SECONDE PARTIE.

«L'Autriche et l'Angleterre ont des intérêts communs, elles sont

naturellement alliées pour leur politique extérieure, quelles que soient

d'ailleurs les différentes formes de leurs gouvernements et les maximes

opposées de leur politique intérieure. Toutes deux sont ennemies et

jalouses de la Russie, toutes deux désirent arrêter les progrès de cette

puissance; elles s'uniront peut-être dans un cas extrême; mais elles

sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver

cette union plus formidable en apparence qu'en réalité.

«L'Autriche n'a rien à demander à l'Angleterre; celle-ci à son tour

n'est bonne à l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,

l'Angleterre, écrasée sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent à

prêter à personne. Abandonnée à ses propres ressources, l'Autriche ne

saurait, dans l'état actuel de ses finances, mettre en mouvement de

nombreuses armées, surtout étant obligée de surveiller l'Italie et de se

tenir en garde sur les frontières de la Pologne et de la Prusse. La

position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite

à Vienne qu'à Constantinople.

«Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus

acheter le chanvre et les bois sur les marchés du Nord, détruire la

flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Méditerranée, jeter quelques

ingénieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette

capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pénétrer

dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crimée, priver les troupes

russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et

militaires?

[Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre

russe dans la Méditerranée.]

«Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des

dépenses considérables, lesquelles n'auraient ni dédommagement ni

garantie), resterait toujours à Nicolas son immense armée de terre. Une

attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du

Croissant augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà

nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans

argent, ce sont celles qui précipitent, par la force de l'opinion, les

nations les unes sur les autres. Que les papas commencent à évangéliser

à Saint-Pétersbourg, comme les ulémas mahométisent à Constantinople, ils

ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succès

que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des

hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus

rapides et bien plus irrésistibles que celles qui gravissent du midi au

nord: la pente des populations les incline à s'écouler vers les beaux

climats.

«La Prusse demeurerait-elle spectatrice indifférente de cette grande

lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se déclaraient pour la Turquie? Il

n'y a pas lieu de le croire.

«Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui

craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs

commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et

surtout des affections domestiques.

«Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont

très forts dans la famille de Prusse: le roi Frédéric-Guillaume III aime

tendrement sa fille, l'impératrice actuelle de Russie, et il se plaît à

penser que son petit-fils montera sur le trône de Pierre le Grand; les

princes Frédéric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi très

attachés à leur soeur Alexandra; le prince royal héréditaire[88] ne

faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était

_turcophage_.

[Note 88: Il monta sur le trône en 1840 sous le titre de

Frédéric-Guillaume IV.]

«En décomposant ainsi les intérêts, on s'aperçoit que la France est dans

une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce

grand débat; elle peut à son gré garder la neutralité ou se déclarer

pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle était jamais

obligée d'en venir à cette extrémité, si ses conseils n'étaient pas

écoutés, si la noblesse et la modération de sa conduite ne lui

obtenaient pas la paix qu'elle désire pour elle et pour les autres; dans

la nécessité où elle se trouverait de prendre les armes, tous ses

intérêts la porteraient du côté de la Russie.

«Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la

Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhésion à cette

alliance?

«L'Angleterre prêterait-elle des vaisseaux à la France?

«La France est encore, après l'Angleterre, la première puissance

maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour

détruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.

«L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?

«L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les

Français n'ont pas besoin d'être à la solde du Parlement britannique.

«L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?

«Les armes ne manquent point à la France, encore moins les soldats.

«L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire

insulaire ou continental?

«Où prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du

Grand Turc, la guerre à la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les

côtes de la mer Baltique, de la mer Noire et du détroit de Behring?

Aurions-nous une autre espérance? Penserions-nous à nous attacher

l'Angleterre afin qu'elle accourût à notre secours si jamais nos

affaires intérieures venaient à se brouiller?

«Dieu nous garde d'une telle prévision et d'une intervention étrangère

dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait

bon marché des rois et de la liberté des peuples; elle est toujours

prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts

particuliers. Naguère encore, elle proclamait l'indépendance des

colonies espagnoles, en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle

de la Grèce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgés du Mexique,

et faisait arrêter dans la Tamise quelques chétifs bateaux à vapeur

destinés pour les Hellènes; elle admettait la légitimité des droits de

Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; vouée tour à tour au

despotisme ou à la démocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports

les vaisseaux des marchands de la cité.

«Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de

l'Autriche contre la Russie, où irions-nous chercher notre ancien

adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontières. Ferions-nous

donc partir à nos frais cent mille hommes bien équipés, pour secourir

Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une armée à Athènes pour protéger

les Grecs contre les Turcs, et une armée à Andrinople pour protéger les

Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en Morée, et

nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun

dans les affaires humaines ne réussit pas.

