CLXXII

Cannes, 6 janvier 1870.

Mon cher Panizzi,

Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je

vais mal. Rien ne me soulage; je ne mange plus guère et j'ai même une

répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais

symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours

bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage

difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.

Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les

défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du

concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites.

Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du

moins ils _avaient_) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant.

Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et

particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles

fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites

ou jésuitisants; pourtant ils sont tout à fait opposés à

l'infaillibilité et aux autres _prepotenze_ des évêques fanatiques. La

majorité se compose de prélats _in partibus_, créatures du pape ou

d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins

irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte

des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés,

d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de

l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays

constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de

l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront

beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim.

Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.

Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont

haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres

est orléaniste, un autre tiers républicain; des gens d'affaires, je n'en

vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont

avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à

combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration

impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà

mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas!

Adieu, mon cher Panizzi; ces dames et tous vos amis de Cannes vous

envoient leurs souhaits et leurs compliments.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 174 / 206 题