«Je me résume:
«1º La Turquie consentît-elle à traiter sur les bases du traité du 6 de
juillet, rien ne serait encore décidé, la paix n'étant pas faite entre
la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les défilés du
Balkan changeraient à chaque instant les données et la position des
plénipotentiaires occupés de l'émancipation de la Grèce.
«2º Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.
«3º La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
union plus formidable en apparence qu'en réalité.
«4º Il est probable que la Prusse se réunirait plutôt à l'empereur
Nicolas, gendre de Frédéric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur.
«5º La France aurait tout à perdre et rien à gagner en s'alliant avec
l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.
«6º L'indépendance de l'Europe ne serait point menacée par les conquêtes
des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne
tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du
Bosphore pour imposer leur joug à l'Allemagne et à la France: tout
empire s'affaiblit en s'étendant. Quant à l'équilibre des forces, il y a
longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies,
elle est resserrée dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.
«7º Si la France était obligée de sortir de sa neutralité, de prendre
les armes pour un parti ou pour un autre, les intérêts généraux de la
civilisation, comme les intérêts particuliers de notre patrie, doivent
nous faire entrer de préférence dans l'alliance russe. Par elle nous
pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontières et des colonies dans
l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
Saint-James et de Vienne.
«Tel est le résumé de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner
qu'hypothétiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
Russie proposent ou ont proposé au moment même où j'écris; il y a
peut-être un renseignement, une dépêche qui réduisent à des généralités
inutiles les vérités exposées ici: c'est l'inconvénient des distances et
de la politique conjecturale. Il reste néanmoins certain que la position
de la France est forte; que le gouvernement est à même de tirer le plus
grand parti des événements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut,
s'il ne se laisse intimider par personne, si, à la fermeté du langage,
il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vénéré, un héritier
du trône qui accroîtrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille
hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expédition de
Morée nous fait jouer un rôle plein d'honneur; nos institutions
politiques sont excellentes, nos finances sont dans un état de
prospérité sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tête levée.
Quel beau pays que celui qui possède le génie, le courage, les bras et
l'argent!
«Au surplus, je ne prétends pas avoir tout dit, tout prévu; je n'ai
point la présomption de donner mon système comme le meilleur; je sais
qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystérieux,
d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
derniers et généraux résultats d'une révolution, il est également vrai
qu'on se trompe dans les détails, que les événements particuliers se
modifient souvent d'une manière inattendue, et qu'en voyant le but, on y
arrive par des chemins dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Il
est certain, par exemple, que les Turcs seront chassés de l'Europe; mais
quand et comment? La guerre actuelle délivrera-t-elle le monde civilisé
de ce fléau? Les obstacles que j'ai signalés à la paix sont-ils
insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues;
non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances étrangères à
celles qui ont occasionné la prise d'armes.
«Presque rien aujourd'hui ne ressemble à ce qui a été: hors la religion
et la morale, la plupart des vérités sont changées, sinon dans leur
essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
D'Ossat reste encore comme un négociateur habile, Grotius comme un
publiciste de génie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
saurait appliquer à nos temps les règles de leur diplomatie, ni revenir
pour le droit politique de l'Europe au traité de Westphalie. Les peuples
se mêlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
les sentaient jadis; ils ne sont plus affectés des mêmes événements; ils
ne voient plus les objets sous le même point de vue; la raison chez eux
a fait des progrès aux dépens de l'imagination; le positif l'emporte sur
l'exaltation et sur les déterminations passionnées; une certaine raison
règne partout. Sur la plupart des trônes, et dans la majorité des
cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de révolutions,
rassasiés de guerre, et antipathiques à tout esprit d'aventures: voilà
des motifs d'espérance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
aussi chez les nations des embarras intérieurs qui les disposeraient à
des mesures conciliatrices.
«La mort de l'impératrice douairière de Russie[89] peut développer des
semences de troubles qui n'étaient pas parfaitement étouffées. Cette
princesse se mêlait peu de la politique extérieure, mais elle était un
lien entre ses fils; elle a passé pour avoir exercé une grande influence
sur les transactions qui ont donné la couronne à l'empereur Nicolas.
Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommençait à craindre, ce
serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol
natal et de chercher sa sûreté dans la victoire.
[Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg,
impératrice mère, veuve de Paul Ier, mère de l'empereur
Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle était morte
dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.]
«L'Angleterre, indépendamment de sa dette qui gêne ses mouvements, est
embarrassée dans les affaires d'Irlande: que l'émancipation des
catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
événement immense. La santé du roi George est chancelante, celle de son
successeur immédiat n'est pas meilleure; si l'accident prévu arrivait
bientôt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-être
changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
en Angleterre; une longue régence pourrait peut-être venir. Dans cette
position précaire et critique, il est probable que l'Angleterre désire
sincèrement la paix, et qu'elle craint de se précipiter dans les chances
d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
par des catastrophes intérieures.