«Admettons néanmoins, en dépit de toute vraisemblance, que nos efforts

fussent couronnés d'un plein succès dans cette triple alliance contre

nature, supposons que la Prusse demeurât neutre pendant tout ce démêlé,

ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,

nous ne fussions pas obligés de nous battre à soixante lieues de Paris:

eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la

délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous

reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la

gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour

calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de

l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste

et la barbarie attachées à l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-être

augmenté ses États du côté de la Valachie et de la Moldavie, et

l'Angleterre aurait peut-être obtenu de la Porte quelques privilèges

commerciaux, privilèges pour nous d'un faible intérêt si nous y

participions, puisque nous n'avons ni le même nombre de navires

marchands que les Anglais, ni les mêmes ouvrages manufacturés à répandre

dans le Levant. Nous serions complètement dupes de cette triple alliance

qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne

l'atteindrait qu'à nos dépens.

«Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous être utile, ne

saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,

en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle, à nous

laisser reprendre les anciens départements situés sur la rive gauche du

Rhin?

«Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours à une pareille

concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons

ci-après. L'Autriche nous déteste et s'épouvante de nous, encore plus

qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait

mieux que cette dernière puissance s'étendît du côté de la Bulgarie que

la France du côté de la Bavière.

«Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient

de Constantinople la capitale de leur empire?

«Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe:

veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir

fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche,

soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la

France?

«Et d'abord, tout empire qui s'étend sans mesure perd de sa force;

presque toujours il se divise; on verrait bientôt deux ou trois Russies

ennemies les unes des autres.

«Ensuite l'équilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les

derniers traités?

«L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites

dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la

Révolution; en Europe elle a acquis Malte et les îles ioniennes; il n'y

a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et

agrandi de quelques seigneuries.

«L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne et des

rognures de la Bavière, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle

n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point été

dévolue à la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire

redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.

«La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen, d'un fragment

de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avancé est sur

notre propre territoire, à dix journées de marche de notre capitale.

«La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la

Vistule.

«Et nous, qu'avons-nous gagné dans tous ces partages? Nous avons été

dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté:

Landau détaché de la France, Huningue rasé, laissent une brèche de plus

de cinquante lieues dans nos frontières; le petit État de Sardaigne n'a

pas rougi de se revêtir de quelques lambeaux volés à l'empire de

Napoléon et au royaume de Louis le Grand.

«Dans cette position, quel intérêt avons-nous à rassurer l'Autriche et

l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci

s'étendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en

serions-nous en danger? Nous a-t-on assez ménagés, pour que nous soyons

si sensibles aux inquiétudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche

ont toujours été et seront toujours les adversaires naturels de la

France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur à la Russie,

s'il s'agissait de nous combattre et de nous dépouiller.

«N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le

prétendu salut de l'Europe, mise en péril par l'ambition supposée de

Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque

et plus rapace, écouterait les propositions du cabinet de Pétersbourg:

un revirement brusque de politique lui coûte peu. Du consentement de la

Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant

la satisfaction de nous évertuer pour Mahmoud.

«La France est déjà dans une demi-hostilité avec les Turcs; elle seule a

déjà dépensé plusieurs millions et exposé vingt mille soldats dans la

cause de la Grèce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en

trahissant les principes du traité du 6 de juillet; la France y perdrait

honneur, hommes et argent: notre expédition ne serait plus qu'une vraie

cascade politique.

«Mais, si nous ne nous unissons pas à l'Autriche et à l'Angleterre,

l'empereur Nicolas ira donc à Constantinople? l'équilibre de l'Europe

sera donc rompu?

«Laissons, pour le répéter encore une fois, ces frayeurs feintes ou

vraies à l'Angleterre et à l'Autriche. Que la première craigne de voir

la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance

maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si nécessaire que la

Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous

répandions le sang français pour conserver le sceptre de l'Océan aux

destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?

Faut-il que la race légitime mette en mouvement des armées, afin de

protéger la maison qui s'unit à l'illégitimité et qui réserve peut-être

pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la

France? Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes

les puissances, comme je l'ai déjà montré, ont augmenté leurs masses et

diminué d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent

comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours

de leur indépendance, si cette indépendance est menacée. Elles ne se

firent aucun scrupule de se joindre à la Russie, pour nous démembrer et

pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc

aujourd'hui que nous resserrions les liens formés entre nous et cette

même Russie pour reprendre des limites convenables et rétablir la

véritable balance de l'Europe!

«Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la

paix à Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la

conséquence rigoureuse de ce fait? La paix a été signée les armes à la

main à Vienne, à Berlin, à Paris; presque toutes les capitales de

l'Europe dans ces derniers temps ont été prises: l'Autriche, la Bavière,

la Prusse, l'Espagne ont-elles péri? Deux fois les Cosaques et les

Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri

IV a été occupé militairement pendant trois années, et nous serions tout

émus de voir les Cosaques au sérail, et nous aurions pour l'honneur de

la barbarie cette susceptibilité que nous n'avons pas eue pour l'honneur

de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la

Porte soit humilié, et peut-être alors l'obligera-t-on à reconnaître

quelques-uns de ces droits de l'humanité qu'elle outrage.

