CLXXVII

Cannes, 20 mars 1870.

Mon cher don Antonio,

Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique.

Mon cas me semble désespéré.

J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre

hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de

madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain

rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des

grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât

qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que

j'ai donné: _de minimis non curat prætor_.

[19] _Malgrétout_.

Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée

à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des

Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz.

C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait

de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la

réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira

aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort

compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme

son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a

tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que

l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne

ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de

corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.

Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du

concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de

Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un

ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui,

pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la

présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du

Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de

ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait

aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois

pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force

représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas

trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité.

Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos

institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le

publier.

Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de

Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques

sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien

de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé

à écrire des romans.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me

donnent des distractions.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 179 / 206 题