CXLIV

Paris, 16 juin 1868.

Mon cher Panizzi,

Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits

extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un

grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront

dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte

pas quelque complication au dernier moment.

Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait

la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph

tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire

le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la

rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé

qu'on allait mettre dans les églises un certain _tableau_ d'où il

résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales,

que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu

procéder à l'assommement des curés; il a fallu faire venir des troupes.

Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de

«Vive l'empereur!» Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu

expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette

idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges.

C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les

dispositions du peuple à l'égard des prêtres.

Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des

communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que

les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en

Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des

maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en

médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout,

pourquoi cela ne se ferait-il pas?

Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie

d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant,

et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais

pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille; mais cela

prouve que le monde est bien vicieux.

Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince

de Servie mettra le feu aux poudres orientales?

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 146 / 206 题