«On voit maintenant où je vais, et la conséquence que je m'apprête à

tirer de tout ce qui précède. Voici cette conséquence:

«Si les puissances belligérantes ne peuvent arriver à un arrangement

pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se

mêler de la querelle; si des alliances diverses sont proposées; si la

France est absolument obligée de choisir entre ces alliances; si les

événements la forcent de sortir de sa neutralité, tous ses intérêts

doivent la décider à s'unir de préférence à la Russie; combinaison

d'autant plus sûre qu'il serait facile, par l'offre de certains

avantages, d'y faire entrer la Prusse.

«Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernière a presque

civilisé la première dans les classes élevées de la société; elle lui a

donné sa langue et ses moeurs. Placées aux deux extrémités de l'Europe,

la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontières; elles

n'ont point de champ de bataille où elles puissent se rencontrer; elles

n'ont aucune rivalité de commerce, et les ennemis naturels de la Russie

(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la

France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'allié du

cabinet de Saint-Pétersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps

de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde.

«J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et

l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, où nous ne

trouverions que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de

la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des

établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux

bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage à Nicolas:

«Vos ennemis nous sollicitent; nous préférons la paix à la guerre, nous

désirons garder la neutralité. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos

différents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller à

Constantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un partage

équitable de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont

pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront

ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,

depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions.

La Russie a un intérêt (votre frère Alexandre l'a dit) à ce que la

France soit forte. Si vous consentez à cet arrangement et que les autres

puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent

dans votre démêlé avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgré nos

remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mêmes

conditions que nous venons d'exprimer.»

«Voilà ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais

l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre

alliance avec elles: or, c'est pourtant là que tôt ou tard la France

doit placer ses frontières, tant pour son honneur que pour sa sûreté.

«Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des espérances

nombreuses de succès et peu de chances de revers. Il est d'abord des

moyens de paralyser la Prusse, de la déterminer même à s'unir à nous et

à la Russie; ce cas arrivé, les Pays-Bas ne peuvent se déclarer ennemis.

Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Français défendant

les Alpes soulèveraient toute l'Italie.

«Quant aux hostilités avec l'Angleterre, si elles devaient jamais

commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en Morée

ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux

escadres, dispersez vos vaisseaux un à un sur toutes les mers; ordonnez

de couler bas toutes les prises après en avoir retiré les équipages,

multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du

monde, et bientôt la Grande-Bretagne, forcée par les banqueroutes et les

cris de son commerce, sollicitera le rétablissement de la paix. Ne

l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des États-Unis,

qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frégates et de onze

vaisseaux?

«Considérée sous le double rapport des intérêts généraux de la société

et de nos intérêts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte

ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,

l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de l'empire

ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la

Croix à Constantinople que celle du Croissant. Tous les éléments de la

morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous

les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.

On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce

parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français, de

quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes

fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage

machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est

presqu'un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre

tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on

ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société.

«L'imprévoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de

l'organisation des armées ottomanes, serait la première à porter la

peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes, à plus forte raison

seraient-ils capables de se mesurer avec les impériaux leurs voisins;

Vienne cette fois n'échapperait pas au grand vizir. Le reste de

l'Europe, qui croit n'avoir rien à craindre de la Porte, serait-il plus

en sûreté? Des hommes à passions et à courte vue veulent que la Turquie

soit une puissance militaire régulière, qu'elle entre dans le droit

commun de paix et de guerre des nations civilisées, le tout pour

maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense

ces hommes d'avoir une idée: quelles seraient les conséquences de ces

volontés réalisées? Quand il plairait au sultan, sous un prétexte

quelconque, d'attaquer un gouvernement chrétien, une flotte

constantinopolitaine bien manoeuvrée, augmentée de la flotte du pacha

d'Égypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,

déclarerait les côtes de l'Espagne ou de l'Italie en état de blocus,

débarquerait cinquante mille hommes à Carthagène ou à Naples. Vous ne

voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner

des hordes de Turcs, d'Albanais, de Nègres et d'Arabes, et avant vingt

ans peut-être le Croissant brillera sur le dôme de Saint-Pierre.

Appellerez-vous alors l'Europe à une croisade contre des infidèles armés

de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard.

«Les intérêts généraux de la société trouveraient donc leur compte au

succès des armes de l'empereur Nicolas.

«Quant aux intérêts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouvé

qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient

être singulièrement favorisés par la guerre même que cette puissance

soutient aujourd'hui en Orient.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5 · 第 13 / 124 题