CXLVIII

Fontainebleau, 11 août 1868.

Mon cher Panizzi,

Je me réjouis de vous savoir installé à Wiesbaden, qui n'est plus dans

le Nassau, grâce à M. de Bismark; mais j'espère que ses eaux continuent

à produire de bons effets.

L'empereur nous revint l'autre jour de Plombières en très bonne santé;

mieux que je ne l'avais vu depuis longtemps. Vous savez que, entre

autres ressemblances, vous avez celle de souffrir comme lui de

rhumatismes. Les eaux de Plombières lui ont fait beaucoup de bien.

Peut-être ne feriez-vous pas mal d'en essayer aussi.

La reine Victoria n'a fait que passer par Paris et n'a pas bougé de

l'ambassade. Elle avait la cholérine, si la renommée dit vrai.

Nous avons eu à dîner samedi dernier lord Lyons et lord Stanley. Le

premier a l'air d'un _substantial farmer_; l'autre a paru à tout le

monde un imbécile à la première vue. L'impératrice, qui a causé avec

lui, ne l'a pas trouvé tel. Je l'avais rencontré à Scheveningue, il y a

quelques années, et nous avons renouvelé connaissance, mais nous n'avons

pas parlé politique.

Hier a eu lieu la distribution des prix du concours général, où ont

assisté le prince impérial et son gouverneur. Il paraît qu'il a été

froidement reçu; au contraire, des élèves portant les noms de Cavaignac

et de Pelletan ont été très applaudis. Dans un passage du discours du

ministre de l'instruction publique, il y avait un compliment pour le

prince. On a chuté. Vous savez qu'en ces occasions, il suffit de

quelques gamins pour entraîner les autres. Le prince a été tellement

impassible pendant cette petite scène, que son gouverneur lui-même, qui

le connaît bien, a cru qu'il n'avait pas compris. Mais, en arrivant aux

Tuileries, la fermeté du pauvre enfant était épuisée, et il s'est mis à

fondre en larmes. Hier soir, il était encore tellement ému, qu'il n'a

pas pu dîner. La mère ne l'a pas été moins au récit de l'aventure. Je

trouve qu'il n'est pas mauvais qu'il s'habitue à ne pas trouver toujours

des roses sur son chemin, et la leçon en vaut une autre.

Vous savez que je n'aime pas à faire des projets; cependant je voudrais

aller à Montpellier en octobre et être à Cannes en novembre. Vous

pourriez vous arranger pour passer par Montpellier, ce qui n'est pas un

grand détour et consulter les médecins du pays, en qui j'ai assez de

confiance. Ils valent certainement mieux que ceux de Paris, parce que,

ayant moins de malades, ils font plus d'attention à ceux qu'ils ont. En

outre, il y a des gens vraiment distingués dans cette faculté de

médecine, et je crois que leur école est la bonne, en ce qu'ils n'ont

pas de grandes théories scientifiques comme les médecins de Paris, mais

seulement des observations d'après lesquelles ils se gouvernent. La

ville n'est pas des plus gaies; cependant il y a une bibliothèque assez

belle, celle d'Alfieri, et un certain nombre de manuscrits laissés par

lui à la comtesse d'Albany.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous recommande aux nymphes de Wiesbaden et

à votre veuve.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 150 / 206 题