Paris, 28 août 1870.
Mon cher Panizzi,
On s'attend à voir la fumée d'un camp ennemi du haut des tours de
Notre-Dame avant le mois prochain, et, chose étrange, il n'y a pas trop
d'inquiétude dans le peuple parisien. Les militaires raisonnent à perte
de vue sur le siège de Paris. Selon les uns, il faudrait huit cent mille
hommes pour l'investir, et on ne croit pas qu'ils puissent en amener
plus de trois cent mille qui ne pourront s'éparpiller. Il faut au moins
quinze jours pour prendre un des forts, et il leur est difficile
d'amener un équipage de siège. Nous avons force canons et huit mille
marins d'élite pour les servir. Les soldats ne manquent pas, sans parler
de la garde nationale, qui paraît fort animée. Enfin, nous avons encore
plus de deux cent cinquante mille hommes tenant la campagne et se
renforçant tous les jours. Je croirais presque toutes les chances de
notre côté, si nous étions unis, si nous n'avions pas dans nos murs la
quatrième armée prussienne, dont je vous parlais d'après une dame de nos
amies, il y a quelques jours.
Sans doute je ne peux être utile à rien ici; mais d'abord je ne suis pas
en état de voyager, et il y a, en outre, une sorte de décence qui
m'obligerait seule à rester. Je resterai donc et j'attendrai la fin,
quelle qu'elle puisse être. Il est probable que, le mois prochain, la
question sera décidée. Ou bien, _finis Galliæ_, ou bien l'ennemi sera
rejeté sur le Rhin, et alors nous avons une paix glorieuse. Mais, de
toute façon, nous ne sommes qu'au prologue d'une tragédie qui va
commencer.
Quel gouvernement peut subsister en France avec le suffrage universel,
compliqué par l'armement d'une partie de la population? Le moyen de
changer cela? Vous représentez-vous la mauvaise humeur du pays après
tant de sang versé et tant d'argent dépensé? Rien ne me paraît possible,
en vérité.
Je ne me représente pas davantage ce que peut devenir _notre amie_. Je
crois peu probable qu'elle aille en Angleterre, et, si j'avais un
conseil à lui donner sur un sujet si délicat, je ne le lui proposerais
pas. J'aimerais mieux le Farwest, je crois, ou quelque endroit ignoré de
l'Adriatique. Enfin, qui vivra verra. Je ne suis pas trop curieux de
voir la fin, mais je ne pense pas la voir.
Adieu, mon cher ami. Portez-vous bien; dites-moi où vous écrire.