Césarine de Houdetot, mariée à M. Prosper de
Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle était
fille du général César-Ange de Houdetot et petite-fille de
Mme de Houdetot, la célèbre amie de J.-J, Rousseau.]
[Note 93: La tragédie de _Moïse_, depuis longtemps composée
et pour laquelle Chateaubriand avait une particulière
prédilection. Il espérait à ce moment pouvoir la faire jouer,
et dans la plupart de ses lettres à Madame Récamier, il
l'entretient des démarches à faire auprès du baron Taylor,
commissaire royal de la Comédie-Française.]
«Samedi, 13.
«Mon dîner à l'Académie s'est passé à merveille. Les jeunes gens étaient
satisfaits: un ambassadeur dînait _chez eux_ pour la première fois. Je
leur ai annoncé le monument au Poussin: c'était comme si j'honorais déjà
leurs cendres.»
«Jeudi, 18 décembre 1828.
«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et
gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consignés dans le
journal de Rome. Voilà encore douze mois qui achèvent de tomber sur ma
tête. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage?
J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor
inépuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminué et combien peu
de temps il me reste à mettre à vos pieds, il me prend un serrement de
coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence après celle de la terre?
Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de
Michel-Ange; je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas je
serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé mes projets et mon
avenir. Ruines, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t-en,
retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous. Vous
avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau
du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. à
Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la
France_[94]. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir
souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
aimez le plus, dites-vous, _après moi_: le Tasse.»
[Note 94: Le monument élevé à Nicolas Poussin, _pour la
gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans
l'église de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas
Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, décoré de
figures, coûta fort cher, et qu'il en fit seul tous les
frais. Le monument ne fut complètement achevé qu'en 1831.
C'était justement l'époque où Chateaubriand, renonçant de
nouveau à tous ses titres et traitements, se retrouvait une
fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau
n'était sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses
besoins d'argent à l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore
que lui. Cela dura quatre ans, de 1831 à 1834. M. l'abbé
Pailhès, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand,
possède toutes les réponses du grand écrivain: elles sont
touchantes de simplicité, de bonne volonté, mais d'une bonne
volonté trop souvent impuissante. Chateaubriand s'était mis
une fois de plus dans l'embarras et la gêne, _pour la gloire
des arts et l'honneur de la France_.]
«Rome, le samedi 3 janvier 1829.
«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde
santé et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai espérance, car vous vous
souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Staël, vous avez la
mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier à madame Salvage[95]
que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur
que vous.
[Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey,
consul de France à Civita-Vecchia, qui avait été l'un des
amis de M. Récamier. Séparée de son mari, elle n'avait jamais
eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté
à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un
casin où elle donnait quelquefois des fêtes. «C'était, dit
Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme
dont la taille était belle, mais sans grâces, les manières
roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Elle
avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne:
il était sans charme et sans agrément. Elle avait de
l'instruction, de la générosité, une grande faculté de
dévouement et la passion des célébrités.» Elle s'était prise
pour Mme Récamier d'un engouement très vif. Un peu plus tard,
elle s'attacha avec le même entraînement, avec la même
passion, à la duchesse de Saint-Leu, que Mme Récamier lui
avait fait connaître. Mme Salvage accompagna la reine
Hortense dans les voyages que celle-ci fit à Paris après les
affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins
admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur
testamentaire.]
«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des
sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très distingué
et très éclairé, et un prince plein de dignité. Il ne manquait aux
aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un souverain
pontife; cela complète ma carrière.
«Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lève à cinq heures,
et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon
cabinet: je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
(les détails pour les établissements français et pour les pauvres
français sont assez grands); à midi, je vais errer deux ou trois heures
parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
une visite obligée avant ou après la promenade; à cinq heures, je
rentre; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures
et demie, je vais à une soirée avec madame de Chateaubriand, ou je
reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou
bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la
_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'écoute le silence, et je regarde passer
mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la
lune.
«Les Romains sont si accoutumés à ma vie _méthodique_, que je leur sers
à compter les heures. Qu'ils se dépêchent; j'aurai bientôt achevé le
tour du cadran.»
«Rome, jeudi 8 janvier 1829.
«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés
à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'était
pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous
dans ces campagnes désertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. Je
vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise s'est noyée:
qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à
elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont aussi pâles et
aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine
d'espérance, de beauté et de vie.
[Note 96: Le triste événement auquel Chateaubriand fait ici
allusion s'était passé au mois de mars 1824. Miss Bathurst,
dans une promenade à cheval au bois du Tibre, avec une
société brillante et nombreuse, avait été précipitée dans le
fleuve par un faux pas de son cheval et y avait péri. Elle
avait dix-sept ans et était remarquablement jolie.]
«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu. Pardonnez à un pauvre
lièvre retenu et mouillé dans son gîte. Il faut que je vous raconte une
petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait à l'ambassade une
foule immense: je me tenais le dos appuyé contre une table de marbre,
saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a
regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
«Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de
l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai
demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je
vous plains.» En disant cela elle a accroché le bras d'une autre
Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
de la soirée. Cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie: je lui
sais gré pourtant de ses paroles mystérieuses.
«Vos journaux continuent à rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
pique. Je devais me croire oublié autant que je le désire.
«J'écris à M. Thierry par le courrier. Il est à Hyères, bien malade. Pas
un mot de réponse de M. de la Bouillerie[97]»
[Note 97: François-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la
Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant général de
la maison du Roi.]