«À la distance où je suis du théâtre des événements et dans l'ignorance
presque totale où je me trouve de l'état des négociations, je ne puis
guère raisonner convenablement. Néanmoins, comme j'ai depuis longtemps
un système arrêté sur la politique extérieure de la France, comme j'ai
pour ainsi dire été le premier à réclamer l'émancipation de la Grèce, je
soumets volontiers, noble comte, mes idées à vos lumières.
«Il n'était point encore question du traité du 6 juillet[85] lorsque je
publiai ma _Note sur la Grèce_. Cette _Note_ renfermait le germe du
traité: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
une dépêche collective au divan pour lui demander impérativement la
cessation de toute hostilité entre la Porte et les Hellènes. Dans le cas
d'un refus, les cinq puissances auraient déclaré qu'elles
reconnaissaient l'indépendance du gouvernement grec, et qu'elles
recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.
[Note 85: Traité du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la
France et la Russie. Les trois puissances contractantes
signifiaient à la Porte que si, dans le délai d'un mois, la
médiation proposée par les cabinets de Londres, de Paris et
de Saint-Pétersbourg n'était pas acceptée, ceux-ci
ouvriraient des négociations commerciales avec les Grecs,
s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par
la force, à de nouvelles collisions entre les parties
belligérantes, et autoriseraient leurs représentants à la
conférence de Londres à assurer la pacification de l'Orient
par toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.--La
_Note sur la Grèce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la
note 2 de la page 322.]
«Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
occupée comme ministre des affaires étrangères donnait quelque
importance à mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
de Metternich se montra moins opposé à l'esprit de ma _Note_ que M.
Canning.
«Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, était
plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'État.
Il avait en général une certaine jalousie des succès et surtout de ceux
de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
amour-propre, il se précipitait dans de fausses démarches, se répandait
en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'après la guerre d'Espagne
il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrachée avec tant de
peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
la raison secrète en était qu'il n'avait pas fait lui-même cette
demande, et il ne voulait pas voir que même dans son système (si
toutefois il en avait un), l'Angleterre, représentée dans un congrès
général, ne serait nullement liée par les actes de ce congrès et
resterait toujours libre d'agir séparément. C'est encore ainsi que lui,
M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour défendre une
charte dont il était le premier à se moquer, mais parce que l'opposition
lui reprochait la présence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
pouvoir dire au Parlement que l'armée anglaise occupait Lisbonne comme
l'armée française occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a signé le
traité du 6 juillet contre son opinion particulière, contre l'opinion de
son propre pays, défavorable à la cause des Grecs. S'il accéda à ce
traité, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire
d'une résolution généreuse. Ce ministre, qui, après tout, laissera une
grande renommée, crut aussi gêner les mouvements de la Russie par ce
traité même; cependant il était clair que le texte de l'acte
n'enchaînait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point à renoncer à
une guerre particulière avec la Turquie.
«Le traité du 6 de juillet est une pièce informe, brochée à la hâte, où
rien n'est prévu et qui fourmille de dispositions contradictoires.
«Dans ma _Note sur la Grèce_, je supposais l'adhésion des cinq grandes
puissances; l'Autriche et la Prusse s'étant tenues à l'écart, leur
neutralité les laisse libres, selon les événements, de se déclarer pour
ou contre l'une des parties belligérantes.
«Il ne s'agit plus de revenir sur le passé, il faut prendre les choses
telles qu'elles sont. Tout ce à quoi les gouvernements sont obligés,
c'est à tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
Examinons donc ces faits.
«Nous occupons la Morée, les places de cette péninsule sont tombées
entre nos mains[86]. Voilà pour ce qui nous concerne.
[Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgré
ses heureuses conséquences, n'avait point suffi pour délivrer
la Grèce du joug ottoman. Le 17 août 1828, douze régiments
français, formant quatorze mille hommes et commandés par le
général Maison, appareillèrent à Toulon. Dix jours après, ils
débarquaient dans le golfe de Coron en Morée. Plusieurs
garnisons turques occupaient encore des places et des
châteaux-forts dans la péninsule. En quelques semaines, les
Français les en chassèrent, l'épée à la main. La Morée et les
Cyclades furent placées sous la protection commune des
puissances, et le général Maison, élevé au maréchalat,
retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grèce,
pour aider le pays à se réorganiser. Charles X avait tenu la
parole qu'il avait dite à son ministre de la Marine, le baron
Hyde de Neuville: «La France, quand il s'agit d'un noble
dessein, d'un grand service à rendre à un peuple lâchement,
cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Que
l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons la
Grèce. Allez, continuez avec la même activité les armements.
