Cannes, 20 mars 1870.
Mon cher don Antonio,
Je suis toujours bien souffrant, malgré le temps, qui est magnifique.
Mon cas me semble désespéré.
J'ai reçu, il y a quelques jours, une fort aimable lettre de notre
hôtesse de Biarritz. Elle me demandait conseil à propos d'un roman de
madame Sand[19], où on la met en scène et où on lui donne un vilain
rôle. Madame Sand a plusieurs fois eu recours à elle et en a obtenu des
grâces. Elle voulait faire parler à l'auteur pour qu'elle déclarât
qu'elle n'avait pas voulu faire d'allusion. Vous devinez le conseil que
j'ai donné: _de minimis non curat prætor_.
[19] _Malgrétout_.
Que dites-vous de la répétition d'Étéocle et Polynice, qui s'est donnée
à Madrid l'autre jour? Il y a une fatalité qui pèse sur cette race des
Bourbons. J'avais assez pratiqué cet infant don Enrique à Biarritz.
C'était un assez sot personnage; je n'aurais jamais cru qu'il finirait
de la sorte, et surtout de la main d'un homme qui n'avait pas la
réputation d'aimer les jeux de Mars. Je ne sais pas si l'affaire nuira
aux prétentions du duc de Montpensier. Elles étaient déjà fort
compromises. Il a le défaut d'être Français et d'aimer l'argent, comme
son père. Il en dépense beaucoup; mais, au milieu de ses largesses, il a
tout à coup des velléités d'économie qui gâtent tout, et qui font que
l'argent qu'il a donné ne lui rapporte rien. Les grands hommes d'Espagne
ont tous reçu de l'argent de lui, mais pas assez. En matière de
corruption, il ne faut pas avoir de repentirs.
Je reçois de Paris des nouvelles très contradictoires au sujet du
concile. Il paraît que M. Daru, qui est bon catholique, à la manière de
Montalembert et de Dupanloup, a témoigné le désir d'envoyer un
ambassadeur au concile, et cela sans avoir consulté ses collègues, qui,
pour la plupart, sont d'un avis contraire. Il est évident que la
présence d'un ambassadeur français ne changerait pas la volonté du
Saint-Esprit, qui inspire les Pères du concile. Il n'obtiendrait rien de
ces entêtés, et le seul résultat serait de bien constater qu'on ne fait
aucun cas de nous. Quoi qu'en disent beaucoup de journaux, je ne crois
pas qu'on envoie un ambassadeur à Rome. On a fait sans doute force
représentations, qui, bien entendu, n'ont eu aucun effet. Je ne vois pas
trop ce que nous avons à voir dans la question de l'infaillibilité.
Quant au _Syllabus_, c'est tout bonnement une attaque contre nos
institutions, et, s'il est décrété, le gouvernement défendra de le
publier.
Maintenant, que fera le Corps législatif? Rappellera-il la division de
Civita-Vecchia? Cela est encore douteux, car on dit que les catholiques
sont en majorité dans la Chambre. Que fera le gouvernement italien? Rien
de bon ne peut sortir de là. On dit que Garibaldi est uniquement occupé
à écrire des romans.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris entre mes deux médecins, qui me
donnent des distractions.