Saint-Cloud, 26 juillet 1869.
Mon cher Panizzi,
Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez
vous, cela est déjà assez sombre; mais, chez nous, la teinte est fort
sinistre, du moins pour mes lunettes.
Il y a des concessions opportunes; mais je ne crois pas que celles qu'on
a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher
un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le
résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a
donné des armes à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée à
jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et
où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe,
quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une
grande force pour agiter les esprits, et les élections s'en sont
ressenties. La majorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont
tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy
a été un des signataires de la demande d'interpellation.
* * * * *
_27 juillet._--J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine
d'Espagne et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur
état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente
assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné
à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre
Versailles et Saint-Cloud.
Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous
allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés
le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques
autres items, que je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun
inconvénient, attendu que, si une Chambre est assez hostile pour ne pas
appeler au fauteuil le candidat du gouvernement, il faut ou changer de
politique, ou faire un coup d'État.
La grande difficulté sera pour la responsabilité ministérielle, à
laquelle l'empereur est très opposé. En fait, elle existera toujours
lorsqu'il y aura un _leader_ dans un parlement. On peut la proclamer
dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre; chez nous,
jamais on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la
responsabilité des actes de ses ministres.
Je vous avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les
rouges. Ils commencent assez bien, et il est possible qu'en peu de temps
ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes.
Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux
prières de votre directeur spirituel.