CLXXVIII

Cannes, 30 mars 1870.

Mon cher don Antonio,

J'ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le

temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners

sont comme toujours appréciés. Vous vivez encore. Pour moi, je souffre

comme une bête. J'essaye de tous les remèdes: aucun ne réussit. J'ai à

peine la force de lire; encore, bien souvent je ne comprends rien à la

page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très

tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la

répugnance qui me prend vers le coucher du soleil pour tout aliment. Si

j'essaye de manger, ma gorge se serre et il m'est impossible d'avaler.

Le matin, je mange un peu, mais en faisant sur moi-même un effort moral

considérable. Vous ne vous étonnerez pas qu'avec ce régime je sois d'une

grande faiblesse. Je crois faire un rare tour de force, lorsque je

marche jusqu'au _Grand-Hôtel_. Enfin cela durera ce que cela durera.

Parmi quelques regrets de quitter ce monde, un des grands que j'ai,

c'est de ne pas vous serrer la main.

Nous avons un temps assez maussade: point de soleil et quelquefois du

vent; mais il neige à Paris, il neige à Pau, l'hiver ne veut pas s'en

aller. A tout prendre, il fait encore meilleur ici que dans le Nord.

On a vendu, à la vente de la bibliothèque de Sainte-Beuve, un volume de

Chateaubriand couvert de notes et d'additions de sa main, toutes très

irréligieuses. Il paraît que cela a été acheté par la famille, non sans

conteste, car ledit volume a été adjugé à trois mille et quelques cents

francs. Je crains qu'on ne le détruise, ce qui serait fâcheux. Si j'y

avais pensé, j'aurais écrit à ce sujet au British Museum. Reste à savoir

s'il aurait voulu donner trois mille francs pour une élucubration

quelconque de Chateaubriand.

Quand revient la comtesse Téléki? Je pense qu'elle aura bientôt assez du

soleil, des momies et des moines _in naturalibus_. Savez-vous si ma

lettre à M. Mariette lui a été bonne à quelque chose?

Adieu, mon cher Panizzi. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 180 / 206 题