Je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur.
Oui, je délivrerai la Grèce.» Voir les _Mémoires et
Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.]
«Varna est pris, Varna devient un avant-poste placé à soixante-dix
heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloquées; les
Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres
forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du
printemps, tout s'ébranlera pour une campagne décisive; en Asie le
général Paskéwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de
l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voilà pour ce qui concerne la
Russie.
«L'empereur Nicolas eût-il mieux fait d'entreprendre une campagne
d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilité. En
marchant sur Constantinople, il aurait tranché le noeud gordien, il
aurait mis fin à toutes les intrigues diplomatiques; on se range du côté
des succès; le moyen d'avoir des alliés, c'est de vaincre.
«Quant à la Turquie, il m'est démontré qu'elle nous eût déclaré la
guerre, si les Russes eussent échoué devant Varna. Aura-t-elle le bon
sens aujourd'hui d'entamer des négociations avec l'Angleterre et la
France pour se débarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
prévoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les
idées européennes. À la fois rusés comme des esclaves et orgueilleux
comme des tyrans, la colère n'est jamais chez eux tempérée que par la
peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, paraît un prince
supérieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais
a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans
les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de
n'aller pas même jusqu'à Andrinople. La populace de Constantinople
serait mieux contenue par les triomphes que par la présence de son
maître.
«Admettons toutefois que le Divan consente à des pourparlers sur les
bases du traité du 6 juillet. La négociation sera très épineuse; quand
il n'y aurait à régler que les limites de la Grèce, c'est à n'en pas
finir. Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien
d'îles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment
défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? Allons plus loin,
supposons les conférences établies: paralyseront-elles les armées de
l'empereur Nicolas? Tandis que les plénipotentiaires des Turcs et des
trois puissances alliées négocieront dans l'Archipel, chaque pas des
troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'état de la question.
Si les Russes étaient repoussés, les Turcs rompraient les conférences;
si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
de l'indépendance de la Morée! Les Hellènes n'auraient besoin ni de
protecteurs ni de négociateurs.
«Ainsi donc, amener le Divan à s'occuper du traité du 6 de juillet,
c'est reculer la difficulté, et non la résoudre. La coïncidence de
l'émancipation de la Grèce et de la signature de la paix entre les Turcs
et les Russes est, à mon avis, nécessaire pour faire sortir les cabinets
de l'Europe de l'embarras où ils se trouvent.
«Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il à la paix?
«Dans son manifeste, il déclare qu'il renonce à des conquêtes, mais il
parle d'indemnités pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
mener loin.
«Le cabinet de Saint-Pétersbourg, prétendant régulariser les traités
d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1º l'indépendance complète des
deux principautés; 2º la liberté du commerce dans la mer Noire, tant
pour la nation russe que pour les autres nations; 3º le remboursement
des sommes dépensées dans la dernière campagne?
«D'innombrables difficultés se présentent à la conclusion d'une paix sur
ces bases.
«Si la Russie veut donner aux principautés des souverains de son choix,
l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
russes, et s'opposera à cette transaction politique.
«La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
prince indépendant de toute grande puissance, ou d'un prince installé
sous le protectorat de plusieurs souverains?
«Dans ce cas, Nicolas préférerait des hospodars nommés par Mahmoud, car
les principautés, ne cessant pas d'être turques, demeureraient
vulnérables aux armes de la Russie.
«La liberté du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer à
toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique, ébranleraient la
puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport à la
géographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit à
des armées étrangères de traverser en tout temps la France le long des
murs de Paris.
«Enfin, où la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
la campagne? Le prétendu trésor des sultans est une vieille fable. Les
provinces conquises au delà du Caucase pourraient être, il est vrai,
cédées comme hypothèque de la somme demandée: des deux armées russes,
l'une, en Europe, me semble être chargée des intérêts de l'honneur de
Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intérêts pécuniaires. Mais si Nicolas
ne se croyait pas lié par les déclarations de son manifeste,
l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indifférent le soldat moscovite
s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas déjà été alarmée,
lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?
«Si la double difficulté qui naît et de la mise à exécution du traité,
et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
Russie; si cette double difficulté rendait inutiles les efforts tentés
pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
querelle? Quel serait le rôle que devrait jouer la France? C'est ce que
je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.»