Paris, 16 juin 1868.
Mon cher Panizzi,
Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits
extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un
grand point pour les élections prochaines. On pense qu'elles se feront
dans d'assez bonnes conditions, si le chapitre de l'imprévu n'apporte
pas quelque complication au dernier moment.
Je ne sais si vous avez vu ce qui s'est passé dans le pays où l'on fait
la meilleure eau-de-vie. Un curé a mis dans son église un Saint-Joseph
tenant un lys à la main. Les paroissiens ont cru que cela voulait dire
le retour des Bourbons et ils ont cassé les vitres. Puis, avec la
rapidité d'une invasion cholérique, tous les paysans se sont imaginé
qu'on allait mettre dans les églises un certain _tableau_ d'où il
résulterait que les ventes de biens nationaux ne seraient plus légales,
que la dîme reviendrait, etc. En conséquence de quoi, ils ont voulu
procéder à l'assommement des curés; il a fallu faire venir des troupes.
Toutes les vitres étaient brisées et les curés poursuivis aux cris de
«Vive l'empereur!» Le drôle c'est que pas un des émeutiers n'a pu
expliquer ce qu'était le tableau dont ils avaient tant de peur. Cette
idée est si étrange, qu'on ne peut la supposer inventée par les rouges.
C'est évidemment une production du cru, et qui montre quelles sont les
dispositions du peuple à l'égard des prêtres.
Il me semble que tout se calme singulièrement dans la Chambre des
communes. Après le drame, vient la petite pièce. Je n'aurais pas cru que
les droits de la femme eussent en Angleterre le succès qu'ils ont en
Amérique. Je ne doute pas que nos enfants, quand ils auront attrapé des
maladies honteuses, n'aillent montrer leur cas à des doctrices en
médecine. Cela se fait déjà beaucoup à New-York. Mais, après tout,
pourquoi cela ne se ferait-il pas?
Si vous voyiez Paris en ce moment, il vous donnerait sans doute envie
d'y passer ce commencement d'été. Rien de plus beau et de plus brillant,
et quantité de belles dames avec des toilettes prodigieuses. Je ne sais
pas et ne comprends pas comment tout cela mange et s'habille; mais cela
prouve que le monde est bien vicieux.
Adieu, mon cher Panizzi. Croit-on à Londres que l'assassinat du prince
de Servie mettra le feu aux poudres orientales?