CLXXVI

Cannes, 5 mars 1870.

Mon cher don Antonio,

Cet hiver, qui, même ici, a été très rigoureux, m'a fait le plus grand

mal. C'est dommage que l'Égypte soit si loin. Il paraît que ce n'est

qu'à la seconde cataracte qu'on ne sent plus l'hiver, et le froid est

décidément le plus grand des maux. Que Dante a eu raison de mettre des

baignoires de glace en enfer à l'usage des damnés!

Voilà Garibaldi qui finit comme les catins, par faire des livres. Il

paraît que c'est toujours par là qu'on finit, quand on ne peut plus

faire autre chose. Bien que je ne m'attende pas à un chef-d'œuvre, je

compte le lire.

Quelqu'un que j'ai tout lieu de croire bien informé me dit que

l'empereur est en parfait accord avec ses ministres. Il ne se plaint pas

de la situation qu'on lui a faite, et il a l'intention d'être

parfaitement constitutionnel. Les ministres, de leur côté, arrivant avec

les plus grands préjugés contre lui, sont maintenant très charmés de ses

façons et de sa droiture. Cela pourra-t-il durer longtemps? je n'en sais

rien, et c'est une terrible expérience à faire que de donner tout

pouvoir à des gens peu pratiques, et qui cherchent avant tout la

popularité. Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu'on changeât par des

institutions le caractère d'un peuple, surtout lorsqu'on lui accorde

tout à la fois, ce qui ne devrait se donner que lentement. Nous sommes

des chevaux fringants à qui on met la bride sur le cou. Il est fort à

craindre que nous ne versions le char de l'État et que, par la même

occasion, nous ne nous cassions le cou.

Je crois, à propos du concile, que le parti qu'on a pris de ne se mêler

en rien de tous ses tripotages, est le plus raisonnable dont on pût

s'aviser. Il me paraît encore très douteux que les jésuites parviennent

à faire les bêtises auxquelles ils aspirent; mais ce qui me paraît

certain, c'est que, s'ils réussissaient, le résultat serait la ruine du

catholicisme. La plupart de nos évêques sont déjà à demi protestants, à

ce qu'on m'assure, et leur conversion est due à la compagnie de Jésus,

qui a perdu le tact qui la distinguait autrefois. En rompant en visière

avec la civilisation moderne, elle perd la plus grande partie de son

pouvoir.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et recommandez-moi à nos amis.

J'ai ici un buste de M. Gladstone très ressemblant, qui orne mon salon

et que ces dames entourent d'anémones et de fleurs de mimosa, comme un

petit saint.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 178 / 206 题