«Enfin nous-mêmes, malgré nos prospérités réelles et indiscutables, bien
que nous puissions nous montrer avec éclat sur un champ de bataille, si
nous y sommes appelés, sommes-nous tout à fait prêts à y paraître? Nos
places fortes sont-elles réparées? Avons-nous le matériel nécessaire
pour une nombreuse armée? Cette armée est-elle même au complet du pied
de paix? Si nous étions réveillés brusquement par une déclaration de
guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous
nous opposer efficacement à une troisième invasion? Les guerres de
Napoléon ont divulgué un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en
quelques journées de marche à Paris après une affaire heureuse; c'est
que Paris ne se défend pas; c'est que ce même Paris est beaucoup trop
près de la frontière. La capitale de la France ne sera à l'abri que
quand nous posséderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir
besoin d'un temps quelconque pour nous préparer.
«Ajoutons à tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
force et leur faiblesse morale, leur caractère, leurs passions, leurs
habitudes même, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
misérable influence détermine quelquefois le plus grand événement dans
un sens contraire à la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
signer à Constantinople une paix que toute l'Europe, conjurée ou à
genoux, n'obtiendrait pas.
«Que si donc quelqu'une de ces raisons placées hors de la prévoyance
humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de négociations,
faudrait-il les repousser si elles n'étaient pas d'accord avec les
principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un
grand art quand on n'est pas prêt. On peut savoir ce qu'il y aurait de
mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vérités
politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matière d'État, a de
graves inconvénients. Il serait heureux pour l'espèce humaine que les
Turcs fussent jetés dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargés de
l'expédition et l'heure du mahométisme n'est peut-être pas sonnée: la
haine doit être éclairée pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit
donc empêcher la France d'entrer dans des négociations, en ayant soin de
les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est
rédigée. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires à les
gouverner selon les vents, en évitant les écueils.
«Certes, si le puissant souverain du Nord consentait à réduire les
conditions de la paix à l'exécution du traité d'Akkerman et à
l'émancipation de la Grèce, il serait possible de faire entendre raison
à la Porte; mais quelle probabilité y a-t-il que la Russie se renferme
dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
canon? Comment abandonnerait-elle des prétentions si hautement et si
publiquement exprimées? Un seul moyen, s'il en est un, se présenterait:
proposer un congrès général où l'empereur Nicolas céderait ou aurait
l'air de céder au voeu de l'Europe chrétienne. Un moyen de succès auprès
des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une
raison de dégager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
honneur.
«Le plus grand obstacle à ce projet d'un congrès viendrait du succès
inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la
saison, le défaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute
autre cause, les Russes soient obligés d'abandonner le siège de
Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est guère probable) retombe
entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une
position qui ne lui permettrait plus d'entendre à aucune proposition,
sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre
se continuerait, et nous rentrerions dans les éventualités que cette
_Note_ a déduites. Que la Russie perde son rang comme puissance
militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualité, l'Europe
n'aurait fait que changer de péril. Or, le danger qui nous viendrait par
le cimeterre de Mahmoud serait d'une espèce bien plus formidable que
celui dont nous menacerait l'épée de l'empereur Nicolas. Si la fortune
assied par hasard un prince remarquable sur le trône des sultans, il ne
peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en
eût-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra: à qui laissera-t-il
l'empire avec ses soldats fanatiques disciplinés, avec ses ulémas ayant
entre leurs mains, par l'initiation à la tactique moderne, un nouveau
moyen de conquête pour le Coran?
«Tandis que, épouvantée enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
obligée de se garder sur des frontières où les janissaires ne lui
laissaient rien à craindre, une nouvelle insurrection militaire,
résultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas éclaterait
peut-être à Pétersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait
le feu au nord de l'Allemagne. Voilà ce que n'aperçoivent pas des hommes
qui en sont restés, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux
lieux communs. De petites dépêches, de petites intrigues, sont les
barrières que l'Autriche prétend opposer à un mouvement qui menace tout.
Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles
notifiaient à la Porte que, dans le cas où le sultan fermerait l'oreille
à toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au
printemps, cette résolution aurait bientôt mis fin aux anxiétés de
l'Europe.»
L'existence de ce _Mémoire_, ayant transpiré dans le monde diplomatique,
m'attira une considération que je ne rejetais pas, mais que je
n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
_positifs_: ma guerre d'Espagne était une chose _très positive_. Le
travail incessant de la révolution générale qui s'opère dans la vieille
société, en amenant parmi nous la chute de la légitimité, a dérangé des
calculs subordonnés à la permanence des faits tels qu'ils existaient en
1828.
Voulez-vous vous convaincre de l'énorme différence de mérite et de
gloire entre un grand écrivain et un grand politique? Mes travaux de
diplomate ont été sanctionnés par ce qui est reconnu l'habileté suprême,
c'est-à-dire par le _succès_. Quiconque pourtant lira jamais ce
_Mémoire_ le sautera sans doute à pieds joints, et j'en ferais autant à
la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit
chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvât dans cet écrit quelque épisode
à la façon d'Homère ou de Virgile, le ciel m'eût-il accordé leur génie,
pensez-vous qu'on fût tenté de sauter les amours de Didon à Carthage ou
les larmes de Priam dans la tente d'Achille?
[Note 90: Les lecteurs, je l'espère bien, ne sauteront pas
une ligne de ce Mémoire, chef-d'oeuvre de logique et de
patriotisme, et, ce qui ne gâte rien, chef-d'oeuvre de style.
Chateaubriand n'a pas écrit de pages qui lui fassent plus
d'honneur.]