Paris, 16 août 1869.
Mon cher sir Anthony[16],
[16] M. Panizzi fut créé K. C. B., c'est-à-dire chevalier de l'Ordre
du Bain, le 27 juillet 1869.
Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. Il y a ici un
établissement plus grand et plus élégant que celui de Montpellier. Les
cloches sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois personnes.
Le médecin qui préside a une fille asthmatique, très jolie vraiment,
mais on ne nous encloche pas ensemble, ce que je regrette.
Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où on m'a demandé de vos
nouvelles. Je dis les maîtres de la maison, sans parler de la maison, et
particulièrement de madame de Lourmel. Je la crois repartie pour sa
Bretagne.
Qu'est un lord *** tué en duel, selon le journal, par un cocu de
mauvaise humeur? Je me réjouis de savoir M. Gladstone remis de ses
fatigues, mais je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger les
affaires. Il ne paraît pas que les Irlandais soient satisfaits. Vous me
direz qu'ils ne le seront jamais; au moins devraient-ils tuer un peu
moins d'intendants ou de propriétaires.
Vous connaissez le proverbe: «Oignez vilain, vilain vous poinct.» Ce
proverbe suffirait peut-être pour répondre à la question que vous
m'adressez au sujet des dernières concessions de l'empereur. Pourtant il
faut ajouter que, les choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas
moyen de faire autrement. En second lieu, il se peut que, avec un peu de
tenue et d'adresse, on parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après
tout, est conservatrice au fond. Malheureusement on manque ici de
_trimmers_ habiles. L'empereur a de grandes idées et ne s'occupe pas
assez des petits détails. Une chance, fort probable, c'est que les
rouges feront tant de folies et montreront tellement leurs oreilles,
qu'une réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y compte. Reste à
savoir si on en profitera.
Il paraît que l'insurrection carliste fait fiasco. Les vieux chefs n'ont
plus de jambes à gravir les montagnes, et les jeunes gens ne les
connaissent pas. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils des
carlistes de 1840 sont des républicains. La plus dangereuse épreuve par
où va passer le nouveau gouvernement sera une banqueroute. Je me demande
où Prim et Serrano trouvent de l'argent pour payer les dîners qu'ils
donnent et les soldats qui empêchent qu'une révolution républicaine ou
Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit que l'un et l'autre de ces
grands hommes mènent joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.
Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations que j'ai depuis
mon retour? Ma cousine, qui demeure dans ma maison, comme vous savez,
est devenue folle. Elle a mis les domestiques de son mari à la porte, en
a pris, une vingtaine d'autres qu'elle a chassés les uns après les
autres. Elle s'imagine que tout le monde veut la voler, et elle
s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. Tous ses amis me disent
que je devrais l'empêcher de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune
autorité sur elle, n'étant même pas son parent[17]. L'autre jour, je me
suis trouvé sans portier. Je crains qu'elle ne se brûle un de ces soirs,
et moi aussi. J'espère qu'elle ira à la campagne, mais elle pense
probablement que, si elle y allait, je profiterais de son absence pour
emporter sa maison.
[17] Ce n'était pas, en effet, une parente directe de Mérimée: c'était
la femme de son cousin.
Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous bien en Écosse, mais ne buvez pas
trop. Que dites-vous de la religieuse de Cracovie?